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Full text of "Génie du christianisme, ou beautés de la religion chrétienne"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/gnieduchri180901chat 


GENI 


DU 


CHRISTIANISME. 


TOME    PREMIER. 


Se  trouve  à  Lyon, 

Chez  Ballanche  père  et  fils,  aux  halles  de  la 
Grenette  ; 

Et  à  Paris  , 

A  la  Librairie  stéréotype  ,  chez  H.  Nicolle  ,  ri\e^ 
de  Seine  ,  N.°  12  ,  hôtel  de  la  Rochefoucault. 


La  ReligTLOii  Chrétienne    civilisant  les    Nations 

c 

CrotL.iqvi.es 


GENIE 

DU  CHRISTIANISME 


o  u 


BEAUTES    DE   LA   RELIGION 
CHRÉTIENNE. 

PAR     FRANÇOIS -AUGUSTE     CHATEAUBRIAND. 


CINQUIÈME    ÉDITION. 

/  *-.  •  ty\rK.tj 

Chose  admirable  !  la  religion  chrétienne  ,  qui  ne  semble 
avoir  d'objet  que  la  félicité  de  l'autre  vie  ,  fait  encore 
notre  bonheur  dans  celle-ci.  f 

Montesquieu  ,  Esprit  des  Lois,  liv.  xxiv,  ch.  m. 


TOME    PREMIER. 


A    LYON, 

DE   L'IMPRIMERIE    DE    BALLANCHE   PEHE    ET  FILS. 


ibOQ. 


Les  Propriétaires  du  Génie  du  Christianisme , 
placent  cet  ouvrage  sous  la  sauvegarde  des  lois,  et 
déclarent  qu'ils  poursuivront  les  contrefacteurs  et  les 
débitans  d'éditions  contrefaites. 


V. 


1  !■■   ^— — — —    ■    ■  Il    III 


AVERTISSEMENT 


DES    PROPRIETAIRES-EDITEURS. 


L'édition  du  Génie  du  Christianisme 
que  nous  publions  aujourd'hui,  est,  sous 
tous  les  rapports  ,  supérieure  aux  éditions 
précédentes.  L'auteur  a  soigneusement 
revu  toutes  les  parties  de  son  ouvrage  ; 
et  les  nombreuses  corrections  qu'il  y  a 
faites  le  rendent  plus  que  jamais  digne 
de  l'accueil  du  public. 

Nous  avons  inséré  dans  le  chapitre  II 
du  livre  sixième  de  la  seconde  partie,  un 
morceau  de  M.  de  Chateaubriand  ,  sur 
les  quatre  Evangélistes  ,  qui  ne  se  trouvait 
que  dans  l'abrégé  de  son  ouvrage.  Les 
premiers  éditeurs  de  cet  abrégé  y  avaient 
ajouté  quelques  notes  j  nous  les  avons 
conservées.  Il  est  facile  de  les  reconnaître  j 
Tome  I.  a 


ij  AVERTISSEMENT. 

elles  sont  suivies  de  ces  mots  :  Note  de 
l'éditeur. 

Pour  Atala  et  pour  René ,  nous  avons 
suivi  l'édition  in- 12  de  ces  deux  épisodes, 
publiée  en  1  So5  chez  M.  Lenormant ,  et 
définitivement  corrigée  par  l'auteur. 

Le  neuvième  volume  de  notre  dernière 
édition  contenait  ,  outre  la  Défense  du 
Génie  du  Christianisme  par  l'auteur  lui- 
même  ,  un  extrait  de  différens  écrits 
pour  ou  contre.  Nous  y  avons  joint  1 .°  les 
Préfaces  des  éditions  précédentes  ;  i.°  plu- 
sieurs des  articles  qui  ont  paru  depuis 
dans  les  journaux  ;  3.°  une  Epître  en 
vers ,  adressée  à  M.  de  Chateaubriand  ; 
4. ° plusieurs  morceaux,  imités  par  diffé- 
rens poètes  (1).  Ces  objets  réunis  forment 
le  cinquième  volume  de  l'édition  actuelle. 


(1)  Parmi  les  sujets  puisés  dans  le  Génie  du  Christia- 
nisme, on  peut  citer  la  Profanation  des  tombes  royales 
de  St-Denys  en  1795  ,  poème  élégiaque  ,  par  M.me  de 


AVERTISSEMENT.  Ùj 

Si  des  éditions  sans  nombre  ,  des 
contrefaçons  multipliées ,  des  traductions 
dans  toutes  les  langues  de  l'Europe  (i), 
prouvent  le  mérite  d'un  ouvrage  ,  celui 
du  Génie  du  Christianisme  ne  peut  plus 
être  contesté  ;  depuis  le  Voyage  du  jeune 
Anacharsis  ,  aucun  livre  sérieux  n'a  eu 
un  succès  aussi  général  et  aussi  soutenu. 

Les  gravures  qui  ornent  la  présente 
édition  sont  dues  à  des  artistes  célèbres. 


Vannoz  ,   née  Sivry ,    dont    la    troisième    édition    a 
paru. 

Nous  avons  fait  observer  ailleurs  ,  que  des  artistes 
avaient  également  puisé  dans  cette  mine  féconde.  En 
ce  moment  même  on  admire  un  des  chefs-d'œuvre  de 
l'école  française,  YAtalaau  tombeau  ,  de  M.  Giraudet. 

M.  Lordon  a  mis  en  même-temps  sous  les  yeux  du 
public  un  tableau  ,  dont  le  même  épisode  a  fourni  le 
sujet  :   la  Communion  d'Atala. 

On  se  rappelle  sans  doute  un  autre  tableau,  le  Convoi 
d'Atala  ,  de  M.  Gautheror  ,  dont  il  a  été  fait  mention 
dans  un  Avis  des  éditeurs ,  mis  à  la  tête  du  lX.e 
volume  m-18.  (  Voj.  le  tome  Y  de  la  présente  édition.} 

(i)  Voyez  à  ce  sujet  l'Avertissement  des  éditeurs 
de  l'édition  in-i8  ,  placé  dans  le  tome  V. 

a  2 


iv  AVERTISSEMENT. 

Quant  à  la  partie  typographique  ,  et 
à  la  correction  du  texte ,  il  nous  eût  été 
impossible  d'y  apporter  plus  d'attention 
et  plus  de  soins. 


Ballanche  père  et  fils. 


GENIE 


GENIE 

D   U 

CHRISTIANISME, 

PREMIÈRE   PARTIE. 

DOGMES   ET    DOCTRINE. 


LIVRE     PREMIER. 

Mystères  et  Sacremens. 

CHAPITRE     PREMIER. 


Introduction. 

Depuis  que  le  christianisme  a  paru  sur  la 
terre  ,  trois  espèces  d'ennemis  l'ont  cons- 
tamment attaqué  :  les  hérésiarques  ,  les 
sophistes  ,  et  ces  hommes  en  apparence 
frivoles  ,  qui  détruisent  tout  en  riant.  De 
nombreux  apologistes  ont  victorieusement 
i.  A 


2  GENIE 

répondu  aux  subtilités  et  aux  mensonges; 
mais  ils  ont  été  moins  heureux  contre  la 
dérision.  Saint  Ignace  d'Antioche  (  i  )  ,  saint 
Irenée,  évêque  de  Lyon  (2)  ,  Tertullien  , 
dans  son  Traité  des  Prescriptions  que  Bossuet 
appelle  divin  ,  combattirent  les  novateurs  , 
dont  les  interprétations  superbes  corrom- 
paient la  simplicité  de  la  foi. 

La  calomnie  fut  repoussée  d'abord  par 
Quadrat  et  Aristide  ,  philosophes  d'Athènes: 
on  ne  connaît  rien  de  leurs  apologies,  hors 
un  fragment  de  la  première ,  conservé  par 
Eusèbe.  S.  Jérôme  et  l'évêque  de  Césarée 
parlent  de  la  seconde  comme  d'un  chef- 
d'œuvre.  (3) 

Les  païens  reprochaient  aux  fidèles 
l'athéisme,  l'inceste,  et  certains  repas  abomi- 
nables où  l'on  mangeait ,  disait-on  ,  la  chair 
d'un  enfant  nouveau-né.  S.  Justin  plaida 
la  cause  des  chrétiens  ,  après  Quadrat  et 
Aristide  :  son  style  est  sans  ornement  ,  et 
les  actes  de  son  martyre  prouvent  qu'il  versa 


(1)  Ignat.  i?i  Patr.  apost.  Epist.  ad  Smyrn.  n.  i. 
(  2  )  In  hœres,  ]ib.  VI. 

(3)  Eus.  lib.  IV,  3:  Hieronym.  Epist.  80;  Fleury ,   Hist. 
ecch  tom.  I;  Tillemont,  Mèm.  pour  l'Hist.  eccl.  tom.  II. 


DU    CHRISTIANISME.  3 

son  sang  pour  sa  religion ,  avec  la  même  sim- 
plicité qu'il  écrivit  pour  elle  (  i  ).  Athénagore 
a  mis  plus  d'esprit  dans  sa  défense  ;  mais 
il  n'a  ni  la  manière  originale  de  Justin  ,  ni 
l'impétuosité  de  l'auteur  de  Y  Apologétique. 
Tertullien  est  le  Bossuet  africain  et  barbare  : 
Théophile  ,  dans  les  trois  livres  à  son  ami 
Autolyque  ,  montre  de  l'imagination  et  du 
savoir  ;  et  Y  Octave  de  Minucius  Félix  présente 
le  beau  tableau  d'un  chrétien  et  de  deux 
idolâtres  ,  qui  s'entretiennent  de  la  religion 
et  de  la  nature  de  Dieu  ,  en  se  promenant 
au  bord  de  la  mer.  (2) 

Arnobe  le  rhéteur  ,  Lactance  ,  Eusèbe  , 
S.  Cyprien  ,  ont  aussi  défendu  le  christia- 
nisme ;  mais  ils  se  sont  moins  attachés  à 
en  relever  la  beauté  ,  qu'à  déveloj^per  les 
absurdités  de  l'idolâtrie. 

Origène  combattit  les  sophistes  ;  il  semble 
avoir  eu  l'avantage  de  l'érudition,  du  raison- 
nement et  du  style ,  sur  Celse  son  adversaire. 
Le  grec  d'Origène  est  singulièrement  doux  ;  il 
est  cependant  mêlé  d'hébraïsmes  et  de  tours 

(1)  Just. 

(2)  Voyez  avec  les  auteurs  cités  ci-dessus,  Dupin ,  dom 
Cellier  ,  et  l'élégante  Traduction  des  anciens  Apologistes  ? 
par  M.  l'Abbé  de  Gourcy. 

A  2 


4  GENIE 

étrangers  ,  comme  il  arrive  assez  souvent 
aux  écrivains  qui  possèdent  plusieurs  langues. 

L'Eglise  ,  sous  l'empereur  Julien  ,  fut 
exposée  à  une  persécution  du  caractère  le 
plus  dangereux.  On  n'employa  pas  la  vio- 
lence contre  les  chrétiens ,  mais  on  leur 
prodigua  le  mépris.  On  commença  par  dé- 
pouiller les  autels  ;  on  défendit  ensuite  aux 
fidèles  d'enseigner  et  d'étudier  les  lettres  (  i  ). 
Mais  l'empereur  sentant  l'avantage  des  insti- 
tutions chrétiennes,  voulut,  en  les  abolissant, 
les  imiter  ;  il  fonda  des  hôpitaux  et  des 
monastères  ,  et ,  à  l'instar  du  culte  évangé- 
lique ,  il  essaya  d'unir  la  morale  à  la  religion  , 
en  faisant  prononcer  des  espèces  de  sermons 
dans  les  temples.    (2) 

Les  sophistes  dont  Julien  était  environné  , 
se  déchaînèrent  contre  le  christianisme  ; 
Julien  même  ne  dédaigna  pas  de  se  mesurer 
avec  les  Galiléens.  L'ouvrage  qu'il  écrivit 
contr'eux  ne  nous  est  pas  parvenu  ;  mais 
S.  Cyrille  ,  patriarche  d'Alexandrie ,  en  cite 
des  fragmens  dans  la  réfutation  qu'il  en  a 
faite  ,    et   que  nous  avons    encore.   Lorsque 


(1)  Soc.  3,  c.  XII;  Greg,  Naz.  3,  p.  51-97,  etc. 
(a)  V.  Fleury  ,  Hist.  eucl. 


DU    CHRISTIANISME.  5 

Julien  est  sérieux  ,  S.  Cyrille  triomphe  du 
philosophe  ;  mais  lorsque  l'empereur  a  recours 
à  l'ironie,  le  patriarche  perd  ses  avantages. 
Le  style  de  Julien  est  vif,  animé  ,  spirituel: 
saint  Cyrille  s'emporte  ,  il  est  bizarre ,  obscur 
et  contourné. 

Depuis  Julien  jusqu'à  Luther ,  l'église  , 
dans  toute  sa  force  ,  n'eut  plus  besoin 
d'apologistes.  Quand  le  schisme  d'Occident 
se  forma  ,  avec  les  nouveaux  ennemis 
parurent  de  nouveaux  défenseurs.  Il  le  faut 
avouer  ,  les  protestans  eurent  d'abord  la 
supériorité  sur  les  catholiques,  du  moins  par 
les  formes,  comme  le  remarque  Montesquieu. 
Erasme  même  fut  faible  contre  Luther,  et 
Théodore  de  Bèze  eut  une  légèreté  de  style 
qui   manqua  trop  souvent  à  ses  adversaires. 

Mais  lorsque  Bossuet  descendit  dans  la 
carrière  ,  la  victoire  ne  demeura  pas  long- 
temps indécise  ;  l'hydre  de  l'hérésie  fut  de 
nouveau  terrassée.  XJHLstoire  des  Variations 
et  ^Exposition  de  la  Doctrine  catholique 
sont  deux  chefs-d'œuvre  qui  passeront  à  la 

postérité. 

Il    est    naturel    que    le    schisme    mène   h 

l'incrédulité,  et  que  l'athéisme  suive  l'hérésie. 

Bayle  et   Spinosa   s'élevèrent  après   Calvin  ; 

A  3 


6  GENIE 

ils  trouvèrent  dans  Clarke  et  Leibnitz  deux 
génies  capables  de  réfuter  leurs  sophismes. 
Abbadie  écrivit  en  faveur  de  la  religion  une 
a]:>ologie  remarquable  par  la  méthode  et 
le  raisonnement.  Malheureusement  le  style 
en  est  faible  ,  quoique  les  pensées  n'y 
manquent  pas  d'un  certain  éclat.  «  Si  les 
philosophes  anciens,  dit  Abbadie,  adoraient 
les  vertus,  ce  n'était  après  tout  qu'une  belle 
idolâtrie.  » 

Tandis  que  l'église  triomphait  encore  , 
déjà  Voltaire  faisait  renaître  la  persécution 
de  Julien.  Il  eut  l'art  funeste  chez  un  peuple 
capricieux  et  aimable  ,  de  rendre  l'incré- 
dulité à  la  mode.  Il  enrôla  tous  les  amours- 
propres  dans  cette  ligue  insensée;  la  religion 
fut  attaquée  avec  toutes  les  armes ,  depuis 
le  pamphlet  jusqu'à  l'in-folio  ,  depuis  l'épi- 
gramme  jusqu'au  sophisme.  Un  livre  religieux 
paraissait-il  ?  l'auteur  était  à  l'instant  couvert 
de  ridicule  ,  tandis  qu'on  portait  aux  nues 
des  ouvrages  dont  Voltaire  était  le  premier 
à  se  moquer  avec  ses  amis  :  il  était  si 
supérieur  à  ses  disciples ,  qu'il  ne  pouvait 
s'empêcher  de  rire  quelquefois  de  leur  enthou- 
siasme irréligieux.  Cependant  le  système 
destructeur  allait  s'étendant    sur  la   France. 


DU    CHRISTIANISME.  7 

Il  s'établissait  dans  ces  académies  de  pro- 
vinces ,  qui  ont  été  autant  de  foyers  de 
mauvais  goût  et  de  factions.  Des  femmes 
de  la  société  ,  de  graves  philosophes ,  avaient 
leurs  chaires  d'incrédulité.  Enfin  ,  il  fut 
reconnu  que  le  christianisme  n'était  qu'un 
système  barbare  dont  la  chute  ne  pouvait 
arriver  trop  tôt  pour  la  liberté  des  hommes , 
le  progrès  des  lumières  ,  les  douceurs  de  la 
vie  ,    et  l'élégance  des  arts. 

Sans  parler  de  l'abyme  où  ces  principes 
nous  ont  plongés,  les  conséquences  immé- 
diates de  cette  haine  contre  l'évangile  , 
furent  un  retour  plus  affecté  que  sincère, 
vers  ces  Dieux  de  Rome  et  de  la  Grèce  , 
auxquels  on  attribua  les  miracles  de  l'an- 
tiquité (  1  ).  On  ne  fut  point  honteux  de 
regretter  ce  culte  qui  ne  faisait  du  genre 
humain  qu'un  troupeau  d'insensés,  d'impu- 
diques ,  ou  de  bètes  féroces.  On  dut 
nécessairement  arriver  de-là  au  mépris  des 
écrivains  du  siècle  de  Louis  XIV  ,  qui  ne 
s'élevèrent  toutefois  à  une  si  haute  perfection, 
que    parce    qu'ils    furent    religieux.    Si    l'on 

(t)  Le  siècle  de  Louis  XIV  aimait  et  connaissait  l'anti- 
quité mieux  que  nous,  et  il  était  chrétien. 

A  4 


8  GENIE 

n'osa  pas  les  heurter  de  front ,  a  cause  de 
l'autorité  de  leur  renommée  ,  on  les  attaqua 
d'une  manière  indirecte.  On  fit  entendre 
qu'ils  avaient  été  secrètement  incrédules  , 
ou  que  du  moins  ils  fussent  devenus  de 
bien  plus  grands  hommes  s'ils  avaient  vécu 
de  nos  jours.  Chaque  auteur  bénit  son 
destin  ,  de  l'avoir  fait  naître  dans  le  beau 
siècle  des  Diderot  et  des  d'Alembert ,  dans 
ce  siècle  où  les  documens  de  la  sagesse 
humaine  étaient  rangés  par  ordre  alphabé- 
tique dans  l'Encyclopédie  ,  cette  Babel  des 
sciences  et  de  la  raison.  (*) 

Des  hommes  d'une  grande  doctrine  et 
d'un  esprit  distingué  ,  essayèrent  de  s'opposer 
à  ce  torrent.  Mais  leur  résistance  fut  inutile  ; 
leur  voix  se  perdit  dans  la  foule  ,  et  leur 
victoire  fut  ignorée  d'un  monde  frivole  ; 
qui  cependant  dirigeait  la  France ,  et  que  par 
cette  raison  il  était  nécessaire  de  toucher,  (i) 

Ainsi  cette  fatalité  qui  avait  fait  triompher 
les  sophistes  sous  Julien  ,  se  déclara  pour 
eux  dans    notre    siècle.  Les  défenseurs   des 

(  *  )   Voyez  la  note  A  à  la  fin  du  volume. 

(  i  )  Les  Lettres  de  quelques  Juifs  Portugais  eurent  un 
moment  de  succès  ,  mais  elles  disparurent  bientôt  dans  le 
tourbillon  irréligieux. 


DU    CHRISTIANISME.  9 

chrétiens  tombèrent  dans  une  faute  qui  les  avait 
déjà  perdus  ;  ils  ne  s'apperçurent  pas  qu'il  ne 
s'agissait  plus  de  discuter  tel  ou  tel  dogme  , 
puisqu'on  rejetait  absolument  les  bases.  En 
partant  de  la  mission  de  J.  C. ,  et  remontant 
de  conséquence  en  conséquence  ,  ils  établis- 
saient sans  doute  fort  solidement  les  vérités 
de  la  foi  ;  mais  cette  manière  d'argumenter  , 
bonne  au  dix-septième  siècle ,  lorsque  le  fond 
n'était  point  contesté ,  ne  valait  plus  rien  de 
nos  jours.  Il  fallait  prendre  la  route  contraire, 
passer  de  l'effet  à  la  cause  ;  ne  pas  prouver 
que  le  christianisme  est  excellent ,  parce  qu'il 
vient  de  Dieu ,  mais  qu'il  vient  de  Dieu  , 
parce  qu'il  est  excellent. 

C'était  encore  une  autre  erreur  que  de 
s'attacher  à  répondre  sérieusement  à  des 
sophistes  ,  espèce  d'hommes  qu'il  est  impos- 
sible de  convaincre,  parce  qu'ils  ont  toujours 
tort.  On  oubliait  qu'ils  ne  cherchent  jamais  de 
bonne  foi  la  vérité ,  et  qu'ils  ne  sont  même 
attachés  à  leur  système  qu'en  raison  du 
bruit  qu'il  fait ,  prêts  à  en  changer  demain 
avec  l'opinion. 

Pour  n'avoir  pas  fait  cette  remarque ,  on 
perdit  beaucoup  de  temps  et  de  travail. 
Ce    n'était    pas    les    sophistes  ,     qu'il    fallait 


io  GENIE 

réconcilier  à  la  religion ,  c'était  le  monde 
qu'ils  égaraient.  On  l'avait  séduit  en  lui  disant 
que  le  christianisme  était  un  culte  né  du 
sein  de  la  barbarie ,  absurde  dans  ses  dogmes , 
ridicule  dans  ses  cérémonies ,  ennemi  des 
arts  et  des  lettres  ,  de  la  raison  et  de  la 
beauté  ;  un  culte  qui  n'avait  fait  que  verser 
le  sang,  enchaîner  les  hommes,  et  retarder 
le  bonheur  et  les  lumières  du  genre  humain  : 
on  devait  donc  chercher  à  prouver  au  con- 
traire que  de  toutes  les  religions  qui  ont 
jamais  existé  la  religion  chrétienne  est  la  plus 
poétique ,  la  plus  humaine ,  la  plus  favo- 
rable à  la  liberté,  aux  arts  et  aux  lettres; 
que  le  monde  moderne  lui  doit  tout,  depuis 
l'agriculture  jusqu'aux  sciences  abstraites  ; 
depuis  les  hospices  pour  les  malheureux  , 
jusqu'aux  temples  bâtis  par  Michel-Ange  , 
et  décorés  par  Raphaël.  On  devait  montrer 
qu'il  n'y  a  rien  de  plus  divin  que  sa  morale  ; 
rien  de  plus  aimable ,  de  plus  pompeux 
que  ses  dogmes ,  sa  doctrine  et  son  culte  : 
on  devait  dire  qu'elle  favorise  le  génie ,  épure 
le  goût ,  développe  les  passions  vertueuses , 
donne  de  la  vigueur  à  la  pensée,  offre  des 
formes  nobles  à  l'écrivain  ,  et  des  moules 
parfaits  à  l'artiste  ;  qu'il  n'y  a  point  de  honte 


DU    CHRISTIANISME.         n 

à  croire  avec  Newton  et  Bossuet,  Pascal  et 
Racine  :  enfin  il  fallait  appeler  tous  les  enchan- 
temens  de  l'imagination  et  tous  les  intérêts 
du  cœur  au  secours  de  cette  même  religion 
contre  laquelle  on  les  avait  armés. 

Ici  le  lecteur  voit  notre  ouvrage.  Les 
autres  genres  d'apologies  sont  épuisés  ,  et 
peut-être  seraient-ils  inutiles  aujourd'hui.  Qui 
est-ce  qui  lirait  maintenant  un  ouvrage  de 
théologie?  quelques  hommes  pieux  qui  n'ont 
pas  besoin  d'être  convaincus  ;  quelques  vrais 
chrétiens  déjà  persuadés.  Mais  n'y  a-t-il  pas 
de  danger  à  envisager  la  religion  sous  un 
jour  purement  humain?  Et  pourquoi?  Notre 
religion  craint-elle  la  lumière  ?  Une  grande 
preuve  de  sa  céleste  origine  ,  c'est  qu'elle 
soutire  l'examen  le  plus  sévère  et  le  plus 
minutieux  de  la  raison.  Veut-on  qu'on  nous 
fasse  éternellement  le  reproche  de  cacher 
nos  dogmes  dans  une  nuit  sainte,  de  peur 
qu'on  n'en  découvre  la  fausseté?  Le  christia- 
nisme sera-t-il  moins  vrai  quand  il  paraîtra 
plus  beau  ?  Bannissons  une  frayeur  pusilla- 
nime ;  par  excès  de  religion  ,  ne  laissons 
pas  la  religion  périr.  Nous  ne  sommes  plus 
dans  le  temps  où  il  était  bon  de  dire  , 
croyez    et  n'examinez  pas  ;   on  examinera 


ia  GENIE 

malgré  nous ,  et  notre  silence  timide  ,  en 
augmentant  le  triomphe  des  incrédules  , 
diminuera  le  nombre  des  fidèles. 

Il  est  temps  qu'on  sache  enfin  à  quoi  se 
réduisent  ces  reproches  d'absurdité ,  de  gros- 
sièreté ,  de  petitesse ,  qu'on  fait  tous  les  jours 
au  christianisme  ;  il  est  temps  de  montrer 
que  loin  de  rapetisser  la  pensée,  il  se  prête 
merveilleusement  aux  élans  de  l'ame  ,  et 
peut  enchanter  l'esprit  aussi  divinement  que 
les  dieux  de  Virgile  et  d'Homère.  Nos  raisons 
auront  du  moins  cet  avantage ,  qu'elles  seront 
à  la  portée  de  tout  le  monde,  et  qu'il  ne  faudra 
qu'un  bon  sens  pour  en  juger.  On  néglige 
peut-être  un  peu  trop  dans  les  ouvrages  de 
ce  genre  ,  de  parler  la  langue  de  ses  lecteurs  : 
il  faut  être  docteur  avec  le  docteur  ,  et  poëte 
avec  le  poëte.  Dieu  ne  défend  pas  les  routes 
fleuries  ,  quand  elles  servent  à  revenir  à  lui , 
et  ce  n'est  pas  toujours  par  les  sentiers  rudes 
et  sublimes  de  la  montagne  ,  que  la  brebis 
égarée  retourne  au  bercail. 

Nous  osons  croire  que  cette  manière  d'en- 
visager le  christianisme  présente  des  rapports 
peu  connus  :  sublime  par  l'antiquité  de  ses 
souvenirs  qui  remontent  au  berceau  du 
monde ,  ineffable  dans  ses  mystères ,  adorable 


DU    CHRISTIANISME.         i3 

clans  ses  sacremcns ,  intéressant  dans  son 
histoire  ,  céleste  dans  sa  morale  ,  riche  et 
charmant  dans  ses  pompes,  il  réclame  toutes 
les  sortes  de  tableaux.  Voulez-vous  le  suivre 
dans  la  poésie  ?  le  Tasse ,  Milton  ,  Corneille  t 
Racine,  Voltaire  ,  vous  retracent  ses  miracles. 
Dans  les  belles-lettres  ,  l'éloquence,  l'histoire, 
la  philosophie  ?  que  n'ont  point  fait  ,  par 
son  inspiration  ,  Bossuet ,  Fénélon ,  Massillon , 
Bourdaloue  ,  Bacon ,  Pascal  ,  Euler ,  Newton , 
Leibnitz  !  Dans  les  arts  ?  que  de  chefs- 
d'œuvre  !  Si  vous  l'examinez  dans  son  culte, 
que  de  choses  ne  vous  disent  point  et  ses 
vieilles  églises  gothiques ,  et  ses  prières  admi- 
rables ,  et  ses  superbes  cérémonies  !  Parmi 
son  clergé  ?  voyez  tous  ces  hommes  qui  vous 
ont  transmis  la  langue  et  les  ouvrages  de 
Rome  et  de  la  Grèce ,  tous  ces  solitaires  de 
la  Thébaïde,  tous  ces  lieux  de  refuge  pour 
les  infortunés  ,  tous  ces  missionnaires  à  la 
Chine  ,  au  Canada ,  au  Paraguay  ,  sans  oublier 
les  ordres  militaires  ,  d'où  va  naître  la 
chevalerie  !  Mœurs  de  nos  aïeux  ,  peinture 
des  anciens  jours  ,  poésie  ,  romans  même  , 
choses  secrètes  de  la  vie  ,  nous  avons  tout 
fait  servir  à  notre  cause.  Nous  demandons 
des  sourires  au  berceau  .   et   des  pleurs  à  la 


i4  GÉNIE 

tombe  :  tantôt  avec  le  moine  Maronite  , 
nous  habitons  les  sommets  du  Carmel  et 
du  Liban;  tantôt  avec  la  fille  de  la  charité, 
nous  veillons  au  lit  du  malade  :  ici  deux 
époux  américains  nous  appellent  au  fond 
de  leurs  déserts  ;  là  nous  entendons  gémir 
la  vierge  dans  les  solitudes  du  cloitre  : 
Homère  vient  se  placer  auprès  de  Milton, 
Virgile  à  côté  du  Tasse  ;  les  ruines  de 
Memphis  et  d'Athènes  contrastent  avec  les 
ruines  des  monumens  chrétiens,  les  tombeaux 
d'Ossian  avec  nos  cimetières  de  campagne  ; 
à  Saint  -  Denis  nous  visitons  la  cendre  des 
rois  ;  et  quand  notre  sujet  nous  force  de 
parler  du  dogme  de  l'existence  de  Dieu , 
nous  cherchons  seulement  nos  preuves  dans 
les  merveilles  de  la  nature  ;  enfin  nous 
essayons  de  frapper  au  cœur  de  l'incrédule 
de  toutes  les  manières  ;  mais  nous  n'osons 
nous  flatter  de  posséder  cette  verge  mira- 
culeuse de  la  religion  ,  qui  fait  jaillir  du 
rocher  les  sources  d'eau  vive. 

Quatre  parties ,  divisées  chacune  en  six 
livres ,  composent  notre  ouvrage.  La  première 
traite  des  dogmes  et  de  la  doctrine. 

La  seconde  et  la  troisième  renferment  la 
poétique  du  christianisme  ,  ou  les  rapports 


DU    CHRISTIANISME.  i5 

de  cette  religion  avec  la  poésie,  la  littérature 
et  les  arts. 

La  quatrième  contient  le  culte,  c'est-à-dire 
tout  ce  qui  concerne  les  cérémonies  de  l'église , 
et  tout  ce  qui  regarde  le  clergé  séculier  et 
régulier. 

Au  reste  ,  nous  avons  souvent  rapproché 
les  dogmes  et  la  doctrine  des  autres  cultes, 
des  dogmes,  de  la  doctrine  et  du  culte  évan- 
gélique  :  pour  satisfaire  toutes  les  classes  de 
lecteurs,  nous  avons  aussi  touché,  de  temps 
en  temps  ,  la  partie  historique  et  mystique 
de  la  religion.  Maintenant  que  le  lecteur 
connaît  le  plan  général  de  l'ouvrage,  entrons 
dans  l'examen  des  Dogmes  et  de  la  Doctrine, 
et  afin  de  passer  aux  mystères  chrétiens  , 
commençons  par  nous  enquérir  de  la  nature 
des  choses  mystérieuses. 

CHAPITRE     II. 

De    la   nature   du    Mystère. 

IL  n'est  rien  de  beau ,  de  doux  ,  de  grand 
dans  la  vie  que  les  choses  mystérieuses.  Les 
sentimens  les  plus  merveilleux  sont  ceux  qui 
nous  agitent  un  peu  confusément;  la  pudeur, 
l'amour  chaste ,  l'amitié  vertueuse  sont  pleines 


ï6  GENIE 

de  secrets.  On  dirait  que  les  cœurs  qui  s'aiment 
s'entendent  à  demi-mot ,  et  qu'ils  ne  sont 
que  comme  entr'ouverts.  L'innocence,  à  son 
tour  ,  qui  n'est  qu'une  sainte  ignorance ,  n'est- 
elle  pas  le  plus  ineffable  des  mystères  ? 
L'enfance  n'est  si  heureuse ,  que  parce  quelle 
ne  sait  rien  ,  la  vieillesse  si  misérable  ,  que 
parce  qu'elle  sait  tout  ;  heureusement  pour 
elle,  quand  les  mystères  de  la  vie  finissent, 
ceux  de  la  mort  commencent. 

S'il  en  est  ainsi  des  sentimens  ,  il  en  est 
ainsi  des  vertus  :  les  plus  angéliques  sont 
celles  qui  découlant  immédiatement  de  Dieu , 
telles  que  la  charité  ,  aiment  à  se  cacher  aux 
regards ,  comme  leur  source. 

En  passant  aux  rapports  de  l'esprit ,  nous 
trouvons  que  les  plaisirs  de  la  pensée  sont 
aussi  des  secrets.  Le  secret  est  d'une  nature 
si  divine ,  que  les  premiers  hommes  de  l'Asie 
ne  parlaient  que  par  symboles.  A  quelle 
science  revient  -  on  sans  cesse  ?  à  celle  qui 
laisse  toujours  quelque  chose  à  deviner ,  et 
qui  fixe  nos  regards  sur  une  perspective 
infinie.  Si  nous  nous  égarons  dans  le  désert, 
une  sorte  d'instinct  nous  fait  éviter  les  plaines, 
où  l'on  voit  tout ,  d'un  coup  d'œil  ;  nous 
allons   chercher   ces   forêts ,   berceaux  de  la 

religion  , 


DU    CHRISTIANISME.  17 

religion  ,  ces  forets  dont  l'ombre  ,  les  bruits 
et  le  silence  sont  remplis  de  prodiges  ,  ces 
solitudes  où  les  corbeaux  et  les  abeilles  nour- 
rissaient les  premiers  Pères  de  l'église  ,  et  où 
ces  saints  hommes  goûtaient  tant  de  délices , 
qu'ils  s'écriaient  :  «  Seigneur ,  c'est  assez  ; 
je  mourrai  de  douceur ,  si  cous  ne  modérez 
ma  joie  !  »  Enfin  on  ne  s'arrête  pas  au  pied 
d'un  monument  moderne  dont  l'origine  est 
connue  ;  mais  que  dans  une  île  déserte ,  au 
milieu  de  l'Océan  ,  on  trouve  tout-à-coup 
une  statue  de  bronze ,  dont  le  bras  déployé 
montre  les  régions  où  le  soleil  se  couche  , 
et  dont  la  base  soit  chargée  de  hiéro- 
glyphes ,  et  rongée  par  la  mer  et  le 
temps  ;  quelle  source  de  méditations  pour  le 
voyageur  !  Tout  est  caché,  tout  est  inconnu 
dans  l'univers.  L'homme  lui-même  n'est-il  pas 
un  étrange  mystère?  D'où  part  l'éclair  que 
nous  appelons  existence,  et  dans  quelle  nuit 
va-t-il  s'éteindre  ?  L'Eternel  a  placé  la  Nais- 
sance et  la  Mort ,  sous  la  forme  de  deux  fan- 
tômes voilés,  aux  deux  bouts  de  notre  carrière  ; 
l'un  produit  l'inconcevable  moment  de  notre 
vie  que  l'autre  s'empresse  de  dévorer. 

Il   n'est  donc  point  étonnant ,    d'après  le 
penchant  de  l'homme  aux  mystères ,  que  les 
1.  B 


i8  GENIE 

religions  de  tous  les  peuples  aient  eu  leurs 
choses  impénétrables.  Les  Selles  étudiaient 
les  paroles  prodigieuses  des  colombes  de 
Dodone  ;  llnde  ,  la  Perse  ,  l'Ethiopie  ,  la 
Scy thie  ,  les  Gaules ,  la  Scandinavie ,  avaient 
leurs  cavernes  ,  leurs  montagnes  saintes  , 
leurs  chênes  sacrés  ,  où  le  brachmane  ,  le 
mage  ,  le  gymnosophiste  ,  le  druide  ,  pro- 
nonçaient l'oracle  inexplicable  des  Immortels. 
A  Dieu  ne  plaise  que  nous  voulions  com- 
parer ces  mystères  aux  mystères  de  la  véri- 
table religion,  et  les  immuables  profondeurs 
du  Souverain  qui  est  dans  le  ciel  ,  aux 
changeantes  obscurités  de  ces  dieux ,  ouvrages 
de  la  main  des  hommes  (  i  ).  Nous  avons 
seulement  voulu  faire  remarquer  qu'il  n'y  a 
point  de  religion  sans  mystères;  ce  sont  eux 
qui,  avec  le  sacrifice,  constituent  essentiel- 
lement le  culte  :  Dieu  même  est  le  grand 
secret  de  la  nature  ;  la  Divinité  était  voilée 
en  Egypte  ,  et  le  sphinx  s'asseyait  sur  le 
seuil  de  ses  temples. 

(i)   Sap.  cap.    i3,v.  10. 


DU    CHRISTIANISME.  19 

CHAPITRE     III. 

DES      MYSTÈRES      CHRÉTIENS. 

De   la  Trinité. 

On  découvre  au  premier  coup  d'oeil,  dans 
la  partie  des  mystères  ,  un  grand  avantage 
de  la  religion  chrétienne  sur  les  religions  de 
l'antiquité.  Les  mystères  de  celles-ci  n'avaient 
aucun  rapport  avec  l'homme ,  et  ne  formaient 
tout  au  plus  qu'un  sujet  de  réflexions  pour 
le  philosophe  ,  ou  de  chants  pour  le  poète. 
Nos  mystères  ,  au  contraire ,  s'adressent  à 
nous  ;  ils  contiennent  les  secrets  de  notre 
nature.  Il  ne  s'agit  plus  d'un  futile  arran- 
gement de  nombres  ,  mais  du  salut  et  du 
bonheur  du  genre  humain.  L'homme  qui 
sent  si  bien  chaque  jour  son  ignorance  et 
sa  faiblesse,  pourrait-il  rejeter  les  mystères 
de  J.  C.  ?  ce   sont  ceux  des  infortunés  ! 

La  Trinité,  premier  mystère  des  chrétiens, 
ouvre  un  champ  immense  d'études  philoso- 
phiques ,  soit  qu'on  la  considère  dans  les 
attributs  de  Dieu  ,  soit  qu'on  recherche  les 
vestiges  de  ce  dogme  autrefois  répandu  dans 

B  2 


2o  GENIE 

l'Orient.  C'est  une  très-méchante  manière  de 
raisonner ,  que  de  rejeter  ce  qu'on  ne  peut 
comprendre.  A  partir  des  choses  les  plus 
simples  dans  la  vie ,  il  serait  aisé  de  prouver 
que  nous  ignorons  tout ,  et  nous  voulons 
pénétrer  dans  les  ruses  de  la  Sagesse  ! 

La  Trinité  fut  peut  -  être  connue  des 
Egyptiens  :  l'inscription  grecque  du  grand 
obélisque  du  cirque  majeur,  à  Rome,  portait: 

Miyaç  eths ,  le  grand  Dieu;  9wy»»7«f,  V  En- 
gendré de  Dieu,  et \vttft^v/yns ,  le  Tout-brillant 
(Apollon  ,   l'Esprit.  ) 

Héraclides  de  Pont  et  Porphyre  rapportent 
un  fameux  oracle  de  Sérapis  : 

.    .   2,6fiÇ)vlct  Jfl  rplcc  7r»>la  ,  xi  iis  tv  tov]et. 

Tout  est  Dieu  dans  l'origine  ;  puis  le 
Verbe  et  V Esprit  :  trois  dieux  coengendrés 
ensemble  et  se  réunissant  dans  un  seul. 

Les  Mages  avaient  une  espèce  de  Trinité 
dans  leur  Metris  ,  Oromasis  et  Araminis ,  ou 
Mitra  ,  Oromase  et  Arimane. 

Platon  semble  parler  de  ce  dogme  dans 
plusieurs  endroits  de  ses  ouvrages. 

«  Non-seulement ,  dit  Dacier ,  on  prétend 
qu'il  a  connu  le  Verbe  ,  fils  éternel  de  Dieu  ; 


DU    CHRISTIANISME.  21 

on  soutient  même  qu'il  a  connu  le  Saint- 
Esprit  ,  et  qu'ainsi  il  a  eu  quelque  idée  de 
la  très-sainte  Trinité  ,  car  il  écrit  au  jeune 
Denys  : 

«  Il  faut  que  je  déclare  à  Archédémus 
ce  qui  est  beaucoup  plus  précieux  et  plus 
divin  ,  et  que  cous  avez  grande  envie  de 
savoir ,  puisque  vous  me  l'avez  envoyé  exprès  ; 
car,  selon  ce  qui l  m'a  dit,  vous  ne  croyez 
pas  que  je  vous  aie  suffisamment  expliqué 
ce  que  je  pense  sur  la  nature  du  premier 
principe;  il  faut  vous  V  écrire  par  énigmes , 
afin  que  si  ma  lettre  est  interceptée  sur 
terre  ou  sur  mer ,  celui  qui  la  lira  n'y 
puisse  rien  comprendre.  Toutes  choses  sont 
autour  de  leur  roi;  elles  sont  à  cause  de 
lui ,  et  il  est  seul  la  cause  des  bonnes  choses , 
second  pour  les  secondes,  et  troisième  pour 
les  troisièmes.  »  (  1  ) 

«  Dans  V Epinomis  et  ailleurs  ,  il  établit 
pour  principes  le  premier  bien  ,  le  Verbe  ou 
l'entendement ,    et  l'ame.  Le  premier  bien  , 


(1)  Dacier  cite  le  tom.  III,  lett.  II,  pag.  3i2,  appa- 
remment du  Platon  de  Serranus  ;  mais  tous  les  Platon  de 
Serranus  et  de  Ficin  de  la  Bibliothèque  nationale, ne  donnent 
ni  le  même  tome ,  ni  la  même  page ,  ni  la  même  lettre. 

B  3 


22  GENIE 

c'est  Dieu  ; le  Verbe ,  ou  l'entendement , 

c'est  le  fils  de  ce  premier  bien  qui  l'a  engendré 
semblable  à  lui;  et  l'ame,  qui  est  le  terme 
entre  le  Père  et  le  Fils,  c'est  le  Saint- 
Esprit.  »    (  i  ) 

Platon  avait  emprunté  cette  doctrine  de 
la  Trinité ,  de  Timée  de  Locres  ,  qui  la 
tenait  lui-même  de  l'école  italique.  Marsile 
Fiein  ,  dans  une  de  ses  remarques  sur  Platon, 
montre  d'après  Jamblique ,  Porphyre,  Platon 
et  Maxime  de  Tyr ,  que  les  Pythagoriciens 
connaissaient  aussi  l'excellence  du  Ternaire; 
Pythagore  l'a  même  indiqué  dans  ce  symbole: 

Honorato     in    primis     habitum  ,     tribunal    et 
Triobolwn. 

Aux  Indes ,  la  Trinité  est  connue. 

«  Ce  que  j'ai  vu  de  plus  marqué  et  de  plus 
étonnant  dans  ce  genre,  dit  le  père  Calmette, 
c'est  un  texte  tiré  de  Lamaastambam  ,  l'un 
de  leurs  livres...  Il  commence  ainsi  :  Le 
Seigneur ,  le  bien  ,  le  grand  Dieu ,  dans  sa 
bouche  est  la  parole.  (Le  terme  dont  ils  se 
servent  la  personnifie.)  Il  parle  ensuite  du 
Saint-Esprit    en   ces    termes   :    Ventus   seu 

(i)  Œuv.  de  Plat.  Irad.  par  Dacier  ?  t.  I,   p.   154. 


DU    CHRISTIANISME.         zZ 

spirltus  perjectus  ;  et  finit  parla  création, 
en  l'attribuant  à  un  seul  Dieu.  »  (  i  ) 

Au  Thibet. 

«  Voici  ce  que  j'appris  de  la  religion  du 
Thibet  :  ils  appellent  Dieu ,  Konciosa  ,  et  ils 
semblent  avoir  quelque  idée  de  l'adorable 
Trinité  ;  car  tantôt  ils  le  nomment  Konci- 
hocick  y  Dieu-un ,  et  tantôt  Koncioksum  , 
Dieu-trin.  Ils  se  servent  d'une  espèce  de 
chapelet,  sur  lequel  ils  prononcent  ces  paroles, 
om,  ha,  hum.  Lorsqu'on  leur  en  demande 
l'explication,  ils  répondent  que  om  signifie 
intelligence,  ou  bras  ,  c'est-à-dire  puissance; 
que  ha  est  la  parole  ;  que  hum  est  le  cœur , 
ou  l'amour  ;  et  que  ces  trois  mots  signifient 
Dieu.  »  (2) 

Les  missionnaires  anglais  à  Otaïti  ont 
trouvé  quelques  traces  de  la  Trinité,  parmi 
les  dogmes  religieux  des  habitans  de  cette  ile. 

Nous  croyons  d'ailleurs  entrevoir  dans  la 
nature  même  une  sorte  de  preuve  physique 
de  la  Trinité.  Elle  est  l'archétype  de  l'univers , 
ou  ,  si  l'on  veut ,  sa  divine  charpente.  Ne 
serait-il  pas  possible  que  la  forme  extérieure 

(1)  Lettres  édif.  tom.  XIV,  p.  9. 

(2)  Lelt.  édif.  tom.  XII,  pag.  437. 

B  4 


04  GENIE 

et  matérielle  participât  de  l'arche  intérieure 
et  spirituelle  qui  la  soutient,  de  même  que 
Platon  (i)  représentait  les  choses  corporelles, 
comme  l'ombre  des  pensées  de  Dieu  ?  Le 
nombre  de  Trois  semble  être  dans  la  nature 
le  terme  par  excellence.  Le  Trois  n'est  point 
engendré  et  engendre  toutes  les  autres  fractions, 
ce  qui  le  faisait  appeler  le  nombre  sans  m  ère , 
par  Pythagore.  (2) 

On  peut  découvrir  quelque  tradition  obscure 
de  la  Trinité  jusque  dans  les  fables  du 
Polythéisme.  Les  Grâces  lavaient  prise  pour 
leur  terme  ;  elle  existait  au  Tartare  ,  pour 
la  vie  et  la  mort  de  l'homme  ,  et  pour  la 
vengeance  céleste  ;  enfin  trois  Dieux   frères 


(1)  In  Rep. 

(2)  Hier.  Corn,  in  Pyt.  Le  3,  simple  par  lui-même,  est 
le  seul  nombre  qui  se  compose  de  simples,  et  qui  fournit 
un  nombre  simple  en  se  décomposant  :  vous  ne  pouvez 
composer  un  autre  nombre  complexe  sans  le  3 ,  excepté  le  2. 
Les  générations  du  trois  sont  magnifiques,  et  tiennent  à 
cette  puissante  unité  qui  est  le  premier  anneau  de  la  chaîne 
des  nombres ,  et  qui  remplit  l'univers.  Les  anciens  faisaient 
un  fort  grand  usage  des  nombres,  pris  métaphysiquement, 
et  il  ne  se  faut  pas  hâter  de  prononcer  que  Pythagore  , 
Platon ,  et  les  prêtres  Égyptiens  ,  dont  ils  tiraient  cette 
science ,  fussent  des  fous  ou  des  imbécilles. 


DU    CHRISTIANISME.         a5 

composaient ,  en  se  réunissant ,  la  puissance 
entière  de  l'univers. 

Les  Philosophes  divisaient  l'homme  moral 
en  trois  parts ,  et  les  Pères  de  l'église  ont 
cru  retrouver  l'image  de  la  Trinité  spirituelle 
dans  l'ame  de  l'homme. 

«  Si  nous  imposons  silence  à  nos  sens, 
dit  Bossuet ,  et  que  nous  nous  renfermions 
pour  un  peu  de  temps  au  fond  de  notre 
ame,  c'est-à-dire  dans  cette  partie  où  la  vérité 
se  fait  entendre ,  nous  y  verrons  quelque 
image  de  la  Trinité  que  nous  adorons.  La 
pensée  ,  que  nous  sentons  naître  comme  le 
germe  de  notre  esprit,  comme  le  fils  de  notre 
intelligence,  nous  donne  quelque  idée  du  Fils 
de  Dieu  conçu  éternellement  dans  l'intelli- 
gence du  Père  céleste.  C'est  pourquoi  ce  Fils 
de  Dieu  prend  le  nom  de  Verbe  ,  afin  que 
nous  entendions  qu'il  naît  dans  le  sein  du 
Père  ;  non  comme  naissent  les  corps,  mais 
comme  naît  dans  notre  ame  cette  parole 
intérieure  que  nous  y  sentons  ,  quand  nous 
contemplons  la  vérité. 

»  Mais  la  fécondité  de  notre  esprit  ne  se 
termine  pas  à  cette  parole  intérieure ,  à  cette 
pensée  intellectuelle  ,  à  cette  image  de  la 
vérité  qui  se  forme  en  nous.    Nous  aimons 


26  GENIE 

et  cette  parole  intérieure  ,  et  l'esprit  où  elle 
naît;  et,  en  l'aimant,  nous  sentons  en  nous 
quelque  chose  qui  ne  nous  est  pas  moins 
précieux  que  notre  esprit  et  notre  pensée, 
qui  est  le  fruit  de  l'un  et  de  l'autre  ,  qui 
les  unit  ,  qui  s'unit  à  eux ,  et  ne  fait  avec 
eux  qu'une  même  vie. 

»  Ainsi  ,  autant  qu'il  se  peut  trouver  de 
rapport  entre  Dieu  et  l'homme;  ainsi,  dis-je, 
se  produit  en  Dieu  l'amour  éternel  qui  sort 
du  Père  qui  pense  ,  et  du  Fils  qui  est  sa 
pensée  ,  pour  faire  ,  avec  lui  et  sa  pensée  , 
une  même  nature  également  heureuse  et 
parfaite.  »  (  i  ) 

Voilà  un  assez  beau  commentaire ,  à  propos 
d'un  seul  mot  delà  Genèse  :  Faisons  l'homme. 

Tertullien  ,  dans  son  Apologétique ,  s'ex- 
prime ainsi  sur  le  grand  mystère  de  notre 
religion  : 

«  Dieu  a  créé  le  monde  par  sa  parole  , 
sa  raison  et  sa  puissance.  Vos  philosophes 
même  conviennent  que  logos  ,  le  verbe  et 
la  raison ,  est  le  créateur  de  l'univers.  Les 
chrétiens  ajoutent  seulement  que  la  propre 
substance   du  verbe  et   de   la  raison ,    cette 

(i)  Boss.  Hist.   univ.   sec.  part. .  pag.    167  et  168,  tom.  2  5 
édit.  stcr. 


DU    CHRISTIANISME.         27 

substance  par  laquelle  Dieu  a  tout  produit, 
est  esprit  ;  que  cette  parole  ou  le  verbe  a 
dû  être  prononcé  par  Dieu;  que  Dieu  l'ayant 
prononcé  ,  l'a  engendré  ;  que  conséquemment 
il  est  Fils  de  Dieu  ,  et  Dieu  ,  à  cause  de 
l'unité  de  substance.  Si  le  soleil  prolonge  un 
rayon,  sa  subtance  n'est  pas  séparée,  mais 
étendue.  Ainsi  le  verbe  est  esprit  d'un  esprit, 
et  Dieu  de  Dieu  ,  comme  une  lumière 
allumée  d'une  autre  lumière.  Ainsi  ce  qui 
procède  de  Dieu  est  Dieu ,  et  les  deux  , 
avec  leur  esprit ,  ne  font  qu'un  ;  différant 
en  propriété  ,  non  en  nombre  ;  en  ordre  , 
non  en  nature  :  le  fils  est  sorti  de  son  principe 
sans  le  quitter.  Or ,  ce  rayon  de  Dieu  est 
descendu  dans  le  sein  d'une  vierge  ;  il  s'est 
revêtu  de  chair  ;  il  s'est  fait  homme  uni  à 
Dieu.  Cette  chair  soutenue  de  l'esprit  ,  se 
nourrit ,  croît ,  parle  ,  enseigne  ,  opère  :  c'est 
le  Christ.  » 

Cette  démonstration  de  la  Trinité,  peut 
être  comprise  par  les  esprits  les  plus  simples. 
Il  se  faut  souvenir  que  Tertullien  parlait  à 
des  hommes  qui  persécutaient  Jesus-Christ , 
et  qui  n'auraient  pas  mieux  aimé  que  de 
trouver  moyen  d'attaquer  la  doctrine ,  et 
même  la  personne  de  ses  défenseurs.  Nous 


28  GENIE 

ne  pousserons  pas  plus  loin  ces  preuves  , 
et  nous  les  abandonnons  à  ceux  qui  ont 
étudié  la  secte  Italique,  et  la  haute  théologie 
chrétienne. 

Quant  aux  images  qui  soumettent  à  la 
faiblesse  de  nos  sens  le  plus  grand  des  mys- 
tères ,  nous  avons  peine  à  concevoir  ce  que 
le  redoutable  triangle  de  feu,  imprimé  dans 
la  nue  ,  peut  avoir  de  ridicule  en  poésie.  Le 
Père  ,  sous  la  figure  d'un  vieillard ,  ancêtre 
majestueux  des  temps ,  ou  représenté  comme 
une  effusion  de  lumière  ,  serait-il  donc  une 
peinture  si  inférieure  à  celles  de  la  mythologie  ? 
N'est-ce  pas  une  chose  merveilleuse  de  voir 
l'Esprit  saint  ,  l'esprit  sublime  de  Jehovah  , 
porté  par  l'emblème  de  la  douceur ,  de 
l'amour ,  et  de  l'innocence  ?  Dieu  se  sent-il 
travaillé  du  besoin  de  semer  sa  parole  ? 
l'Esprit  n'est  plus  cette  Colombe  qui  couvrait 
les  hommes  de  ses  ailes  de  paix  ;  c'est  un 
Verbe  visible  ,  c'est  une  langue  de  feu ,  qui 
parle  tous  les  dialectes  de  la  terre,  et  dont 
l'éloquence   élève  ou  renverse  des  empires. 

Pour  peindre  le  Fils  divin  ,  il  nous  suffira 
d'emprunter  les  paroles  de  celai  qui  le  con- 
templa dans  sa  gloire.  «  Il  était  assis  sur  un 
trône ,  dit  l'apôtre  ;  son  visage  brillait  comme 


DU    CHRISTIANISME.         29 

le  soleil  dans  sa  force,  et  ses  pieds  comme 
de  l'airain  fondu  dans  la  fournaise  ;  ses  yeux 
étaient  deux  flammes.  Un  glaive  à  deux 
tranehans  sortait  de  sa  bouche  ;  dans  la  main 
droite  il  tenait  sept  étoiles  ;  dans  la  gauche , 
un  livre  scellé  de  sept  sceaux.  Un  fleuve  de 
lumière  était  devant  ses  lèvres.  Les  sept  esprits 
de  Dieu  brillaient  devant  lui  comme  sept 
lampes  ;  et  de  son  marche-pied  sortaient 
des    voix  ,  des  foudres  et  des  éclairs.  »  (  1  ) 


CHAPITRE     IV. 

De  la  Rédemption. 

Ue  même  que  la  Trinité  renferme  les  secrets 
de  l'ordre  métaphysique ,  la  Rédemption 
contient  les  merveilles  de  l'homme  ,  et  l'his- 
toire de  ses  fins  et  de  son  cœur.  Avec  quel 
étonnement ,  si  l'on  s'arrêtait  un  peu  dans 
de  si  hautes  méditations  ,  ne  verrait-on  pas 
s'avancer  ces  deux  mystères  qui  cachent  dans 
leurs  ombres  les  premières  intentions  de 
Dieu ,  et  le  système  de  l'univers  !  La  Trinité 
confond   notre   petitesse ,   accable    nos   sens 

(  1)  Apoc.  cap.  1  et  4. 


3o  GENIE 

de  sa  gloire  ,  et  nous  nous  retirons ,  anéantis 
devant  elle.  Mais  la  touchante  rédemption, 
en  remplissant  nos  yeux  de  larmes  ,  les 
empêche  d'être  trop  éblouis  ,  et  nous  permet 
du  moins  de  les  fixer  un  moment  sur  la 
croix. 

On  voit  d'abord  sortir  de  ce  mystère  la 
doctrine  du  péché  originel ,  qui  explique 
l'homme.  Sans  l'admission  de  cette  vérité  , 
connue  par  tradition  de  tous  les  peuples  ,  une 
nuit  impénétrable  nous  couvre.  Comment  , 
sans  la  tache  primitive  ,  rendre  compte  du 
penchant  vicieux  de  notre  nature  ,  combattu 
par  une  voix  qui  nous  annonce  que  nous 
fûmes  formés  pour  la  vertu?  Comment  l'ap- 
titude de  l'homme  à  la  douleur,  comment 
ses  sueurs  qui  fécondent  un  sillon  terrible, 
comment  les  larmes  ,  les  chagrins  ,  les 
malheurs  du  juste ,  comment  les  triomphes 
et  les  succès  impunis  du  méchant,  comment, 
dis-je  ,  sans  une  chute  première  ,  tout  cela 
pourrait-il  s'expliquer  ?  C'est  pour  avoir 
méconnu  cette  dégénération,  que  les  philo- 
sophes de  l'antiquité  tombèrent  en  d'étranges 
erreurs  ,  et  qu'ils  inventèrent  le  dogme  de 
la  réminiscence.  Pour  nous  convaincre  de 
la  fatale  vérité  d'où  naît  le  mystère  qui  nous 


DU    CHRISTIANISME.         3i 

rachète  ,  nous  n'avons  pas  besoin  d'autres 
preuves  que  la  malédiction  prononcée  contre 
Eve ,  malédiction  qui  s'accomplit  chaque 
jour  sous  nos  yeux.  Que  de  choses  dans  ces 
brisemens  d'entrailles  ,  et  pourtant  dans  ce 
bonheur  de  la  maternité  !  Quelles  mystérieuses 
annonces  de  l'homme  et  de  sa  double  destinée, 
prédite  à-la-fois  par  la  douleur  et  par  la  joie 
de  la  femme  qui  l'enfante  !  On  ne  peut  se 
méprendre  sur  les  voies  du  Très-Haut ,  en 
retrouvant  les  deux  grandes  fins  de  l'homme 
dans  le  travail  de  sa  mère ,  et  il  faut  recon- 
naître un  Dieu  jusque  dans  une  malédiction. 
Après  tout  ,  nous  voyons  chaque  jour  le 
fils  puni  pour  le  père  ,  et  le  contre-coup 
du  crime  d'un  méchant  aller  frapper  un 
descendant  vertueux  ,  ce  qui  ne  prouve  que 
trop  la  doctrine  du  péché  originel.  Mais  un 
Dieu  de  bonté  et  d'indulgence,  sachant  que 
nous  périssions  par  cette  chute  ,  est  venu 
nous  sauver.  Ne  le  demandons  point  à  notre 
esprit ,  mais  à  notre  cœur ,  nous  tous  faibles 
et  coupables  ,  comment  un  Dieu  peut  mourir. 
Si  ce  parfait  modèle  du  bon  fils ,  cet  exemple 
des  amis  fidèles  ,  si  cette  retraite  au  mont 
des  Oliviers  ,  ce  calice  amer  ,  cette  sueur  de 
sang  ,   cette  douceur  d'ame  ,   cette  sublimité 


32  GENIE 

d'esprit ,  cette  croix  ,  ce  voile  déchiré  ,  ce 
rocher  fendu ,  ces  ténèbres  de  la  nature ,  si  ce 
Dieu  enfin  expirant  pour  les  hommes,  ne  peut 
ni  ravir  notre  cœur ,  ni  enflammer  nos  pensées  ; 
il  est  à  craindre  qu'on  ne  trouve  jamais  dans 
nos  ouvrages  ,  comme  dans  ceux  du  Poëte , 
«  des  miracles  éclatans ,  »  Speciosa  miracula. 

«  Des  images  ne  sont  pas  des  raisons ,  dira- 
t-on  peut-être  ;  nous  sommes  dans  un  siècle 
de  lumière  qui  n'admet  rien  sans  preuves.  » 

Que  nous  soyions  dans  un  siècle  de  lumière, 
c'est  ce  dont  quelques  personnes  ont  douté  ; 
mais  nous  ne  serons  point  étonnés  si  l'on, 
nous  fait  l'objection  précédente.  Quand  on 
a  voulu  argumenter  sérieusement  contre  le 
christianisme  ,  les  Origène  ,  les  Clarke  ,  les 
Bossuet  ont  répondu.  Pressé  par  ces  redou- 
tables adversaires ,  on  cherchait  à  leur  échapper 
en  reprochant  au  christianisme  ces  mêmes 
disputes  métaphysiques  dans  lesquelles  on 
voudrait  nous  entraîner.  On  disait,  comme 
Arius ,  Celse  et  Porphyre ,  que  notre  religion 
est  un  tissu  de  subtilités  qui  n'offrent  rien 
à  l'imagination  ni  au  cœur  ,  et  qui  n'ont  pour 
sectaires  que  des  fous  et  des  imbécilles  (i). 

(  i  )  Orig.  c.  Cel.  lib.  III,  p.  144.  Arius  appelle  les  chrétiens 
a  èuMi.  Arr.  Antonin.  ap.  Tertul,  at.  scap. ,  c.  IV,   lib.  in 

Se 


DU    CHRISTIANISME.  33 

Se  présente-t-il  quelqu'un  qui  répondant  à 
ces  derniers  reproches ,  cherche  à  démontrer 
que  le  culte  évangélique  est  celui  du  poëte, 
de  l'ame  tendre  ?  On  ne  manquera  pas  de 
s  écrier  :  eh  !  qu'est-ce  que  tout  cela  prouve, 
sinon  que  vous  savez  plus  ou  moins  bien 
faire  un  tableau  ?  Ainsi ,  voulez-vous  peindre 
et  toucher  ;  on  vous  demande  des  axiomes 
et  des  corollaires.  Prétendez-vous  raisonner; 
il  ne  faut  plus  que  des  sentimens  et  des 
images.  Il  est  difficile  de  joindre  des  ennemis 
aussi  légers ,  et  qui  ne  sont  jamais  au  poste 
où  ils  vous  défient.  Nous  hasarderons  quelques 
mots  sur  la  rédemption  ,  pour  montrer  que 
la  théologie  du  christianisme  n'est  pas  aussi 
absurde  qu'on  affecte  de  le  penser. 

Une  tradition  universelle  nous  apprend 
que  l'homme  a  été  créé  dans  un  état  plus 
parfait  que  celui  où  il  existe  à  présent,  et 
qu'il  y  a  eu  une  chute.  Cette  tradition  se 
fortifie  de  l'opinion  des  philosophes  de  tous 
temps  et  de  tous  pays ,  qui  n'ont  jamais  pu 
se  rendre  compte  de  l'homme  moral ,  sans 
supposer  un  état  primitif  de  perfection ,  d'où 

Soh.  Malela  Chronic.  Porphyre  donne  à  la  religion  l'épithète 
de  Bâfapûv  rix^/Ltoc.  Porph.  ap.  Eus.  Hist.  eccl.  VI,  c.  IX. 

i.  C 


34  GENIE 

la  nature   humaine  est   ensuite  déchue  par 
sa  faute.  (  i  ) 

Si  l'homme  a  été  créé ,  il  a  été  créé  pour 
une  fin  quelconque  :  or  ,  étant  créé  parfait, 
la  fin  à  laquelle  il  était  appelé  ne  pouvait 
être  que  parfaite. 

Mais  la  cause  finale  de  l'homme  a-t-elle 
été  altérée  par  sa  chute  ?  Non  ;  puisque 
l'homme  n'a  pas  été  créé  de  nouveau  :  non  ; 
puisque  la  race  humaine  n'a  pas  été  anéantie , 
pour  faire  place  à  une  autre  race. 

Ainsi  l'homme  devenu  mortel  et  imparfait 
par  sa  désobéissance  ,  est  resté  toutefois  avec 
des  fins  immortelles  et  parfaites.  Comment 
parviendra-t-il  à  ses  fins  dans  son  état  actuel 
d'imperfection  ?  Il  ne  le  peut  plus  par  sa 
propre  énergie  ,  par  la  même  raison  qu'un 
homme  malade  ne  peut  s'élever  à  la  hauteur 
des  pensées  à  laquelle  un  homme  sain  peut 
atteindre.  Il  y  a  donc  disproportion  entre 
la  force  ,  et  le  poids  à  soulever  par  cette 
force  :  ici  l'on  entrevoit  déjà  la  nécessité  d'une 
aide  ou  d'une  rédemption. 

«  Ce  raisonnement ,  dira-t-on  ,  serait  bon 
pour  le  premier  homme  ;   mais  nous  ,  nous 

(i)    Vid.    Plat.    Arist.  Sen.    les    SS.    PP.    Pascal,  Grot. 
Ani.  etc.  ete. 


DU    CHRISTIANISME.  35 

sommes  capables  de  nos  fins.  Quelle  injustice 
et  quelle  absurdité  dépenser  que  nous  soyions 
tous  punis  de  la  faute  de  notre  premier  père! 

Sans  décider  ici  si  Dieu  a  tort  ou  raison 
de  nous  rendre  solidaires,  tout  ce  que  nous 
savons  et  tout  ce  qu'il  nous  suffit  de  savoir 
à  présent ,  c'est  que  cette  loi  existe.  Nous 
voyons  que  par-tout  le  fils  innocent  porte 
le  châtiment  dû  au  père  coupable;  que  cette 
loi  est  tellement  liée  aux  principes  des  choses , 
qu'elle  se  répète  jusque  dans  l'ordre  physique 
de  l'univers.  Quand  un  enfant  vient  à  la  vie 
gangrené  des  débauches  de  son  père,  pourquoi 
ne  se  plaint-on  pas  de  la  nature  ?  car  enfin , 
qu'a  fait  cet  innocent,  pour  porter  la  peine 
des  vices  d'autrui  ?  Hé  bien ,  les  maladies  de 
l'ame  se  perpétuent  comme  les  maladies  du 
corps  ,  et  l'homme  se  trouve  puni  dans  sa 
dernière  postérité  ,  de  la  faute  qui  lui  fit 
prendre  le  premier  levain  du  crime. 

La  chute  ainsi  avérée  par  la  tradition  uni- 
verselle ,  par  la  transmission  ou  la  génération 
du  mal  moral  et  physique  ;  d'une  autre  part , 
les  fins  de  l'homme  étant  restées  aussi  par- 
faites qu'avant  la  désobéissance  ,  quoique 
l'homme  lui-même  soit  dégénéré,  il  suit  qu'une 
rédemption    ou  un    moyen    quelconque    de 

C   2. 


36  GENIE 

rendre  l'homme  capable  de  ses  fins,  est  une 
conséquence  naturelle  de  l'état  où  est  tombée 
la  nature  humaine. 

La  nécessité  d'une  rédemption  une  fois 
admise  ,  cherchons  l'ordre  où  nous  pourrons 
la  trouver.  Cet  ordre  peut  être  pris  ou  dans 
l'homme  ,  ou  au-dessus  de  l'homme. 

Dans  l'homme.  Pour  supposer  une  ré- 
demption ,  il  faut  que  le  prix  soit  au  moins 
en  raison  de  la  chose  à  racheter.  Or ,  comment 
supposer  que  l'homme  imparfait  et  mortel 
se  pût  offrir  lui-même  pour  regagner  une  fin 
parfaite  et  immortelle  ?  Comment  l'homme , 
participant  à  la  faute  primitive  ,  aurait -il 
pu  suffire  ,  tant  pour  la  portion  du  péché 
qui  le  regarde  ,  que  pour  celle  qui  concerne 
le  reste  du  genre  humain  ?  Un  tel  dévouement 
ne  demandait-il  pas  un  amour  et  une  vertu 
au-dessus  de  la  nature  ?  Il  semble  que  le  ciel 
ait  voulu  laisser  s'écouler  4ooo  années ,  depuis 
la  chute  jusqu'au  rétablissement  ,  afin  de 
donner  le  temps  aux  hommes  de  juger  par 
eux-mêmes  ,  combien  leurs  vertus  dégradées 
étaient  insuffisantes  pour  un  pareil  sacrifice. 

Il  ne  reste  donc  que  la  seconde  supposition  : 
à  savoir  ,  que  la  rédemption  devait  procéder 
d'une  condition  au-dessus  de  l'homme.  Voyons 


DU    CHRISTIANISME.  87 

si  elle  pouvait  venir  des  êtres  intermédiaires 
entre  lui  et  Dieu. 

Milton  eut  une  belle  idée ,  lorsqu'il  supposa 
qu'après  le  péché ,  l'Eternel  demanda  au  ciel 
consterné,  s'il  y  avait  quelque  puissance  qui 
voulût  se  dévouer  pour  le  salut  de  l'homme. 
Les  divines  hiérarchies  demeurèrent  muettes, 
et  parmi  tant  de  séraphins ,  de  trônes  , 
d'ardeurs  ,  de  dominations  ,  d'anges  et  d'ar- 
changes ,  nul  ne  se  sentit  assez  de  force  pour 
s'offrir  au  sacrifice.  Cette  pensée  du  poète  est 
d'une  rigoureuse  vérité  en  théologie.  En  effet, 
où  les  anges  auraient-ils  pris  pour  l'homme 
l'immense  amour  que  suppose  le  mystère  de 
la  croix  ?  Nous  dirons  en  outre  ,  que  la  plus 
sublime  des  puissances  créées  n'aurait  pas 
même  eu  assez  de  force  pour  l'accomplir. 
Aucune  substance  angélique  ne  pouvait,  par 
la  faiblesse  de  son  essence  ,  se  charger  de 
ces  douleurs  ,  qui ,  selon  Massillon ,  unirent 
sur  la  tète  de  Jesus-Christ  toutes  les  angoisses 
physiques  que  la  punition  de  tous  les  péchés 
commis  depuis  le  commencement  des  races 
pouvait  supposer ,  et  toutes  lespeines  morales , 
tous  les  remords  qu'avaient  dû  éprouver  les 
pécheurs ,  en  commettant  le  crime.  Si  le  Fils 
de  l'homme  lui-même  trouva  le  calice  amer, 

C  3 


38  GENIE 

comment  un  ange  l'eût-il  porté  à  ses  lèvres? 
Il  n'aurait  jamais  pu  boire  la  lie,  et  le  sacrifice 
n'eût  point  été  consommé. 

Nous  ne  pouvions  donc  avoir  pour 
rédempteur  qu'une  des  trois  personnes  exis- 
tantes de  toute  éternité  ;  or,  de  ces  trois  divines 
personnes ,  on  voit  que  le  Fils ,  par  sa  nature 
même  ,  devait  être  le  seul  à  nous  racheter. 
Amour  qui  lie  entr'elles  les  parties  de  l'univers , 
Milieu  qui  réunit  les  extrêmes  ,  Principe 
vivifiant  de  la  nature  ,  il  pouvait  seul  récon- 
cilier Dieu  avec  l'homme.  Il  vint  ce  nouvel 
Adam  ,  homme  selon  la  chair  par  Marie  , 
homme  selon  la  morale  par  son  évangile  , 
homme  selon  Dieu  par  son  essence.  Il  naquit 
d'une  Vierge  ,  pour  ne  point  participer  à  la 
faute  originelle  ,  et  pour  être  une  victime 
sans  tache  ;  il  reçut  le  jour  dans  une  étable, 
au  dernier  degré  des  conditions  humaines, 
parce  que  nous  étions  tombés  par  l'orgueil: 
ici  commence  la  profondeur  du  mystère  , 
l'homme  se  trouble  ,  et  les  voiles  s'abaissent. 
Ainsi  le  but  que  nous  pouvions  atteindre 
avant  la  désobéissance  ,  nous  est  proposé  de 
nouveau ,  mais  la  route  pour  y  parvenir  n'est 
plus  la  même.  Adam  innocent  y  serait  arrivé 
par  des  chemins  enchantés;  Adam  pécheur 


DU    CHRISTIANISME.  3g 

n'y  peut  monîer  qu'au  travers  des  précipices. 
La  nature  a  changé  depuis  la  faute  de  notre 
premier  père  ,  et  la  rédemption  n'a  pas  eu 
pour  objet  de  faire  une  création  nouvelle  , 
mais  de  trouver  un  salut  final  pour  la 
première.  Tout  donc  est  resté  dégénéré  avec 
l'homme  ;  et  ce  roi  de  l'univers ,  qui  d'abord  né 
immortel ,  devait  s'élever ,  sans  changer  d'exis- 
tence, au  bonheur  des  puissances  célestes,  ne 
peut  plus  maintenant  jouir  de  la  présence  de 
Dieu ,  sans  passer  par  les  déserts  du  tombeau , 
comme  parle  S.  Chrysostome.  Son  ame  a 
été  sauvée  de  la  destruction  finale  par  la 
rédemption  ;  mais  son  corps  ,  joignant  à  la 
fragilité  naturelle  de  la  matière  ,  la  faiblesse 
accidentelle  du  péché,  subit  la  sentence  pri- 
mitive dans  toute  sa  rigueur  :  il  tombe,  il 
se  fond  ,  il  se  dissout.  Dieu  ,  après  la  chute 
de  nos  premiers  pères  ,  cédant  à  la  prière 
de  son  fils,  et  ne  voulant  pas  détruire  tout 
l'homme ,  inventa  la  mort  comme  un  demi- 
néant  ,  afin  que  le  pécheur  sentit  l'horreur 
de  ce  néant  entier  ,  auquel  il  eût  été  con- 
damné ,  sans  les  prodiges  de  l'amour  céleste. 
Nous  osons  présumer  que  s'il  y  a  quelque 
chose  de  clair  en  métaphysique ,  c'est  la 
chaîne  de  ce  raisonnement.  Ici  point  de  mots 

C  4 


4o  GENIE 

mis  à  la  torture  ,  point  de  divisions  et  de 
subdivisions  ,  point  de  termes  obscurs  ou 
barbares.  Le  christianisme  n'est  point  com- 
posé de  ces  choses,  comme  les  sarcasmes  de 
l'incrédulité  voudraient  nous  le  faire  croire. 
L'évangile  a  été  prêché  au  pauvre  d'esprit, 
et  il  a  été  entendu  du  pauvre  d'esprit  ;  c'est 
le  livre  le  plus  clair  qui  existe.  Sa  doctrine 
n'a  point  son  siège  dans  la  tète  ,  mais  dans" 
le  cœur  ;  elle  n'apprend  point  à  disputer  , 
mais  à  bien  vivre.  Toutefois  elle  n'est  pas 
sans  secrets.  Ce  qu'il  y  a  de  véritablement 
ineffable  dans  l'écriture ,  c'est  ce  mélange 
continuel  des  plus  profonds  mystères  et  de 
la  plus  extrême  simplicité  ,  caractères  d'où 
naissent  le  touchant  et  le  sublime  :  il  ne  faut 
donc  plus  s'étonner  que  l'œuvre  de  Jesus- 
Christ  parle  si  éloquemment.  Et  telles  sont 
encore  les  vérités  de  notre  religion,  malgré 
leur  peu  d'appareil  scientifique  ,  qu'un  seul 
point  admis  vous  force  d'admettre  tous  les 
autres.  Il  y  a  plus  ;  si  vous  espérez  échapper 
en  niant  le  principe ,  tel ,  par  exemple ,  que 
le  péché  originel  ;  bientôt ,  poussés  de  consé- 
quence en  conséquence  ,  vous  serez  forcés 
d'aller  vous  perdre  dans  l'athéisme  :  dès 
l'instant  où  vous   reconnaissez  un  Dieu  ,  la 


DU    CHRISTIANISME.  4i 

religion  chrétienne  arrive,  malgré  vous,  avec 
tous  ses  dogmes ,  comme  l'ont  remarqué 
Clarke  et  Pascal.  Voilà  ,  ce  nous  semble , 
une  des  plus  fortes  preuves  en  faveur  du 
christianisme. 

Au  reste  ,  il  ne  faut  pas  s'étonner  ,  que 
celui  qui  fait  rouler  ,  sans  les  confondre ,  ces 
millions  de  globes  sur  nos  tètes ,  ait  répandu 
tant  d'harmonie  dans  les  principes  d'un  culte 
établi  par  lui;  il  ne  faut  pas  s'étonner,  qu'il 
fasse  tourner  les  charmes  et  les  grandeurs 
de  ses  mystères  dans  le  cercle  d'une  logique 
inévitable  ,  comme  il  fait  revenir  les  astres 
sur  eux-mêmes  ,  pour  nous  ramener  ou  les 
fleurs  ou  les  foudres  des  saisons.  On  a  peine 
à  concevoir  le  déchaînement  du  siècle  contre 
le  christianisme.  S'il  est  vrai  que  la  religion 
soit  nécessaire  aux  hommes ,  comme  l'ont  cru 
tous  les  philosophes,  par  quel  culte  veut-on 
remplacer  celui  de  nos  pères  ?  On  se  rap- 
pellera long-temps  ces  jours  où  des  hommes 
de  sang  prétendirent  élever  des  autels  aux 
vertus ,  sur  les  ruines  du  christianisme.  D'une 
main  ils  dressaient  des  échafauds;  de  l'autre, 
sur  le  frontispice  de  nos  temples ,  ils  garan- 
tissaient à  Dieu  Y  éternité,  et  à  l'homme  la 
mort  ;  et  ces  mêmes  temples,  où  l'on  voyait 


42  GENIE 

autrefois  ce  Dieu  qui  est  connu  de  l'univers , 
ces  images  de  Vierge  qui  consolaient  tant 
d'infortunés  ,  ces  temples  étaient  dédiés  à  la 
Vérité ,  qu'aucun  homme  ne  connaît ,  et  à 
la  Raison ,  qui  n'a  jamais  séché  une  larme  ! 

CHAPITRE     V. 

De  V Incarnation. 

.L'incarnation  nous  présente  le  Souverain 
des  cieux  dans  une  bergerie ,  celui  qui  lance 
la  foudre  entouré  de  bandelettes  de  lin  , 
celui  que  l'univers  ne  peut  contenir ,  ren- 
fermé dans  le  sein  d'une  femme.  L'antiquité 
eût  bien  su  tirer  parti  de  cette  merveille. 
Quels  tableaux  Homère  et  Virgile  ne  nous 
auraient-ils  pas  laissés  de  la  nativité  d'un 
Dieu  dans  une  crèche,  des  pasteurs  accourus 
au  berceau  ,  des  mages  conduits  par  une 
étoile,  des  anges  descendant  dans  le  désert, 
d'une  vierge  mère  adorant  son  nouveau-né, 
et  de  tout  ce  mélange  d'innocence  ,  d'en- 
chantement et  de  grandeur  ! 

En  laissant  à  part  ce  que  nos  mystères  ont 
de  direct  et  de  sacré,  on  pourrait  retrouver 
encore  sous  leurs  voiles,  les  vérités  les  plus 


DU    CHRISTIANISME.         43 

ravissantes  de  la  nature.  Ces  secrets  du  ciel, 
sans  parler  de  leur  partie  mystique ,  sont 
peut-être  le  type  des  lois  morales  et  phy- 
siques du  monde  :  cela  serait  très-digne  de 
la  gloire  de  Dieu ,  et  Ton  entreverrait  alors 
pourquoi  il  lui  a  plu  de  se  manifester  dans 
ces  mystères,  de  préférence  à  tout  autre  qu'il 
eût  pu  choisir.  Jesus-Christ ,  (  par  exemple , 
ou  le  monde  moral)  prenant  naissance  dans 
le  sein  d'une  vierge ,  nous  enseignerait  le 
prodige  de  la  création  physique ,  et  nous  mon- 
trerait l'univers  se  formant  dans  le  sein  de 
l'amour  céleste.  Les  paraboles  et  les  figures  de 
ce  mystère  seraient  ensuite  gravées  dans  chaque 
objet ,  autour  de  nous.  Par-tout  en  effet  la  force 
nait  de  la  grâce  :  le  fleuve  sort  de  la  fontaine, 
le  lion  est  d'abord  nourri  d'un  lait  pareil  à  celui 
que  suce  l'agneau;  et  parmi  les  hommes,  le 
Tout-Puissant  a  promis  la  gloire  du  ciel ,  à  ceux 
qui  pratiquent  les  plus  humbles  vertus. 

Ceux  qui  ne  découvrirent  dans  la  chaste 
reine  des  anges,  que  des  mystères  d'obscénité, 
sont  bien  à  plaindre.  Il  nous  semble  qu'on 
pourrait  dire  quelque  chose  d'assez  touchant 
sur  cette  femme  mortelle  ,  devenue  la  mère 
immortelle  d'un  Dieu  rédempteur,  sur  cette 
Marie   à -la -fois    vierge   et  mère,    les    deux 


44  GENIE 

états  les  plus  divins  de  la  femme  ,  sur  cette 
jeune  fille  de  l'antique  Jacob  ,  qui  vient  au 
secours  des  misères  humaines,  et  sacrifie  un 
fils ,  pour  sauver  la  race  de  ses  pères.  Cette 
tendre  médiatrice  entre  nous  et  l'Eternel , 
ouvre  avec  la  douce»  vertu  de  son  sexe  un 
cœur  plein  de  pitié  à  nos  tristes  confidences , 
et  désarme  un  Dieu  irrité.  Dogme  enchanté 
qui  adoucit  la  terreur  d'un  Dieu,  en  inter- 
posant la  beauté  entre  notre  néant  et  la 
majesté  divine  ! 

Les  cantiques  de  l'église  nous  peignent 
la  bienheureuse  Marie  ,  assise  sur  un  trône 
de  candeur,  plus  éclatant  que  la  neige;  elle 
brille  sur  ce  trône  comme  une  rose  mysté- 
rieuse (  i  )  ,  ou  comme  Y  étoile  du  matin 
précurseur  du  soleil  de  la  grâce  (2)  ;  les 
plus  beaux  anges  la  servent ,  les  harpes  et 
les  voix  célestes  forment  un  concert  autour 
d'elle  ;  on  reconnaît  dans  cette  fille  des 
hommes  ,  le  rejuge  des  pécheurs  (  3  )  ,  la 
consolation  des  affligés  (4)/  elle  ignore  les 


(1)  Hosa  mystica. 

(2)  Stella  matutina. 

(  3  )  Refughim  peccatorum. 
(4)  Consolatrix  afflictontm. 


DU    CHRISTIANISME.         45 

saintes  colères  du  Seigneur  ;  elle  est  toute 
bonté,  toute  compassion,  toute  indulgence. 
Marie  est  la  divinité  de  l'innocence,  de  la 
faiblesse  et  du  malheur.  La  foule  de  ses 
adorateurs  dans  nos  églises  ,  se  compose  de 
pauvres  matelots  qu'elle  a  sauvés  du  nau- 
frage ,  de  vieux  invalides  qu'elle  a  arrachés 
à  la  mort ,  sous  le  fer  des  ennemis  de  la 
France ,  de  jeunes  femmes  dont  elle  a  calmé 
les  douleurs.  Celles-ci  apportent  leurs  nour- 
rissons devant  son  image ,  et  le  cœur  du 
nouveau-né  ,  qui  ne  comprend  pas  encore 
le  Dieu  du  ciel ,  comprend  déjà  cette  divine 
mère  ,  qui  tient  un  enfant  dans  ses  bras. 

CHAPITRE      VI. 

DES       SACREMENS. 

Le  Baptême  et  la   Confession. 

»3i  les  mystères  accablent  l'esprit  par  leur 
grandeur,  on  éprouve  une  autre  sorte  d'éton- 
nement,  mais  qui  n'est  peut-être  pas  moins 
profond,  en  contemplant  les  sacremens  de 
l'église.  La  connaissance  de  l'homme  civil 
et  moral ,  est  renfermée  toute  entière  dans 
ces  institutions. 


46  GENIE 

Le  baptême  ,  le  premier  des  sacrement 
que  la  religion  confère  à  l'homme  ,  selon 
la  parole  de  l'apôtre  ,  le  revêt  de  Jesus- 
Christ.  Ce  sacrement  nous  rappelle  la  cor- 
ruption où  nous  sommes  nés,  les  entrailles 
douloureuses  qui  nous  portèrent,  les  tribu- 
lations qui  nous  attendent  dans  ce  monde; 
il  nous  dit  que  nos  fautes  rejailliront  sur 
nos  fils ,  que  nous  sommes  tous  solidaires  : 
terrible  enseignement  qui  suffirait  seul,  s'il 
était  bien  médité,  pour  faire  régner  la  vertu 
parmi   les  hommes. 

Voyez  le  néophyte  debout  au  milieu  des 
ondes  du  Jourdain  :  le  solitaire  du  rocher 
verse  l'eau  lustrale  sur  sa  tète;  le  fleuve  des 
patriarches ,  les  chameaux  de  ses  rives  ,  le 
Temple  de  Jérusalem  ,  les  cèdres  du  Liban 
paraissent  attentifs  :  ou  plutôt  regardez  ce  jeune 
enfant  sur  les  fontaines  sacrées.  Une  famille 
pleine  de  joie  l'environne  ;  elle  renonce  pour 
lui  au  péché ,  elle  lui  donne  le  nom  de 
son  aïeul ,  qui  devient  immortel  dans  cette 
renaissance  perpétuée  par  l'amour  de  race 
en  race.  Déjà  le  père  s'empresse  de  reprendre 
son  fils  ,  pour  le  reporter  à  une  épouse 
impatiente  ,  qui  compte  ,  sous  ses  rideaux , 
tous  les  coups  de  la  cloche  baptismale.  On 


DU    CHRISTIANISME.         47 

entoure  le  lit  maternel;  des  pleurs  d'atten- 
drissement et  de  religion  coulent  de  tous 
les  yeux  ;  le  nouveau  nom  de  l'enfant  , 
l'antique  nom  de  son  ancêtre ,  est  répété 
de  bouche  en  bouche  ,  et  chacun  mêlant 
les  souvenirs  du  passé  aux  joies  présentes , 
croit  reconnaître  le  vieillard  dans  le  nouveau- 
né  qui  fait  revivre  sa  mémoire.  Tels  sont 
les  tableaux  que  présente  le  sacrement  de 
baptême;  mais  la  religion,  toujours  morale, 
toujours  sérieuse  ,  alors  même  qu'elle  est. 
plus  riante ,  nous  montre  aussi  le  fils  des  rois 
dans  sa  pourpre  ,  renonçant  aux  grandeurs 
de  Satan,  à  la  même  piscine  où  l'enfant 
du  pauvre  en  haillons  ,  vient  abjurer  des 
pompes ,  auxquelles  pourtant  il  ne  sera  point 
condamné. 

On  trouve  dans  S.  Ambroise  une  description 
curieuse  de  la  manière  dont  s'administrait 
le  sacrement  de  baptême  dans  les  premiers 
siècles  de  l'église  (  i  ).  Le  jour  choisi  pour 
la  cérémonie  était  le  samedi  -  saint.  On 
commençait  par  toucher  les  narines,  et  par 


(i)  Ambros.  de  Myst.  Tertullien  ,  Origène ,  S.  Jérôme, 
S.  Augustin ,  parlent  aussi  du  baptême ,  mais  moins  en 
en  détail  que  Saint  Ambrcise.  C'est  dans  les    sis  livres  des 


48  GÉNIE 

ouvrir  les  oreilles  du  catéchumène ,  en  disant 
ephpheta,  ouçrez-çous.  On  le  faisait  ensuite 
entrer  dans  le  saint  des  saints.  En  présence 
du  diacre  ,  du  prêtre  et  de  l'évêque  ,  il 
renonçait  aux  œuvres  du  démon.  11  se  tournait 
vers  l'occident ,  image  des  ténèbres  ,  pour 
abjurer  le  monde,  et  vers  l'orient,  symbole 
de  lumière  ,  pour  marquer  son  alliance  avec 
Jesus-Christ.  L'évêque  faisait  alors  la  béné- 
diction du  bain  ,  dont  les  eaux ,  selon  Saint 
Ambroise  ,  indiquent  les  mystères  de  l'Ecri- 
ture :  la  création  ,  le  déluge  ,  le  passage  de 
la  mer  Rouge ,  la  nuée  ,  les  eaux  de  Mara  t 
Naaman  et  le  paralytique  de  la  Piscine.  Les 
eaux  ayant  été  adoucies  par  le  signe  de  la 
croix ,  on  y  plongeait  trois  fois  le  caté- 
chumène en  l'honneur  de  la  Trinité,  et  en 
lui  enseignant  que  trois  choses  rendent  témoi- 
gnage dans  le  baptême  :  l'eau  ,  le  sang  et 
l'esprit. 

Au  sortir  du  saint  des  saints ,  l'évêque 
faisait  à  l'homme  renouvelé  ,  l'onction  sur 
la  tète  ,   afin  de  le  sacrer  de   la   race    élue 


Sacremens ,  faussement  attribués  à  ce  père ,  qu'on  voit  la 
circonstance  des  trois  immersions  et  du  touchement  des 
narines  que   nous  rapportons  ici, 

et 


DU    CHRISTIANISME.         49 

et  de  la  nation  sacerdotale  du  Seigneur.  Puis  on 
lui  lavait  les  pieds,  on  lui  mettait  des  habits 
blancs  ,  comme  un  vêtement  d'innocence  ; 
après  quoi  il  recevait  dans  le  sacrement  de 
Confirmation,  l'esprit  de  crainte  divine,  l'esprit 
de  sagesse  et  d'intelligence ,  l'esprit  de  conseil 
et  de  force ,  l'esprit  de  doctrine  et  de  piété. 
L'évèque  prononçait  à  haute  voix  les  paroles  de 
l'apôtre  :  Dieu  le  père  vous  a  marqué  de  son 
sceau.  Jesus-Christ  notre  Seigneur,  vous  a 
confirmé;  il  a  donné  à  votre  cœur  les  arrhes 
du  Saint-Esprit. 

Le  nouveau  chrétien  marchait  alors  à  l'autel 
pour  y  recevoir  le  pain  des  anges,  en  disant  : 
J entrerai  à  l'autel  du  Seigneur,  du  Dieu 
qui  réjouit  ma  jeunesse.  A  la  vue  de  l'autel 
couvert  de  vases  d'or ,  de  flambeaux ,  de  fleurs , 
d'étoffes  de  soie  ,  le  néophyte  s'écriait  avec 
le  Prophète  :  Vous  avez  préparé  une  table 
devant  moi  ;  c'est  le  Seigneur  qui  me  nourrit , 
rien  ne  me  manquera ,  il  ma  établi  dans  un 
lieu  abondant  en  pâturage.  La  cérémonie  se 
terminait  par  le  sacrifice  de  la  messe.  Ce 
devait  être  une  fête  bien  auguste  que  celle 
où  les  Ambroise  donnaient  au  pauvre  inno- 
cent, la  place  qu'ils  refusaient  à  l'empereur 
coupable. 

1.  D 


5o  GENIE 

S'il  n'y  a  pas  dans  ce  premier  acte  de  la 
vie  chrétienne,  un  mélange  divin  de  théologie 
et  de  morale,  de  mystères  et  de  simplicité, 
rien  ne  sera  jamais   divin  en  religion. 

Mais  ,  considéré  dans  une  sphère  plus 
élevée,  et  comme  figure  du  mystère  de  notre 
rédemption ,  le  Baptême  est  un  bain  qui 
rend  à  l'ame  sa  vigueur  première.  On  ne 
peut  se  rappeler  sans  regret  la  beauté  des 
anciens  jours ,  alors  que  les  forêts  n'avaient 
pas  assez  de  silence  ,  les  grottes  pas  assez 
de  profondeur  ,  pour  les  fidèles  qui  venaient 
y  méditer  les  mystères.  Ces  chrétiens  pri- 
mitifs, témoins  de  la  rénovation  du  monde, 
étaient  occupés  de  pensées  bien  différentes 
de  celles  qui  nous  courbent  aujourd'hui  vers 
la  terre ,  nous  tous  chrétiens  vieillis  dans 
le  siècle  et  non  pas  dans  la  foi.  En  ce  temps- 
là  la  sagesse  était  sur  les  rochers  ,  dans  les 
antres  avec  les  lions ,  et  les  rois  allaient 
consulter  le  solitaire  de  la  montagne.  Jours 
trop  tôt  évanouis  !  il  n'y  a  plus  de  S.  Jean 
au  désert ,  et  l'heureux  catéchumène  ne  sentira 
plus  couler  sur  lui  ces  flots  du  Jourdain  ,  qui 
emportaient  aux  mers  toutes  ses  souillures. 

La  Confession  suit  le  Baptême  ;  et  l'église , 
avec  une  prudence  qu'elle  seule  possède,  a 


DU  CHRISTIANISME.  5i 
fixé  l'époque  de  la  Confession  à  l'âge  où 
l'idée  du  crime  peut  être  conçue  ;  il  est  certain 
qu'à  sept  ans  l'enfant  a  les  notions  du  bien 
et  du  mal.  Tous  les  hommes ,  les  philo- 
sophes même,  quelles  qu'aient  été  d'ailleurs 
leurs  opinions,  ont  regardé  le  sacrement  de 
Pénitence  comme  une  des  plus  fortes  bar- 
rières contre  le  vice ,  et  comme  le  chef- 
d'œuvre  de  la  sagesse.  «  Que  de  restitutions, 
de  réparations,  dit  Rousseau,  la  confession  ne 
fait-elle  point  faire  chez  les  catholiques  (i)  !  » 
Selon  Voltaire ,  «  la  confession  est  une  chose 
très-excellente  ,  un  frein  au  crime ,  inventé 
dans  l'antiquité  la  plus  reculée  :  on  se  con- 
fessait dans  la  célébration  de  tous  les  anciens 
mystères.  Nous  avons  imité  et  sanctifié  cette 
sage  coutume  :  elle  est  très-bonne  pour  engager 
les  cœurs  ulcérés  de  haine  à  pardonner.  »  (2.) 
Sans  cette  institution  salutaire,  le  coupable 
tomberait  dans  le  désespoir.  Dans  quel  sein 
déchargerait-il  le  poids  de  son  cœur  ?  Serait- 
ce  dans  celui  d'un  ami?  Eh!  qui  peut  compter 
sur  l'amitié  des  hommes  ?  Prendra-t-il  les 
déserts  pour  confidens  ?  Les  déserts  retentissent 

(1)  Emil.  tora.  III,  p.  201 ,  dans  la  note. 

(2)  Questions  encyclop.  tom.  III,  p.  234,  article  Curé  dit 
campagne ,  sect.  II. 

D    2. 


52  GENIE 

toujours  pour  le  crime  du  bruit  de  ces 
trompettes,  que  le  parricide  Néron  croyait 
ouïr  autour  du  tombeau  de  sa  mère  (  i  ). 
Quand  la  nature  et  les  hommes  sont  impi- 
toyables ,  il  est  bien  touchant  de  trouver  un 
Dieu  prêt  à  pardonner  :  il  n'appartenait  qu'à 
la  religion  chrétienne  d'avoir  fait  deux  sœurs, 
de  l'innocence  et  du  repentir. 

CHAPITRE      VIL 

De  la   Communion. 

C'EST  à  douze  ans  ,  c'est  au  printemps  de 
l'année,  que  l'adolescent  s'unit  à  son  Créateur. 
Après  avoir  pleuré  la  mort  du  Rédempteur 
du  monde  avec  les  montagnes  de  Sion  , 
après  avoir  rappelé  les  ténèbres  qui  cou- 
vrirent la  terre ,  la  chrétienté  sort  de  la 
douleur  :  les  cloches  se  raniment ,  les  saints 
se  dévoilent ,  le  cri  de  la  joie ,  l'antique 
alléluia  d'Abraham  et  de  Jacob,  fait  retentir 
le  dôme  des  églises.  De  jeunes  filles  vêtues 
de  lin  ,  et  des  garçons  parés  de  feuillages , 
marchent  sur  une  route  semée  des  premières 
fleurs  de  l'année  ;  ils  s'avancent  vers  le  temple , 

(i)  Tacit.  Hist. 


DU    CHRISTIANISME.         53 

en  répétant  de  nouveaux  cantiques  ;  leurs 
parens  les  suivent;  bientôt  le  Christ  descend 
sur  l'autel  pour  ces  âmes  délicates.  Le  froment 
des  anges  est  déposé  sur  la  langue  véridique 
qu'aucun  mensonge  n'a  encore  souillée ,  tandis 
que  le  prêtre  boit,  dans  le  vin  pur,  le  sang 
méritoire  de  l'agneau. 

Dans  cette  solennité ,  Dieu  rappelle  un 
sacrifice  sanglant ,  sous  les  espèces  les  plus 
paisibles.  Aux  incommensurables  hauteurs 
de  ces  mystères ,  se  mêlent  les  souvenirs  des 
scènes  les  plus  riantes.  La  nature  ressuscite 
avec  son  Créateur,  et  l'ange  du  printemps 
semble  lui  ouvrir  les  portes  du  tombeau  , 
comme  cet  Esprit  de  lumière,  qui  dérangea 
la  pierre  du  glorieux  sépulcre.  L'âge  des 
tendres  communians  et  celui  de  la  naissante 
année,  confondent  leurs  jeunesses,  leurs  har- 
monies et  leurs  innocences.  Le  pain  et  le  vin 
annoncent  les  dons  des  champs  prêts  à  mûrir, 
et  retracent  les  tableaux  de  l'agriculture; 
enfin  Dieu  descend  dans  les  âmes  de  ces 
enfans  pour  les  féconder,  comme  il  descend, 
en  cette  saison  ,  dans  le  sein  de  la  terre , 
pour  lui  faire  porter  ses  fleurs  et  ses  richesses. 
Mais  ,  dira-t-on  ,  que  signifie  cette  Com- 
munion mystique  où  la  raison  est    obligée 

D  3 


54  GENIE 

de  se  soumettre  à  une  absurdité ,  sans  aucun 
profit  pour  les  mœurs  ? 

Qu'on  nous  permette  d'abord  de  répondre 
en  général  pour  tous  les  rites  chrétiens , 
qu'ils  sont  de  la  plus  haute  moralité ,  par 
cela  seul  qu'ils  ont  été  pratiqués  par  nos 
pères;  par  cela  seul  que  nos  mères  ont  été 
chrétiennes  sur  nos  berceaux  ;  enfin ,  parce  que 
la  religion  a  chanté  autour  du  cercueil  de  nos 
aïeux,  et  souhaité  la  paix  à  leurs  cendres. 

Ensuite  ,  supposé  même  que  la  Com- 
munion fut  une  cérémonie  puérile  ,  c'est  du 
moins  s'aveugler  beaucoup  ,  de  ne  pas  voir 
qu'une  solennité  qui  doit  être  précédée  d'une 
confession  générale  ,  qui  ne  peut  avoir  lieu 
qu'après  une  longue  suite  d'actions  vertueuses, 
est  très-favorable  aux  bonnes  mœurs.  Elle 
l'est  même  à  un  tel  point,  que  si  un  homme 
approchait  dignement  ,  une  seule  fois  par 
mois,  du  sacrement  d'Eucharistie,  cet  homme 
serait,  de  nécessité,  l'homme  le  plus  vertueux 
de  la  terre.  Transportez  le  raisonnement  de 
l'individuel  au  collectif,  de  l'homme  au 
peuple,  et  vous  verrez  que  la  Communion 
est  une  législation  toute  entière. 

«  Voilà  donc  des  hommes,  dit  Voltaire, 
(  dont  l'autorité  ne  sera  pas  suspecte,  )  voilà 


DU    CHRISTIANISME.         55 

des  hommes  qui  reçoivent  Dieu  dans  eux, 
au  milieu  d'une  cérémonie  auguste ,  à  la  lueur 
de  cent  cierges  ,  après  une  musique  qui  a 
enchanté  leurs  sens ,  au  pied  d'un  autel  brillant 
d'or.  L'imagination  est  subjuguée,  l'âme  saisie 
et  attendrie  ;  on  respire  à  peine  ,  on  est 
détaché  de  tout  bien  terrestre,  on  est  uni 
avec  Dieu  ,  il  est  dans  notre  chair  et  dans 
notre  sang.  Qui  osera,  qui  pourra  commettre 
après  cela  une  seule  faute ,  en  concevoir  seu- 
lement la  pensée  !  Il  était  impossible ,  sans 
doute,  d'imaginer  un  mystère  qui  retint  plus 
fortement  les  hommes  dans  la  vertu.  >->  (  i  ) 

Si  nous  nous  exprimions  nous-mêmes  avec 
cette  force .  on  nous  traiterait  de  fanatiques. 

L'Eucharistie  a  pris  naissance  à  la  Cène  ; 
et  nous  en  appelons  aux  peintres  ,  pour  la 
beauté  du  tableau  où  Jesus-Christ  est  repré- 
senté disant  ces  paroles  :  Hoc  est  corpus 
meum.   Quatre  choses  sont  ici  : 

i.°  Dans  le  pain  et  le  vin  matériels  on 
voit  la  consécration  de  la  nourriture  des 
hommes  ,  qui  vient  de  Dieu  ,  et  que  nous 
tenons  de  sa  munificence.  Quand  il  n'y  aurait 


(  i  )    Questions    sur    l'Encyclopédie  ,    tom.   IV  ,     édit.    de 
Genève. 


56  GENIE 

dans  la  Communion,  que  cette  offrande  des 
richesses  de  la  terre  à  celui  qui  les  dispense, 
cela  seul  suffirait  pour  la  comparer  aux  plus 
belles  coutumes  religieuses  de  la  Grèce. 

n.°  L'Eucharistie  rappelle  la  pâque  des 
Israélites ,  qui  remonte  au  temps  des  Pharaons  ; 
elle  annonce  l'abolition  des  sacrifices  sanglans  ; 
elle  est  aussi  l'image  de  la  vocation  d'Abraham , 
et  de  la  première  alliance  de  Dieu  avec 
l'homme.  Tout  ce  qu'il  y  a  de  grand  en 
antiquité  ,  en  histoire ,  en  législation ,  en 
figures  sacrées  ,  se  trouve  donc  réuni  dans 
la   communion  du  chrétien. 

3.°  L'Eucharistie  annonce  la  réunion  des 
hommes  en  une  grande  famille  ;  elle  enseigne 
la  fin  des  inimitiés ,  l'égalité  naturelle  et 
l'établissement  d'une  nouvelle  loi ,  qui  ne 
connaîtra  ni  Juifs  ,  ni  Gentils ,  et  invitera 
tous  les  enfans  d'Adam  à  la  même  table. 

Enfin  la  quatrième  chose  que  l'on  découvre 
dans  l'Eucharistie,  c'est  le  mystère  direct  et 
la  présence  réelle  de  Dieu  dans  le  pain 
consacré.  Ici  il  faut  que  l'ame  s'envole  un 
moment  vers  ce  monde  intellectuel,  qui  lui 
fut  ouvert  avant  sa  chute. 

Lorsque  le  Tout-puissant  eut  créé  l'homme 
à  son  image ,  et  qu'il  l'eut  animé  d'un  souffle 


DU    CHRISTIANISME.         57 

de  vie ,    il   fit    alliance  avec    lui.   Adam    et 
Dieu  s  entretenaient  ensemble  dans  la  solitude. 
L'alliance  fut  de  droit  rompue  par  la  déso- 
béissance.   L'Etre   éternel   ne    pouvait    plus 
communiquer  avec   la  Mort,  la  Spiritualité 
avec  la  Matière.    Or,  entre  deux  choses  de 
propriétés  différentes ,  il  ne  peut  y  avoir  de 
point   de    contact   que   par    un    milieu.    Le 
premier  effort   que  l'Amour   divin   fit  pour 
se    rapprocher    de    nous ,    fut    la    vocation 
d'Abraham  et  l'établissement  des  sacrifices  : 
figures    qui   annonçaient    au    monde    l'avé- 
neraent   du   Messie.    Le   Sauveur ,   en    nous 
rétablissant    dans    nos    fins  ,    comme    nous 
l'avons  observé  au  sujet   de  la  rédemption, 
a  dû  nous  rétablir   dans   nos   privilèges  ,   et 
le  plus  beau  de  ces  privilèges  sans   doute  , 
était  de  communiquer  avec  le  Créateur.  Mais 
cette  communication  ne  pouvait  plus  avoir 
lieu  immédiatement  comme  dans  le  Paradis 
terrestre.    Premièrement ,    parce    que    notre 
origine  est  demeurée  souillée;  en  second  lieu, 
parce  que  notre  corps,  maintenant  sujet  au 
tombeau,   est  resté  trop  faible  pour  commu- 
niquer directement  avec  Dieu,  sans  mourir. 
Il   fallait  donc  un   moyen    médiat ,   et    c'est 
le  Fils  qui  l'a  fourni.  Il  s'est  donné  à  l'homme 


58  GENIE 

dans  l'Eucharistie  ,  il  est  devenu  la  route 
sublime  par  qui  nous  nous  réunissons  de 
nouveau  à  celui  dont  notre  ame  est  émanée. 

Mais  si  le  Fils  fut  resté  dans  son  essence 
primitive,  il  est  évident  que  la  même  sépa- 
ration eût  existé  ici-bas  entre  Dieu  et  l'homme  ; 
puisqu'il  ne  peut  y  avoir  d'union  entre  la 
pureté  et  le  crime  ,  entre  une  réalité  éter- 
nelle et  le  songe  de  notre  vie.  Or,  le  Verbe, 
en  entrant  dans  le  sein  d'une  femme  ,  a 
daigné  se  faire  semblable  à  nous.  D'un  côté, 
il  touche  à  son  père  par  sa  spiritualité;  de 
l'autre  ,  il  s'unit  à  la  chair  par  son  effigie 
humaine.  Il  devient  donc  ce  rapprochement 
cherché  entre  l'enfant  coupable  et  le  père 
miséricordieux.  En  se  cachant  sous  l'emblème 
du  pain  ,  il  est ,  pour  l'œil  du  corps  ,  un 
objet  sensible,  tandis  qu'il  reste  un  objet 
intellectuel  pour  l'œil  de  l'ame.  S'il  a  choisi 
le  pain  pour  se  voiler,  c'est  que  le  froment 
est  un  emblème  noble  et  pur  de  la  nour- 
riture divine. 

Si  cette  haute  et  mystérieuse  théologie,  dont 
nous  nous  contentons  d'ébaucher  quelques 
traits  ,  effraye  nos  lecteurs  ,  qu'ils  remarquent 
toutefois  combien  cette  métaphysique  est 
lumineuse  auprès  de  celle  de  Pythagore ,  de 


DU    CHRISTIANISME.         59 

Platon,  de  Timée,  d'Aristote,  de  Carnéade, 
d'Epieure.  On  n'y  trouve  aucune  de  ces 
abstractions  d'idées  ,  pour  lesquelles  on  est 
obligé  de  se  créer  un  langage  inintelligible 
au  commun  des  hommes. 

En  résumant  ce  que  nous  avons  dit  sur 
la  Communion ,  nous  voyons  qu'elle  pré- 
sente d'abord  une  pompe  charmante;  qu'elle 
enseigne  la  morale,  parce  qu'il  faut  être  pur 
pour  en  approcher;  qu'elle  est  l'offrande  des 
dons  de  la  terre  au  Créateur  ,  et  qu'elle 
rappelle  la  sublime  et  touchante  histoire  du 
Fils  de  l'homme.  Unie  au  souvenir  de  la 
pâque  et  de  la  première  alliance  ,  la  Com- 
munion va  se  perdre  dans  la  nuit  des  temps  ; 
elle  tient  aux  idées  premières  sur  la  nature 
de  l'homme  religieux  et  politique ,  et  exprime 
l'antique  égalité  du  genre  humain  ;  enfin , 
elle  perpétue  la  mémoire  de  notre  chute  pri- 
mitive, de  notre  rétablissement  et  de  notre 
réunion  avec  Dieu. 


6o  GENIE 

CHAPITRE      VIII. 

LA    CONFIRMATION  ,    L'ORDRE   ET    LE    MARIAGE. 

Examen  du   Vœu    de  Célibat ,   sous  ses 
rapports   moraux. 

On  ne  cesse  de  s'étonner,  lorsqu'on  remarque 
à  quelle  époque  de  la  vie  la  religion  a  fixé 
le  grand  hy menée  de  l'homme  et  du  Créateur. 
C'est  le  moment  où  le  cœur  va  s'enflammer 
du  feu  des  passions  ,  le  moment  où  il  peut 
concevoir  l'Etre  suprême  :  Dieu  devient  l'im- 
mense génie  qui  tourmente  tout- à- coup 
l'adolescent,  et  qui  remplit  les  facultés  de 
son  ame  inquiète  et  agrandie.  Mais  le  danger 
augmente  ;  il  faut  de  nouveaux  secours  à 
cet  étranger  sans  expérience  ,  exposé  sur  le 
chemin  du  monde.  La  religion  ne  l'oubliera 
point  ;  elle  tient  en  réserve  un  appui.  La 
Confirmation  vient  soutenir  ses  pas  tremblans , 
comme  le  bâton  dans  la  main  du  voyageur, 
ou  comme  ces  sceptres  qui  passaient  de  race 
en  race  chez  les  rois  antiques,  et  sur  lesquels 
Evandre  et  Nestor ,  pasteurs  des  hommes , 
s'appuyaient  en  jugeant  les  peuples.  Observons 


DU    CHRISTIANISME.         61 

que  la  morale  entière  de  la  vie  est  renfermée 
dans  le  sacrement  de  Confirmation  ;  quiconque 
a  la  force  de  confesser  Dieu ,  pratiquera 
nécessairement  la  vertu  ,  puisque  commettre 
le  crime ,  c'est  renier  le  Créateur. 

Le  même  esprit  de  sagesse  a  placé  l'Ordre  et 
le  Mariage,  immédiatement  après  la  Confir- 
mation. L'enfant  est  maintenant  devenu 
homme ,  et  la  religion  qui  fa  suivi  des 
yeux  avec  une  tendre  sollicitude  dans  l'état 
de  nature,  ne  l'abandonnera  pas  dans  l'état 
de  société.  Admirez  ici  la  profondeur  des 
vues  du  législateur  des  chrétiens.  Il  n'a  établi 
que  deux  sacremens  sociaux  ,  si  nous  osons 
nous  exprimer  ainsi  ;  car  en  effet  il  n'y  a. 
que  deux  états  dans  la  vie ,  le  célibat  et 
le  mariage.  Ainsi ,  sans  s'embarrasser  des  dis- 
tinctions civiles,  inventées  par  notre  étroite 
raison  ,  Jesus-Christ  divise  la  société  en  deux 
classes.  A  ces  classes  il  ne  donne  point  de 
lois  politiques  ,  mais  des  lois  morales  ,  et 
par-là  il  se  trouve  d'accord  avec  toute  l'anti- 
quité. Les  anciens  sages  de  l'Orient ,  qui 
ont  laissé  une  si  merveilleuse  renommée  , 
n'assemblaient  pas  des  hommes  pris  au 
hasard,  pour  méditer  d'impraticables  cons- 
titutions.    Ces  sages  étaient    de    vénérables 


62  GENIE 

solitaires  qui  avaient  voyagé  long-temps  ,  et 
qui  chantaient  les  dieux  sur  la  lyre.  Chargés 
des  richesses  puisées  chez  les  nations  étran- 
gères, plus  riches  encore  des  dons  d'une  vie 
sainte  ,  le  luth  à  la  main  ,  une  couronne 
d'or  dans  leurs  cheveux  blancs,  ces  hommes 
divins,  assis  sous  quelque  platane,  dictaient 
leurs  leçons  à  tout  un  peuple  ravi.  Et  quelles 
étaient  ces  institutions  des  Amphyon  ,  des 
Cadmus  ,  des  Orphée  ?  Une  belle  musique 
appelée  loi  ,  des  danses ,  des  cantiques  , 
quelques  arbres  consacrés ,  des  vieillards  con- 
duisant des  enfans ,  un  hymen  formé  auprès 
d'un  tombeau,  la  religion  et  Dieu  par-tout: 
c'est  aussi  ce  que  le  christianisme  a  fait  „ 
mais  d'une  manière  encore  plus  admirable. 
Cependant  les  hommes  ne  s'accordent 
jamais  sur  les  principes  ,  et  les  institutions 
les  plus  sages  ont  trouvé  des  détracteurs. 
On  s'est  élevé  dans  ces  derniers  temps  contre 
le  vœu  de  célibat  ,  attaché  au  sacrement 
d'Ordre.  Les  uns  ,  cherchant  par -tout  des 
armes  contre  la  religion ,  en  ont  cru  trouver 
dans  la  religion  même  ;  ils  ont  fait  valoir  l'an- 
cienne discipline  de  l'église  ,  qui ,  selon  eux  , 
permettait  le  mariage  du  prêtre  :  les  autres 
se   sont   contentés  de    faire    de   la    chasteté 


DU    CHRISTIANISME.         63 

chrétienne  l'objet  de  leurs  railleries.Répondons 
d'abord  aux  esprits  sérieux  et  aux  objections 
morales. 

Il  est  certain  d'abord  que  le  septième  canon 
du  second  concile  de  Latran  ,  l'an  1 1 3o, , 
fixe  sans  retour  le  célibat  du  clergé  catho- 
lique. A  une  époque  plus  reculée  ,  on  peut 
citer  quelques  dispositions  du  concile  de 
Latran  (i),  en  n^3;  de  Trébur  (2),  en 
890  ;  de  Troisi  (  3  )  ,  en  909  ;  de  Tolède  (  4)  , 
en  633,  et  de  Chalchique  (5),  en  461. 
Baronius  prouve  que  le  vœu  de  célibat  était 
général  parmi  le  clergé  dès  le  sixième 
siècle  (6).  Un  canon  du  premier  concile 
de  Tours  excommunie  tout  prêtre  ,  diacre 
ou  sous-diacre  qui  aurait  conservé  sa  femme 
après  avoir  reçu  les  ordres  :  Si  inçentus 
fucrit  presbyter  cum  sua  presbytère  ,  aut 
diaconus  cum  sua  diaconissâ  ,  aut  sub- 
diaconus  cum  sua  sub-diaconissà  ,  annum 
integrum  excommunicatus  habeatur  (7). 
Dès  le  temps  de  S.  Paul,  la  virginité  était 
regardée  comme  l'état  le  plus  parfait  pour 
un  chrétien. 


(i)Can.  21.        (2)  Cap.  28.       (3)  Cap.  8.       (4)Can.  5s. 
(5)Can.  iG.      (6)  Baron,  an.  88,  n.  18.        (7)  Can.  20. 


64  GENIE 

Mais  en  admettant  un  moment  que  le 
mariage  des  prêtres  eut  été  toléré  dans  la 
primitive  église,  ce  qui  ne  peut  se  soutenir 
ni  historiquement  ni  canoniquement ,  il  ne 
s'ensuivrait  pas  qu'il  dût  être  permis  à  présent 
aux  ecclésiastiques.  Les  mœurs  modernes 
s'opposent  à  cette  innovation  ,  qui  détruirait 
d'ailleurs  de  fond  en  comble  la  discipline 
de  l'église. 

Dans  les  anciens  jours  de  la  religion,  jours 
de  combats  et  de  triomphes ,  les  chrétiens ,  peu 
nombreux  et  remplis  de  vertu ,  vivaient  frater- 
nellement ensemble  ,  goûtaient  les  mêmes 
joies,  partageaient  les  mêmes  tribulations  à 
la  table  du  Seigneur.  Le  pasteur  aurait  donc 
pu,  à  la  rigueur,  avoir  une  famille  au  milieu 
de  cette  société  sainte ,  qui  était  déjà  sa 
famille;  il  n'aurait  point  été  détourné  par  ses 
propres  enfans  du  soin  de  ses  autres  brebis, 
puisqu'ils  auraient  fait  partie  du  troupeau  ; 
il  n'aurait  pu  trahir  pour  eux  les  secrets  du 
pécheur ,  puisqu'on  n'avait  point  de  crimes 
à  cacher,  et  que  les  confessions  se  faisaient 
à  haute  voix  ,  dans  ces  basiliques  de  la 
mort  (  i  )  ,  où  les  fidèles  s'assemblaient  pour 

(0  S.  Hieron. 

prier 


DU    CHRISTIANISME.         65 

prier  sur  les  cendres  des  martyrs.  Ces  chrétiens 
avaient  reçu  du  ciel  un  sacerdoce  que  nous 
avons  perdu.  C'était  moins  une  assemblée 
du  peuple  ,  qu'une  communauté  de  lévites 
et  de  religieuses  :  le  Baptême  les  avait  tous 
créés  prêtres  et  confesseurs  de  Jesus-Christ. 
Saint  Justin  le  philosophe,  dans  sa  pre- 
mière apologie ,  fait  une  admirable  description 
de  la  vie  des  fidèles  de  ces  temps-là  :  «  On 
nous  accuse,  dit-il,  de  troubler  la  tranquillité 
de  l'Etat  ;  et  cependant  un  des  principaux 
dogmes  de  notre  foi  est  que  rien  n'est  caché 
aux  yeux  de  Dieu,  et  qu'il  nous  jugera  sévè- 
rement un  jour  sur  nos  bonnes  et  nos  mau- 
vaises actions  :  mais  ,  ô  puissant  Empereur  ! 
les  peines  même  que  vous  avez  décernées 
contre  nous  ,  ne  font  que  nous  affermir 
dans  notre  culte  ,  puisque  toutes  ces  persé- 
cutions nous  ont  été  prédites  par  notre 
maitre ,  fils  du  souverain  Dieu,  père  et 
seigneur  de  l'univers.  » 

«  Le  jour  du  soleil  (le  dimanche),  tous 
ceux  qui  demeuren  t  à  la  ville  et  à  la  campagne , 
s'assemblent  en  un  lieu  commun.  On  lit  les 
saintes  Ecritures:  un  ancien  (i)  exhorte  ensuite 

(  i  )  Un  prêtre. 

i.  E 


66  GENIE 

le  peuple  à  imiter  de  si  beaux  exemples.  On 
se  lève  ,  on  prie  de  nouveau  ;  on  présente 
l'eau ,  le  pain  et  le  vin  ;  le  prélat  fait  l'action 
de  grâce ,  l'assistance  répond  amen.  On  dis- 
tribue une  partie  des  choses  consacrées,  et 
les  diacres  portent  le  reste  aux  absens.  On 
fait  une  quête;  les  riches  donnent  ce  qu'ils 
veulent.  Le  prélat  garde  ces  aumônes  pour 
en  assister  les  veuves ,  les  orphelins ,  les 
malades  ,  les  prisonniers  ,  les  pauvres  ,  les 
étrangers  ,  en  un  mot ,  tous  ceux  qui  sont 
dans  le  besoin,  et  dont  le  prélat  est  spécia- 
lement chargé.  Si  nous  nous  réunissons  le 
jour  du  soleil  ,  c'est  que  Dieu  fit  le  monde 
ce  jour-là ,  et  que  son  fils  ressuscita  à  pareil 
joui-,  pour  confirmer  à  ses  disciples  la  doc- 
trine que  nous  vous  avons  exposée. 

»  Si  vous  la  trouvez  bonne ,  respectez-la  ; 
rejetez-la  ,  si  elle  vous  semble  méprisable  ; 
mais  ne  livrez  pas  pour  cela  aux  bourreaux 
des  gens  qui  n'ont  fait  aucun  mal;  car  nous 
osons  vous  annoncer  que  vous  n'éviterez  pas 
le  jugement  de  Dieu,  si  vous  demeurez  dans 
l'injustice  :  au  reste,  quel  que  soit  notre  sort, 
que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite.  Nous  aurions 
pu  réclamer  votre  équité  en  vertu  de  la  lettre 
de   votre   père  ,   César  Adrien  ,  d'illustre   et 


DU    CHRISTIANISME.  67 

glorieuse  mémoire;  mais  nous  avons  préféré 
nous  confier  en  la  justice  de  notre  cause.  »  (1) 
L'apologie  de  Justin  était  bien  faite  pour 
surprendre  la  terre.  Il  venait  de  révéler  un 
âge  d'or  au  milieu  de  la  corruption ,  de 
découvrir  un  peuple  nouveau,  dans  les  sou- 
terrains d'un  antique  empire.  Ces  mœurs 
durent  paraître  d'autant  plus  belles ,  qu'elles 
n'étaient  pas,  comme  aux  premiers  jours  du 
monde  ,  en  harmonie  avec  la  nature  et  les 
lois  ,  et  qu'elles  formaient  au  contraire  un 
contraste  frappant  avec  le.  reste  de  la  société. 
Ce  qui  rend  sur-tout  la  vie  de  ces  fidèles 
plus  intéressante  que  la  vie  de  ces  hommes 
parfaits  chantés  par  la  fable ,  c'est  que  ceux- 
ci  sont  représentés  heureux ,  et  que  les  autres 
se  montrent  à  nous  à  travers  les  charmes 
du  malheur.  Ce  n'est  pas  sous  le  feuillage 
des  bois  et  au  bord  des  fontaines,  que  la 
vertu  parait  avec  le  plus  de  puissance  ;  il 
faut  la  voir  à  l'ombre  des  murs  des  prisons, 
et  parmi  des  flots  de  sang  et  de  larmes. 
Combien  la  religion  est  divine ,  lorsqu'au 
fond  d'un  souterrain  ,  dans  le  silence  et  la 
nuit  des  tombeaux,  un  pasteur  que  le  péril 


(1)  Just.  Apol.  Edit.  Marc.  fol.    1742. 

E  2 


68  GENIE 

environne,  célèbre  à  la  lueur  d'une  lampe, 
devant  un  petit  troupeau  de  fidèles  ,  les 
mystères  d'un  Dieu  persécuté  ! 

Il  était  nécessaire  d'établir  solidement 
cette  innocence  des  chrétiens  primitifs  ,  pour 
montrer  que  ,  si  malgré  tant  de  pureté  on 
trouva  des  inconvéniens  au  mariage  des 
prêtres ,  il  serait  tout-à-fait  impossible  de 
l'admettre  aujourd'hui. 

En  effet ,  quand  les  chrétiens  se  multi- 
plièrent ,  quand  la  corruption  se  répandit 
avec  les  hommes,  comment  le  prêtre  aurait- 
il  pu  vaquer  en  même  temps  aux  soins  de  sa 
famille  et  de  son  église?  Comment  fût -il 
demeuré  chaste  avec  une  épouse  qui  eût  cessé 
de  l'être  ?  Que  si  l'on  objecte  les  pays  pro- 
testons ,  nous  dirons  que  dans  ces  pays  on 
a  été  obligé  d'abolir  une  grande  partie  du 
culte  extérieur,  qu'un  ministre  parait  à  peine 
dans  un  temple  deux  ou  trois  fois  par 
semaine  ,  que  presque  toutes  relations  ont 
cessé  entre  le  pasteur  et  le  troupeau,  et  que 
le  premier  est  trop  souvent  un  homme  du 
monde  ,  qui  donne  des  bals  et  des  festins 
pour  amuser  ses  enfans.  Quant  à  quelques 
sectes  moroses  ,  qui  affectent  la  simplicité 
évangélique ,    et    qui    veulent    une   religion 


DU    CHRISTIANISME.  69 

sans  culte ,  nous  espérons  qu'on  ne  nous 
les  opposera  pas.  Enfin,  dans  les  pays  où 
le  mariage  des  prêtres  s'est  établi,  la  con- 
fession, la  plus  belle  des  institutions  morales, 
a  cessé  et  a  dû  cesser  à  l'instant.  Il  est 
naturel  qu'on  n'ose  plus  rendre  maître  de 
ses  secrets  l'homme  qui  a  rendu  une  femme 
maîtresse  des  siens;  on  craint,  avec  raison, 
de  se  confier  au  prêtre  qui  a  rompu  son 
contrat  de  fidélité  avec  Dieu,  et  répudié  le 
Créateur  pour  épouser  la  créature. 

Il  ne  reste  plus  qu'à  répondre  à  l'objection 
que  l'on  tire  de  la  loi  générale  de  la  population. 

Or  ,  il  nous  parait  qu'une  des  premières 
lois  naturelles  qui  dut  s'abolir  à  la  nouvelle 
alliance ,  fut  celle  qui  favorisait  la  popu- 
lation ,  au-delà  de  certaines  bornes.  Autre 
fut  Jesus-Christ ,  autre  Abraham  :  celui-ci 
parut  dans  un  temps  d'innocence ,  dans  un 
temps  où  la  terre  manquait  d'habitans  ;  Jesus- 
Christ  vint  ,  au  contraire  ,  au  milieu  de  la 
corruption  des  hommes,  et  lorsque  le  monde 
avait  perdu  sa  solitude.  La  pudeur  peut  donc 
fermer  aujourd'hui  le  sein  des  femmes  ;  la 
seconde  Eve  ,  en  guérissant  les  maux  dont 
la  première  avait  été  frappée  ,  a  fait  des- 
cendre la  virginité  du  ciel ,  pour  nous  donner 

E  3 


7o  GENIE 

une  idée  de  cet  état  de  pureté  et  de  joie, 
qui  précéda  les  antiques  douleurs  de  la  mère. 
Le  Législateur  des  chrétiens  naquit  d'une 
vierge  et  mourut  vierge.  N'a-t-il  pas  voulu 
nous  enseigner  par-là ,  sous  les  rapports  poli- 
tiques et  naturels,  que  la  terre  était  arrivée 
à  son  complément  d'habitans  ,  et  que  loin 
de  multiplier  les  générations ,  il  faudrait 
désormais  les  restreindre?  A  l'appui  de  cette 
opinion  ,  on  remarque  que  les  Etats  ne 
périssent  jamais  par  le  défaut,  mais  par  le 
trop  grand  nombre  d'hommes.  Une  popu- 
lation excessive  est  le  fléau  des  empires. 
Les  Barbares  du  Nord  ont  dévasté  le  globe , 
quand  leurs  forêts  ont  été  remplies  ;  la  Suisse 
était  obligée  de  verser  ses  industrieux  habitans 
aux  royaumes  étrangers  ,  comme  elle  leur 
verse  ses  rivières  fécondes  ;  et  sous  nos  propres 
yeux ,  au  moment  même  où  la  France  a 
perdu  tant  de  laboureurs  ,  la  culture  n'en 
parait  que  plus  florissante.  Hélas  !  misérables 
insectes  que  nous  sommes  !  bourdonnant 
autour  d'une  coupe  d'absinthe ,  où  par  hasard 
sont  tombées  quelques  gouttes  de  miel ,  nous 
nous  dévorons  les  uns  les  autres ,  lorsque 
l'espace  vient  à  manquer  à  notre  multitude. 
Par    un   malheur   plus  grand  encore  ,    plus 


DU    CHRISTIANISME.         71 

nous  nous  multiplions  ,  plus  il  faut  de 
champ  à  nos  désirs.  De  ce  terrain  qui  diminue 
toujours,  et  de  ces  passions  qui  augmentent 
sans  cesse,  doivent  résulter  tôt  ou  tard  d'ef- 
froyables révolutions.  (*) 

Au  reste ,  les  systèmes  s'évanouissent  devant 
des  faits.  L'Europe  est-elle  déserte ,  parce 
qu'on  y  voit  un  clergé  catholique  qui  a 
fait  vœu  de  célibat  ?  Les  monastères  même 
sont  favorables  à  la  société  ,  parce  que  les 
religieux,  en  consommant  leurs  denrées  sur 
les  lieux ,  répandent  l'abondance  dans  la 
cabane  du  pauvre.  Où  voyait-on  en  France 
des  paysans  bien  vêtus  et  des  laboureurs 
dont  le  visage  annonçait  l'abondance  et  la 
joie  ,  si  ce  n'était  dans  la  dépendance  de 
quelque  riche  abbaye  ?  Les  grandes  propriétés 
n'ont- elles  pas  toujours  cet  effet  ;  et  les 
abbayes  étaient -elles  autre  chose  que  des 
domaines  où  les  propriétaires  résidaient  ? 
Mais  ceci  nous  mènerait  trop  loin,  et  nous 
y  reviendrons  lorsque  nous  traiterons  des 
ordres  monastiques.  Disons  pourtant  encore 
que  le  clergé  favorisait  la  population  ,  en 
prêchant   la    concorde    et  l'union    entre   les 

(*)   Voyez   la  note  B  à  la  fin  du  volume. 

E  4 


72  GENIE 

époux,  en  arrêtant  les  progrès  du  libertinage, 
et  en  dirigeant  les  foudres  de  l'église,  contre 
le  système  du  petit  nombre  d'enfans,  adopté 
par  le  peuple  des  villes. 

Enfin ,  il  semble  à-peu-près  démontré  qu'il 
faut,  dans  un  grand  Etat,  des  hommes  qui, 
séparés  du  reste  du  monde,  et  revêtus  d'un 
caractère  auguste  ,  puissent ,  sans  enfans , 
sans  épouses  ,  sans  les  embarras  du  siècle , 
travailler  aux  progrès  des  lumières ,  à  la 
perfection  de  la  morale  et  au  soulagement 
du  malheur.  Quels  miracles  nos  prêtres  et 
nos  religieux  n'ont-ils  point  opérés  sous  ces 
trois  rapports  dans  la  société  !  Qu'on  leur 
donne  une  famille  ,  et  ces  études  et  cette 
charité  qu'ils  consacraient  à  leur  patrie,  ils 
les  détourneront  au  profit  de  leurs  parens; 
heureux  même  si  de  vertus  qu'elles  sont,  ils 
ne  les  transforment  en  vices  ! 

Voilà  ce  que  nous  a\ions  à  répondre  aux* 
moralistes,  sur  le  célibat  des  prêtres.  Voyons 
si  nous  trouverons  quelque  chose  pour  les 
poètes  :  ici ,  il  nous  faut  d'autres  raisons , 
d'autres  autorités  ,  et  un  autre  style. 


DU    CHRISTIANISME.  73 

CHAPITRE      IX. 

Suite  du  précédent  sur  le  sacrement  d'Ordre. 

JLa  plupart  des  sages  de  l'antiquité  ont  vécu 
dans  le  célibat;  on  sait  combien  les  Gymno- 
sophistes  ,  les  Brachmanes,  les  Druides  ont 
tenu  la  chasteté  à  honneur.  Les  Sauvages 
même  la  regardent  comme  céleste  ;  car  les 
peuples  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays 
n'ont  eu  qu'un  sentiment  sur  l'excellence  de 
la  virginité.  Chez  les  anciens  ,  les  prêtres 
et  les  prêtresses  qui  étaient  censés  commercer 
intimement  avec  le  ciel ,  devaient  vivre  soli- 
taires :  la  moindre  atteinte  portée  à  leurs 
vœux,  était  suivie  d'un  châtiment  terrible. 
On  n'offrait  aux  dieux  que  des  génisses  qui 
n'avaient  point  encore  été  mères.  Ce  qu'il 
y  avait  de  plus  sublime  et  de  plus  doux 
dans  la  fable,  possédait  la  virginité;  on  la 
donnait  à  Vénus-Uranie  et  à  Minerve,  déesses 
du  génie  et  de  la  sagesse;  l'Amitié  était  une 
adolescente,  et  la  Virginité  elle-même,  per- 
sonnifiée sous  les  traits  de  la  Lune,  promenait 
sa  pudeur  mystérieuse  dans  les  frais  espaces 
de  la  nuit. 


74  GENIE 

Considérée  sous  ses  autres  rapports  ,  la 
virginité  n'est  pas  moins  aimable.  Dans  les 
trois  règnes  de  la  nature,  elle  est  la  source 
des  grâces  et  la  perfection  de  la  beauté. 
Les  Poètes,  que  nous  voulons  sur-tout  con- 
vaincre ici,  nous  serviront  d'autorité  contre 
eux-mêmes.  Ne  se  plaisent-ils  pas  à  repro- 
duire par-tout  l'idée  de  la  virginité  comme 
un  charme  à  leurs  descriptions  et  à  leurs 
tableaux  ?  Ils  la  retrouvent  ainsi  au  milieu 
des  campagnes ,  dans  les  roses  du  printemps 
et  dans  la  neige  de  l'hiver  ;  et  c'est  ainsi 
qu'ils  la  placent  aux  deux  extrémités  de  la 
vie ,  sur  les  lèvres  de  l'enfant  ,  et  sur  les 
cheveux  du  vieillard.  Ils  la  mêlent  encore 
aux  mystères  de  la  tombe ,  et  ils  nous  parlent 
de  l'antiquité  qui  consacrait  aux  mânes,  des 
arbres  sans  semence,  parce  que  la  mort  est 
stérile,  ou  parce  que,  dans  une  autre  vie, 
les  sexes  sont  inconnus  ,  et  que  l'ame  est  une 
vierge  immortelle.  Enfin  ils  nous  disent  que 
parmi  les  animaux ,  ceux  qui  se  rapprochent 
le  plus  de  notre  intelligence  ,  sont  voués  à 
la  chasteté.  Ne  croirait-on  pas  en  effet  recon- 
naître dans  la  ruche  des  abeilles  ,  le  modèle 
de  ces  monastères  où  des  vestales  composent 
un  miel  céleste ,  avec  la  fleur  des  vertus  ? 


DU    CHRISTIANISME.         75 

Quant  aux  beaux  arts,  la  virginité  en  fait 
également  les  charmes ,  et  les  Muses  lui 
doivent  leur  éternelle  jeunesse.  Mais  c'est 
sur-tout  dans  l'homme  qu'elle  déploie  son 
excellence.  Saint  Ambroise  a  composé  trois 
traités  sur  la  virginité  ;  il  y  a  mis  les  charmes 
de  son  éloquence,  et  il  s'en  excuse  en  disant 
qu'il  l'a  fait  ainsi  pour  gagner  l'esprit  des 
vierges  par  la  douceur  de  ses  paroles  (  i  ). 
Il  appelle  la  virginité  une  exemption  de 
toute  souillure  (2):  il  fait  voir  combien 
sa  tranquillité  est  préférable  aux  soucis  du 
mariage  ;  il  dit  aux  vierges  :  «  La  pudeur, 
en  colorant  vos  joues  ,  vous  rend  excel- 
lemment belles.  Retirées  loin  de  la  vue  des 
hommes ,  comme  des  roses  solitaires  ,  vos 
grâces  ne  sont  point  soumises  à  leurs  faux 
jugemens  ;  toutefois  vous  descendez  aussi 
dans  la  lice  pour  disputer  le  prix  de  la  beauté , 
non  de  celle  du  corps,  mais  de  celle  de  la 
vertu  :  beauté  qu'aucune  maladie  n'altère  , 
qu'aucun  âge  ne  fane  .  que  la  mort  même 
ne  peut  ravir.  Dieu  seul  s'établit  juge  de 
cette  lutte  des  vierges,  car  il  aime  les  belles 


(  1  )  De  Virginit.  lib.  II ,  cap.  i ,  num.  4. 
(  2  )  Ilid.   lib.  1 5  cap.  5. 


76  GENIE 

âmes ,   même  dans  les  corps  hideux Une 

vierge  ne  connaît  ni  les  inconvéniens  de  la 
grossesse ,  ni  les  douleurs  de  l'enfantement.... 
elle  est  le  don  du  ciel  et  la  joie  de  ses 
proches.  Elle  exerce  dans  la  maison  paternelle 
le  sacerdoce  de  la  chasteté  :  c'est  une  victime 
qui  s'immole  chaque  jour  pour  sa  mère.  » 

Dans  l'homme,  la  virginité  prend  un  carac- 
tère sublime.  Troublée  par  les  orages  du 
cœur ,  si  elle  résiste  ,  elle  devient  céleste. 
«  Une  ame  chaste ,  dit  S.  Bernard ,  est  par 
vertu  ce  que  l'ange  est  par  nature.  Il  y  a 
plus  de  bonheur  dans  la  chasteté  de  l'ange, 
mais  il  y  a  plus  de  courage  dans  celle  de 
l'homme.  »  Chez  le  religieux  ,  elle  se  trans- 
forme en  humanité  ,  témoins  ces  pères  de 
la  Rédemption  et  tous  ces  ordres  hospitaliers 
consacrés  au  soulagement  de  nos  douleurs. 
Elle  se  change  en  étude  chez  le  savant  ; 
elle  devient  méditation  dans  le  solitaire  : 
caractère  essentiel  de  Pâme  et  de  la  force 
mentale  ,  il  n'y  a  point  d'homme  qui  n'en 
ait  senti  l'avantage  pour  se  livrer  aux  travaux 
de  l'esprit  ;  elle  est  donc  la  première  des 
qualités  ,  puisqu'elle  donne  une  nouvelle 
vigueur  à  Pâme,  et  que  l'ame  est  la  plus 
belle  partie  de  nous-mêmes. 


DU    CHRISTIANISME.  77 

Mais  si  la  chasteté  est  nécessaire  quelque 
part ,  c'est  dans  le  service  de  la  Divinité. 
«  Dieu,  dit  Platon,  est  la  véritable  mesure 
des  choses,  et  nous  devons  faire  tous  nos 
efforts  pour  lui  ressembler  (1).  »  L'homme 
qui  s'est  dévoué  à  ses  autels ,  y  est  plus 
obligé  qu'un  autre.  «  Il  ne  s'agit  pas  ici ,  dit 
S.  Chrysostome,  du  gouvernement  d'un  empire 
ou  du  commandement  des  soldats  ,  mais 
d'une  fonction  qui  demande  une  vertu  ange- 
lique.  L'ame  d'un  prêtre  doit  être  plus  pure 
que  les  rayons  du  soleil  (2).  »  «  Le  ministre 
chrétien  ,  dit  encore  S.  Jérôme  ,  est  le  tru- 
chement entre  Dieu  et  l'homme.  »  Il  faut 
donc  qu'un  prêtre  soit  un  personnage  divin  : 
il  faut  qu'autour  de  lui  régnent  la  vertu  et 
le  mystère.  Retiré  dans  les  saintes  ténèbres 
du  temple  ,  qu'on  l'entende  sans  l'apper- 
cevoir  ;  que  sa  voix  solennelle  ,  grave  et 
religieuse  ,  prononce  des  paroles  prophé- 
tiques, ou  chante  des  hymnes  de  paix,  dans 
les  sacrées  profondeurs  du  tabernacle  ;  que 
ses  apparitions  soient  courtes  parmi  les 
hommes  ;   qu'il    ne   se  montre  au  milieu  du 


(1)  Rep. 

(  2  )   Lib.  VI ,  de  Sacerd. 


78  GENIE 

siècle ,  que  pour  faire  du  bien  aux  mal- 
heureux :  c'est  à  ce  prix  qu'on  accorde  au 
prêtre  le  respect  et  la  confiance.  Il  perdra 
bientôt  l'un  et  l'autre,  si  on  le  trouve  à  la 
porte  des  grands  ,  s'il  est  embarrassé  d'une 
épouse  ,  si  l'on  se  familiarise  avec  lui ,  s'il 
a  tous  les  vices  qu'on  reproche  au  monde, 
et  si  l'on  peut  un  moment  le  soupçonner 
homme  comme  les  autres  hommes. 

Enfin  le  vieillard  chaste  est  une  sorte  de 
divinité  :  Priam,  vieux  comme  le  mont  Ida, 
et  blanchi  comme  le  chêne  du  Gargare , 
Priam  dans  son  palais ,  au  milieu  de  ses  cin- 
quante fils ,  offre  le  spectacle  le  plus  auguste 
de  la  paternité  ;  mais  Platon  sans  épouse  et 
sans  famille ,  assis  au  pied  d'un  temple 
sur  la  pointe  d'un  cap  battu  des  flots ,  Platon 
enseignant  l'existence  de  Dieu  à  ses  disciples , 
est  un  être  bien  plus  divin  :  il  ne  tient  point 
à  la  terre  ;  il  semble  appartenir  à  ces  démons , 
à  ces  intelligences  supérieures,  dont  il  nous 
parle  dans  ses  écrits. 

Ainsi  la  virginité ,  remontant  depuis  le 
dernier  anneau  de  la  chaîne  des  êtres  jusqu'à 
l'homme  ,  passe  bientôt  de  l'homme  aux 
anges,  et  des  anges  à  Dieu,  où  elle  se  perd. 
Dieu  brille  à  jamais  unique  dans  les  espaces 


DU    CHRISTIANISME.         79 

de  l'éternité ,    comme  le   soleil  ,   son  image 
dans  le  temps. 

Concluons  que  les  poètes  et  les  hommes 
du  goût  le  plus  délicat,  ne  peuvent  objecter 
rien  de  raisonnable  contre  le  célibat  du 
prêtre,  puisque  la  virginité  fait  partie  du  sou- 
venir dans  les  choses  antiques,  des  charmes 
dans  l'amitié  ,  du  mystère  dans  la  tombe  , 
de  l'innocence  dans  le  berceau,  de  l'enchan- 
tement dans  la  jeunesse,  de  l'humanité  dans 
le  religieux ,  de  la  sainteté  dans  le  prêtre 
et  dans  le  vieillard,  et  de  la  divinité  dans 
les  anges  et  dans  Dieu  même. 


CHAPITRE      X. 

Suite  des  précédens. 

LE       MARIAGE. 

.L'Europe  doit  encore  à  l'église  le  petit 
nombre  de  bonnes  lois  qu'elle  possède.  Il 
n'y  a  peut-être  point  de  circonstance  en 
matière  civile  ,  qui  n'ait  été  prévue  par  le 
droit  canonique  ,  fruit  de  l'expérience  de 
quinze   siècles,  et   du  génie  des  Innocent  et 


80  GENIE 

des  Grégoire.  Les  empereurs  et  les  rois  les 
plus  sages  ,  tels  que  Gharlemagne  et  Alfred- 
le-Grand  ,  ont  cru  ne  pouvoir  mieux  faire 
que  de  recevoir ,  dans  le  code  civil  ,  une 
partie  de  ce  code  ecclésiastique  où  viennent  se 
fondre  la  loi  lévitique,  l'évangile  et  le  droit 
romain.  Quel  vaisseau  pourtant  que  cette 
église  !  qu'il  est  vaste  ,  qu'il  est  miraculeux  ! 

En  élevant  le  mariage  à  la  dignité  de 
sacrement ,  J.  G  nous  a  montré  d'abord  la 
grande  figure  de  son  union  avec  l'église. 
Quand  on  songe  que  le  mariage  est  le  pivot 
sur  lequel  roule  l'économie  sociale  ,  peut-on 
supposer  qu'il  soit  jamais  assez  saint  ?  On 
ne  saurait  trop  admirer  la  sagesse  de  celui 
qui  l'a  marqué  du  sceau  de  la  religion. 

L'église  a  multiplié  ses  soins  pour  un  si 
grand  acte  de  la  vie.  Elle  a  déterminé  les 
degrés  de  parenté  où  l'union  de  deux  époux 
serait  permise.  Le  droit  canonique ,  recon- 
naissant les  générations  simples,  en  partant 
de  la  souche,  a  rejeté  jusqu'à  la  quatrième, 
le  mariage  (  i  )  ,  que  le  droit  civil  ,  en 
comptant  les   branches  doubles  ,  fixait  à  la 


(O  Conc.  Lat.  an.  iio5. 

seconde  ; 


DU    CHRISTIANISME.  81 

seconde  ;  ainsi  le  voulait  la  loi  d'Arcade  , 
insérée  dans  les  Iiistitutes  de  Justinien.  (  1  ) 

Mais  l'église,  avec  sa  sagesse  accoutumée, 
a  suivi  dans  ce  règlement  le  changement 
progressif  des  mœurs  (2.).  Dans  les  premiers 
siècles  du  christianisme  ,  la  prohibition  de 
mariage  se  tendait  jusqu'au  septième  degré  : 
quelques  Conciles  même,  tel  que  celui  de 
Tolède  (3)  dans  le  sixième  siècle,  défen- 
daient, d'une  manière  illimitée  ,  toute  union 
entre  les  membres  d'une  même  famille. 

L'esprit  qui  a  dicté  ces  lois  est  digne  de 
la  pureté  de  notre  religion.  Les  païens  sont 
restés  bien  au-dessous  de  cette  chasteté 
chrétienne.  A  Rome,  le  mariage  entre  cousins- 
germains  était  permis  ;  et  Claude ,  pour  épouser 
Agrippine,  fit  porter  une  loi  à  la  faveur  de 
laquelle  l'oncle  pouvait  s'unir  à  la  nièce  (4). 

(  1  )  Just.  Inst.  de  Nup.  Tit.  X. 

(2)  Concil.  Duziac.  an.  814.  La  loi  canonique  a  dû  varier 
selon  les  mœurs  des  peuples  Goth,  Vandale,  Anglais,  Franc, 
Bourguignon, qui  entraient  tour-à-tour  dans  le  sein  de  l'église. 

(3)  Conc.  Toi.  can.  5. 

(  4  )  Suet.  in  Claud.  A  la  vérité  cette  loi  ne  fut  pas 
étendue,  comme  on  l'apprend  par  les  fragmens  d'Ulpien , 
tit.  5  et  6,  et  elle  fut  abrogée  par  le  code  Théodose,  ainsi 
que  celle  qui  concernait  les  cousins-germains.  Observons  que, 
dans  le   christianisme ,  le  pape  a  le  droit  de  dispenser  de  la 

1.  F 


82  GENIE 

Solon  avait  laissé  au  frère  la  liberté  d'épouser 
sa  sœur  utérine.  (  i  ) 

L'église  n'a  pas  borné  là  ses  précautions. 
Après  avoir  suivi  quelque  temps  leLévitique , 
touchant  les  Ajfins ,  elle  a  fini  par  déclarer 
empèchemens  dirimans  de  mariage ,  tous 
les  degrés  d'affinité ,  correspondans  aux  degrés 
de  parenté  où  le  mariage  est  défendu  (2). 
Enfin,  elle  a  prévu  un  cas  qui  avait  échappé 
à  tous  les  jurisconsultes  :  ce  cas  est  celui 
dans  lequel  un  homme  aurait  entretenu  un 
commerce  illicite  avec  une  femme.  L'église 
déclare  qu'il  ne  peut  choisir  une  épouse  dans  la 
famille  de  cette  femme,  au-dessus  du  second 
degré  (3).  Cette  loi,  connue  très-ancien- 
nement dans  l'église  (4)5  mais  fixée  par  le 
concile  de  Trente ,  a  été  trouvée  si  belle ,  que 

loi  canonique ,  selon  les  circonstances.  Comme  une  loi  ne 
peut  jamais  être  assez  générale  pour  embrasser  tous  les  cas, 
cette  ressource  des  dispenses,  ou  des  exceptions ,  était  ima- 
ginée avec  beaucoup  de  prudence.  Au  reste  ,  les  mariages 
entre  frères  et  sœurs  dans  l'ancien  testament ,  tenaient  à  cette 
loi  générale  de  population,  abolie,  comme  nous  l'avons  dit, 
à  l'avènement  de  Jesus-Christ,  lors  du  complément  des  races. 
(  1  )  Plut,  in  Sol. 

(2)  Conc.  Lat. 

(3)  Conc.  Lat.  cap.  4,  sess.  24. 

(4)  Conc.  Ane.  c.  ult.  an.  3o4. 


DU    CHRISTIANISME.         83 

le  code  français  ,  en  rejetant  la  totalité  du 
concile ,  n'a  pas  laissé  de  recevoir  le  canon. 

Au  reste  ,  les  empèchemens  de  mariage 
de  parent  à  parent,  si  multipliés  par  l'église, 
outre  leurs  raisons  morales  et  spirituelles , 
tendent  politiquement  à  diviser  les  propriétés, 
et  à  empêcher  qu'à  la  longue  tous  les  biens 
de  l'Etat  ne  s'accumulent  sur  quelques  têtes. 

L'église  a  conservé  les  fiançailles  ,  qui 
remontent  à  une  grande  antiquité.  Aulu- 
Gelle  nous  apprend  qu'elles  furent  connues 
du  peuple  du  Latium  (  i  )  ;  les  Romains  les 
adoptèrent  (2)  ;  les  Grecs  les  ont  suivies; 
elles  étaient  en  honneur  sous  l'ancienne 
alliance  ;  et  dans  la  nouvelle ,  Joseph  fut 
fiancé  à  Marie.  L'intention  de  cette  coutume 
est  de  laisser  aux  deux  époux  le  temps  de 
se  connaître  avant  de   s'unir.   (3) 

Dans  nos  campagnes  ,  les  fiançailles  se 
montraient  encore  avec  leurs  grâces  antiques. 
Par  une  belle   matinée   du  mois  d'août,  un 


(  1  )  Noct.  Att.  lib.  IV ,  cap.  4. 

(  2  )  L.   2 ,   ff.  de  Sports. 

(  3  )  Saint  Augustin  en  rapporte  une  raison  aimable  : 
Constitutum  est  ,  ut  jam  pactœ  sponsce  non  statim  Ira- 
dantur ,  ne  vilem  habeal  maiïtus  datam  ?  (juam  non  suspi- 
raverit  sponsus  dilatarn. 

F  2 


84  GENIE 

jeune  paysan  venait  chercher  sa  prétendue 
à  la  ferme  de  son  futur  beau-père.  Deux 
ménestriers,  rappelant  nos  anciens  minstrels  y 
ouvraient  la  pompe  en  jouant  sur  leur  violon 
des  romances  du  temps  de  la  chevalerie ,  ou 
des  cantiques  de  pèlerins.  Les  siècles  sortis 
de  leurs  tombeaux  gothiques  ,  semblaient 
accompagner  cette  jeunesse  avec  leurs  vieilles 
mœurs  et  leurs  vieux  souvenirs.  L'épousée 
recevait  du  curé  la  bénédiction  des  fiançailles, 
et  déposait  sur  l'autel  une  quenouille  entourée 
de  rubans.  On  retournait  ensuite  à  la  ferme  ; 
la  dame  et  le  seigneur  du  lieu  ,  le  curé  et 
le  juge  du  village  s'asseyaient  avec  les  futurs 
époux,  les  laboureurs  et  les  matrones,  autour 
d'une  table  où  étaient  servis  le  verrat  d'Eumée 
et  le  veau  gras  des  patriarches.  La  fête  se 
terminait  par  une  ronde  dans  la  grange 
voisine;  la  demoiselle  du  château  dansait,  au 
son  de  la  musette ,  une  ballade  avec  le 
fiancé ,  tandis  que  les  spectateurs  étaient 
assis  sur  la  gerbe  nouvelle ,  avec  les  souvenirs 
des  filles  de  Jéthro  ,  des  moissonneurs  de 
Booz ,  et  des  fiançailles  de  Jacob  et  de  Rachel. 
La  publication  des  bans  suit  les  fiançailles. 
Cette  excellente  coutume,  ignorée  de  l'anti- 
quité ,  est  entièrement  due  à  l'église.  Il  faut 


DU    CHRISTIANISME.         85 

la  reporter  au-delà  du  quatorzième  siècle, 
puisqu'il  en  est  fait  mention  dans  une  décrétale 
du  pape  Innocent  III.  Le  même  pape  Ta 
transformée  en  règle  générale  dans  le  concile 
de  Latran.  Le  concile  de  Trente  l'a  renou- 
velée ,  et  l'ordonnance  de  Blois  l'a  fait  recevoir 
parmi  nous.  L'esprit  de  cette  loi  est  de 
prévenir  les  unions  clandestines,  et  d'avoir 
connaissance  des  empêchemens  de  mariage , 
qui  peuvent  se  trouver  entre  les  parties 
contractantes. 

Mais  enfin  le  mariage  chrétien  s'avance  ; 
il  vient  avec  un  tout  autre  appareil  que  les  fian- 
çailles. Sa  démarche  est  grave  et  solennelle  , 
sa  pompe  silencieuse  et  auguste  :  l'homme 
est  averti  qu'il  commence  une  nouvelle  car- 
rière. Les  paroles  de  la  bénédiction  nuptiale , 
(  paroles  que  Dieu  même  prononça  sur  le 
premier  couple  du  monde ,  )  en  frappant  le 
mari  d'un  grand  respect ,  lui  disent  qu'il 
remplit  l'acte  le  plus  important  de  la  vie  , 
qu'il  va  ,  comme  Adam ,  devenir  le  chef 
d'une  famille  ,  et  qu'il  se  charge  de  tout  le 
fardeau  de  la  condition  humaine.  La  femme 
n'est  pas  moins  instruite.  L'image  des  plaisirs 
disparaît  à  ses  yeux  devant  celle  des  devoirs. 
Une    voix  semble  lui   crier    du    milieu   de 

F  3 


8G  GENIE 

l'autel  :  «  O  Eve  !  sais-tu  bien  ce  que  tu 
fais  ?  Sais-tu  qu'il  n'y  a  plus  pour  toi  d'autre 
liberté  que  celle  de  la  tombe  ?  Sais-tu  ce 
que  c'est  que  de  porter  dans  tes  entrailles 
mortelles ,  l'homme  immortel  et  fait  à  l'image 
d'un  Dieu  ?  »  Chez  les  anciens ,  un  hyménée 
n'était  qu'une  cérémonie  pleine  de  scandale 
et  de  joie ,  qui  n'enseignait  rien  des  graves 
pensées  que  le  mariage  inspire  :  le  christia- 
nisme seul  en  a  rétabli  la  dignité. 

C'est  encore  lui  qui ,  connaissant  avant  la 
philosophie  dans  quelle  proportion  naissent 
les  deux  sexes,  a  vu  le  premier  que  l'homme 
ne  peut  avoir  qu'une  épouse  ,  et  qu'il 
doit  la  garder  jusqu'à  la  mort.  Le  divorce 
est  inconnu  dans  l'église  catholique  ,  si  ce 
n'est  chez  quelques  petits  peuples  de  Hllyrie , 
soumis  autrefois  à  l'Etat  de  Venise,  et  qui 
suivent  le  rit  grec  (  i  ).  Si  les  passions  des 
hommes  se  sont  révoltées  contre  cette  loi, 
si  elles  n'ont  pas  apperçu  le  désordre  que 
le  divorce  porte  au  sein  des  familles  ,  en 
troublant  les  successions,  en  dénaturant  les 
affections  paternelles,  en  corrompant  le  cœur, 
et  faisant  du  mariage  une  prostitution  civile, 

(  i  )  Vid.  Fra-Paolo ,  sur  le  Concile  de  Trente. 


DU  CHRISTIANISME.  87 
quelques  mots  que  nous  avons  à  dire  ici 
ne  seront  pas  sans   doute  écoutés. 

Sans  entrer  dans  la  profondeur  de  cette 
matière ,  nous  observerons  que  si ,  par  le 
divorce ,  on  croit  rendre  les  époux  plus 
heureux  (  et  c'est  aujourd'hui  le  grand 
argument  )  ,  on  tombe  dans  une  étrange 
erreur.  Celui  qui  n'a  point  fait  le  bonheur 
d'une  première  femme ,  qui  ne  s'est  point 
attaché  à  son  épouse  par  sa  ceinture 
virginale  ou  sa  maternité  première  ,  qui 
n'a  pu  dompter  ses  passions  au  joug  de  la 
famille,  celui  qui  n'a  pu  renfermer  son  cœur 
dans  sa  couche  nuptiale  ;  celui-là  ne  fera 
jamais  la  félicité  d'une  seconde  épouse  :  c'est 
en  vain  que  vous  y  comptez.  Lui-même 
ne  gagnera  rien  à  ces  échanges  :  ce  qu'il 
prend  pour  des  différences  d'humeur  entre 
lui  et  sa  compagne ,  n'est  que  le  penchant 
de  son  inconstance  ,  et  l'inquiétude  de  son 
désir.  L'habitude  et  la  longueur  du  temps, 
sont  plus  nécessaires  au  bonheur,  et  même 
à  l'amour,  qu'on  ne  pense.  On  n'est  heureux 
dans  l'objet  de  son  attachement ,  que  lors- 
qu'on a  vécu  beaucoup  de  jours ,  et  sur-tout 
beaucoup  de  mauvais  jours  avec  lui.  Il  faut 
se  connaître  jusqu'au  fond  de  l'ame  ;  il  faut 

F  4- 


88  GENIE 

que  le  voile  mystérieux  dont  on  couvrait 
les  deux  époux  dans  la  primitive  église , 
soit  soulevé  par  eux  dans  tous  ses  replis  , 
tandis  qu'il  reste  impénétrable  aux  yeux  du 
monde.  Quoi  !  sur  le  moindre  caprice  ,  il 
faudra  que  je  craigne  de  me  voir  privé  de 
ma  femme  et  de  mes  enfans,  que  je  renonce 
à  l'espoir  de  passer  mes  vieux  jours  avec 
eux  ?  Et  qu'on  ne  dise  pas  que  cette  frayeur 
me  forcera  à  devenir  meilleur  époux;  non, 
on  ne  s'attache  qu'au  bien  dont  on  est  sûr, 
on  n'aime  point  une  propriété  que  l'on  peut 
perdre. 

Ne  donnons  point  à  l'hymen  les  ailes  de 
l'amour  ;  ne  faisons  point  d'une  sainte  réalité 
un  fantôme  volage.  Une  chose  détruira  encore 
votre  bonheur  dans  vos  liens  d'un  instant  ; 
vous  y  serez  poursuivi  par  vos  remords  ; 
vous  comparerez  sans  cesse  une  épouse  à 
l'autre ,  ce  que  vous  avez  perdu  à  ce  que 
vous  avez  trouvé ,  et ,  ne  vous  y  trompez 
pas ,  la  balance  sera  toute  en  faveur  des 
choses  passées  ;  ainsi  Dieu  a  fait  le  cœur 
de  l'homme.  Cette  distraction  d'un  sentiment 
par  un  autre  empoisonnera  toutes  vos  joies. 
Caresserez-vous  votre  nouvel  enfant  ?  vous 
songerez    à   celui    que    vous    avez    délaissé. 


DU    CHRISTIANISME.        89 

Presserez-vous  votre  femme  sur  votre  cœur? 
votre  cœur  vous  dira  que  ce  n'est  pas  la 
première.  Tout  tend  à  l'unité  dans  l'homme; 
il  n'est  point  heureux  s'il  se  divise  ;  et 
comme  Dieu  ,  qui  le  fit  à  son  image ,  son 
ame  cherche  sans  cesse  à  concentrer  en  un 
point  le  passé  ,   le  présent  et  l'avenir.  (  1  ) 

Voilà  ce  que  nous  avions  à  dire  sur  les 
sacremens  d'Ordre  et  de  Mariage.  Quant  aux 
tableaux  qu'ils  retracent ,  il  serait  superflu 
de  les  décrire.  Quelle  imagination  a  besoin 
qu'on  l'aide  à  se  représenter  ou  le  prêtre 
abjurant  les  joies  de  la  vie,  pour  se  donner 
aux  malheureux  ;  ou  la  jeune  fille  se  vouant 
au  silence  des  solitudes ,  pour  trouver  le 
silence  du  cœur  ;  ou  les  époux  promettant 
de  s'aimer  au  pied  des  autels?  L'épouse  du 
chrétien  n'est  pas  une  simple  mortelle  ;  c'est 
un  être  extraordinaire ,  mystérieux ,  angé- 
lique  ;  c'est  la  chair  de  la  chair ,  le  sang 
du  sang  de  son  époux.  L'homme,  en s'unissant 
à  elle  ,  ne  fait  que  reprendre  une  partie  de 
sa  substance;  son  ame,  ainsi  que  son  corps, 
sont  incomplets   sans   la    femme    :    il   a    la 

(  1  )  On  peut  consulter  le  livre  de  M.  de  Bonald  sur  le 
divorce;  c'est  un  des  meilleurs  ouvrages  qui  aient  paru  depuis 
long-temps. 


go  GENIE 

force  ;  elle  a  la  beauté  :  il  combat  l'ennemi 
et  laboure  le  champ  de  la  patrie  ;  mais  il 
n'entend  rien  aux  détails  domestiques ,  la 
femme  lui  manque  pour  apprêter  son  repas 
et  son  lit  ;  il  a  des  chagrins ,  et  la  compagne 
de  ses  nuits  est  là  pour  les  adoucir;  ses  jours 
sont  mauvais  et  troublés ,  mais  il  trouve 
des  bras  chastes  dans  sa  couche,  et  il  oublie 
tous  ses  maux.  Sans  la  femme ,  il  serait 
rude,  grossier,  solitaire.  La  femme  suspend 
autour  de  lui  les  fleurs  de  la  vie  ,  comme 
ces  lianes  des  forêts  ,  qui  décorent  le  tronc 
des  chênes  de  leurs  guirlandes  parfumées. 
Enfin  l'époux  chrétien  et  son  épouse  vivent, 
renaissent  et  meurent  ensemble  ;  ensemble 
ils  élèvent  les  fruits  de  leur  union  ;  en  pous- 
sière ils  retournent  ensemble,  et  se  retrouvent 
ensemble  par-delà  les  limites  du  tombeau. 

CHAPITRE      XI. 

l'extrême-onction. 

JVIais  c'est  à  la  vue  de  ce  tombeau,  por- 
tique silencieux  d'un  autre  monde  ,  que  le 
christianisme  déploie  sa  sublimité.  Si  la  plupart 
des   cultes   antiques  ont  consacré  la   cendre 


Vouez    voir    mourir   le     iidele    . 


DU    CHRISTIANISME.         91 

des  morts ,  aucun  n'a  songé  à  préparer  l'âme 
pour  ces  rivages  inconnus ,  dont  on  ne  revient 
jamais. 

Venez  voir  le  plus  beau  spectacle  que 
puisse  présenter  la  terre;  venez  voir  mourir 
le  fidèle.  Cet  homme  n'est  plus  l'homme 
du  monde,  il  n'appartient  plus  à  son  pays; 
toutes  ses  relations  avec  la  société  cessent. 
Pour  lui  le  calcul  par  le  temps  finit,  et  il 
ne  date  plus  que  de  la  grande  ère  de  l'éter- 
nité. Un  prêtre  assis  à  son  chevet,  le  console. 
Ce  ministre  saint  s'entretient  avec  l'agonisant 
de  l'immortalité  de  son  ame  ;  et  la  scène 
sublime  que  l'antiquité  entière  n'a  présentée 
qu'une  seule  fois  ,  dans  le  premier  de  ses 
philosophes  mourans,  cette  scène  se  renou- 
velle chaque  jour  sur  l'humble  grabat  du 
dernier  des  chrétiens  qui  expire. 

Enfin  le  moment  suprême  est  arrivé  :  un 
sacrement  a  ouvert  à  ce  juste  les  portes  du 
monde,  un  sacrement  va  les  clorre:la  religion 

le   balança    dans   le   berceau  de  la  vie  :    ses 

s 

beaux  chants  et  sa  main  maternelle  l'endor- 
miront encore  dans  le  berceau  de  la  mort. 
Elle  prépare  le  baptême  de  cette  seconde  nais- 
sance: mais  ce  n'est  plus  l'eau  qu'elle  choisit, 
c'est  l'huile ,    emblème    de    l'incorruptibilité 


93  GENIE 

céleste.  Le  sacrement  libérateur  rompt  peu 
à  peu  les  attaches  du  fidèle  ;  son  ame  ,  à 
moitié  échappée  de  son  corps ,  devient  presque 
visible  sur  son  visage.  Déjà  il  entend  les 
concerts  des  Séraphins  ;  déjà  il  est  prêt 
à  s'envoler  vers  les  régions  où  l'invite  cette 
Espérance  divine  ,  fille  de  la  vertu  et  de 
la  mort.  Cependant  l'Ange  de  la  paix,  des- 
cendant vers  ce  juste,  touche  de  son  sceptre 
d'or  ses  yeux  fatigués ,  et  les  ferme  déli- 
cieusement à  la  lumière.  Il  meurt ,  et  l'on 
n'a  point  entendu  son  dernier  soupir  ;  il 
meurt,  et  long-temps  après  qu'il  n'est  plus, 
ses  amis  font  silence  autour  de  sa  couche, 
car  ils  croient  qu'il  sommeille  encore  ;  tant 
ce  chrétien  a  passé  avec  douceur  ! 


DU    CHRISTIANISME.         93 

PREMIÈRE    PARTIE. 

DOGMES    ET    DOCTRINE. 


LIVRE    SECOND- 

VERTUS      ET      LOIS      MORALES. 


CHAPITRE      PREMIER. 

Vices  et   Vertus  selon  la  Religion. 

-Lia  plupart  des  anciens  philosophes  ont  fait 
le  partage  des  vices  et  des  vertus;  mais  la 
sagesse  de  la  religion  l'emporte  encore  ici 
sur  celle  des  hommes. 

Ne  considérons  d'abord  que  l'orgueil ,  dont 
l'église  fait  le  premier  des  vices.  C'est  le 
péché  de  Satan,  c'est  le  premier  péché  du 
monde.  L'orgueil  est  si  bien  le  principe  du 
mal,  qu'il  se  trouve  mêlé  aux  diverses  infir- 
mités de  l'ame  :  il  brille  dans  le  souris  de 
l'envie  ,  il  éclate  dans  les  débauches   de  la 


94  GENIE 

volupté,  il  compte  l'or  de  l'avarice,  il  étin- 
celle dans  les  yeux  de  la  colère ,  et  suit  les 
grâces  de  la  mollesse. 

C'est  l'orgueil  qui  fit  tomber  Adam  ;  c'est 
l'orgueil  qui  arma  Caïn  de  la  massue  fratri- 
cide ;  c'est  l'orgueil  qui  éleva  Babel  et  renversa 
Babylone.  Par  l'orgueil,  Athènes  se  perdit 
avec  la  Grèce  ;  l'orgueil  brisa  le  trône  de 
Cyrus ,  divisa  l'empire  d'Alexandre ,  et  écrasa 
Rome  ,  enfin ,  sous  le  poids  de  l'univers. 

Dans  les  circonstances  particulières  de  la 
vie ,  l'orgueil  a  des  effets  encore  plus  funestes. 
Il  porte  ses  attentats  jusque  sur  Dieu. 

En  recherchant  les  causes  de  l'athéisme, 
on  est  conduit  à  cette  triste  observation , 
que  la  plupart  de  ceux  qui  se  révoltent 
contre  le  ciel ,  ont  à  se  plaindre  en  quelque 
chose  de  la  société  ou  de  la  nature  (  excepté 
toutefois  des  jeunes  gens  séduits  par  le 
monde ,  ou  des  écrivains  qui  ne  veulent  faire 
que  du  bruit  ).  Mais  comment  ceux  qui  sont 
privés  des  frivoles  avantages  que  le  hasard 
donne  ou  ravit  dans  ses  caprices,  ne  savent- 
ils  pas  trouver  le  remède  à  ce  léger  malheur, 
en  se  rapprochant  de  la  Divinité  ?  Elle  est 
la  véritable  source  des  grâces  :  Dieu  est  si 
bien  la  beauté  par  excellence ,  que  son  nom 


DU    CHRISTIANISME.         95 

seul  prononcé  avec  amour,  suffit  pour  donner 
quelque  chose  de  divin  à  l'homme  le  moins 
favorisé  de  la  nature,  comme  on  l'a  remarqué 
de  Socrate.  Laissons  l'athéisme  à  ceux  qui , 
n'ayant  pas  assez  de  noblesse  pour  s'élever 
au-dessus  des  injustices  du  sort,  ne  montrent 
dans  leurs  blasphèmes,  que  le  premier  vice 
de  l'homme ,  chatouillé  dans  sa  partie  la 
plus  sensible. 

Si  l'église  a  donné  la  première  place  à 
l'orgueil  dans  l'échelle  des  dégradations  hu- 
maines ,  elle  n'a  pas  classé  moins  habilement 
les  six  autres  vices  capitaux.  Il  ne  faut  pas 
croire  que  l'ordre  où  nous  les  voyons  rangés 
soit  arbitraire  ;  il  suffit  de  l'examiner ,  pour 
s'appercevoir  que  la  religion  passe  excellem- 
ment de  ces  crimes  qui  attaquent  la  société 
en  général,  à  ces  délits  qui  ne  retombent  que 
sur  le  coupable.  Ainsi ,  par  exemple ,  l'envie , 
la  luxure,  l'avarice  et  la  colère  suivent  immé- 
diatement l'orgueil ,  parce  que  ce  sont  des 
vices  qui  s'exercent  sur  un  sujet  étranger , 
et  qui  ne  vivent  qu'au  milieu  des  hommes, 
tandis  que  la  gourmandise  et  la  paresse ,  qui 
viennent  les  dernières,  sont  des  inclinations 
solitaires  et  honteuses  ,  réduites  à  chercher 
en   elles-mêmes  leurs  principales  voluptés. 


96  GENIE 

Dans  les  vertus  préférées  par  le  christia- 
nisme ,  et  dans  le  rang  qu'il  leur  assigne  , 
même  connaissance  de  la  nature.  Avant  Jesus- 
Christ ,  l'ame  de  l'homme  était  un  chaos  ; 
le  Verbe  se  fit  entendre ,  aussitôt  tout  se 
débrouilla  dans  le  inonde  intellectuel ,  comme 
à  la  même  Parole ,  tout  s'était  jadis  arrangé 
dans  le  monde  physique  :  ce  fut  la  création 
morale  de  l'univers.  Les  vertus  montèrent 
comme  des  feux  purs  dans  les  cieux  :  les 
unes ,  soleils  éclatans ,  appelèrent  les  regards 
par  leur  brillante  lumière  ;  les  autres ,  modestes 
étoiles  ,  cherchèrent  la  pudeur  des  ombres , 
où  cependant  elles  ne  purent  se  cacher.  Dès- 
lors  on  vit  s'établir  une  admirable  balance 
entre  les  forces  et  les  faiblesses;  la  religion 
dirigea  ses  foudres  contre  l'orgueil,  vice  qui 
se  nourrit  de  vertus  :  elle  le  découvrit  dans 
les  replis  de  nos  cœurs  ,  elle  le  poursuivit 
dans  ses  métamorphoses  ;  les  Sacremens  mar- 
chèrent contre  lui  en  une  armée  sainte,  et 
l'Humilité ,  vêtue  d'un  sac  ,  les  reins  ceints 
d'une  corde  ,  les  pieds  nus ,  le  front  couvert 
de  cendre ,  les  yeux  baissés  et  en  pleurs , 
devint  une  des  premières  vertus  du  fidèle. 


CHAPITRE 


DU    CHRISTIANISME.         97 


CHAPITRE      IL 

De    la  Foi. 

-lLt  quelles  étaient  les  vertus  tant  recom- 
mandées par  les  Sages  de  la  Grèce  ?  la 
force ,  la  tempérance  et  la  prudence.  Jesus- 
Christ  seul  pouvait  enseigner  au  monde , 
que  la  foi ,  l'espérance  et  la  charité  sont  les 
vertus  qui  conviennent  à  l'ignorance,  comme 
à  la  misère  de  l'homme. 

C'est  une  prodigieuse  raison,  sans  doute, 
que  celle  qui  nous  a  montré  dans  la  foi  la 
source  des  vertus.  Il  n'y  a  de  puissance  que 
dans  la  conviction.  Un  raisonnement  n'est 
fort,  un  poème  n'est  divin,  une  peinture 
n'est  belle  ,  que  parce  que  l'esprit  ou  l'œil 
qui  en  juge ,  est  convaincu  d'une  certaine 
vérité  cachée  dans  ce  raisonnement ,  ce  poème, 
ce  tableau.  Un  petit  nombre  de  soldats  per- 
suadés de  l'habileté  de  leur  général ,  peuvent 
enfanter  des  miracles.  Trente -cinq  mille 
Grecs  suivent  Alexandre  à  la  conquête  du 
monde;  Lacédémone  se  confie  en  Lycurgue, 
et  Lacédémone  devient  la  plus  sage  des 
cités  ;  Babylone  se  présume  faite  pour  les 
i.  G 


98  GENIE 

grandeurs ,  et  les  grandeurs  se  prostituent 
à  sa  foi  mondaine  ;  un  oracle  donne  la  terre 
aux  Romains,  et  les  Romains  obtiennent  la 
terre  ;  Colomb ,  seul  de  tout  un  monde  , 
s'obstine  à  croire  à  un  nouvel  univers ,  et 
un  nouvel  univers  sort  des  flots.  L'amitié , 
le  patriotisme,  l'amour,  tous  les  sentimens 
nobles  sont  aussi  une  espèce  de  foi.  C'est 
parce  qu'ils  ont  cru ,  que  les  Codrus ,  les 
Pylade,  les  Régulus,  les  Arie,  ont  fait  des 
prodiges.  Et  voilà  pourquoi  ces  cœurs  qui 
ne  croient  rien ,  qui  traitent  d'illusions  les 
attachemens  de  lame,  et  de  folie  les  belles 
actions,  qui  regardent  en  pitié  l'imagination 
et  la  tendresse  du  génie  ;  voilà  pourquoi  ces 
cœurs  n'achèveront  jamais  rien  de  grand , 
de  généreux  ;  ils  n'ont  de  foi  que  dans  la 
matière  et  dans  la  mort ,  et  ils  sont  déjà 
insensibles  comme  l'une,  et  glacés  comme 
l'autre. 

Dans  le  langage  de  l'ancienne  chevalerie, 
bailler  sa  foi,  était  synonyme  de  tous  les 
prodiges  de  l'honneur.  Roland,  Duguesclin5 
Baïard  ,  étaient  de  féaux  chevaliers  ,  et  les 
champs  de  Roncevaux,  d'Auray,  de  Bresse, 
les  descendans  des  Maures,  des  Anglais,  des 
Lombards  ,   disent  encore  aujourd'hui  quels 


DU    CHRISTIANISME.         99 

étaient  ces  hommes  qui  prêtaient  foi  et 
hommage  à  Jeur  dieu  ,  leur  dame  et  leur 
roi.  Que  d'idées  antiques  et  touchantes  s'at- 
tachent à  notre  seul  mot  de  foyer ,  dont 
l'étymologie  est  si  remarquable  !  Citerons- 
nous  les  martyrs ,  «  ces  héros  qui  ,  selon 
S.  Ambroise  ,  sans  armées ,  sans  légions  , 
ont  vaincu  les  tyrans,  adouci  les  lions,  ôté  au 
feu  sa  violence,  et  au  glaive  sa  pointe  (1)?  » 
La  foi  même  ,  envisagée  sous  ce  rapport , 
est  une  force  si  terrible  ,  qu'elle  boulever- 
serait le  monde,  si  elle  était  appliquée  à 
des  fins  perverses.  Il  n'y  a  rien  qu'un  homme, 
sous  le  joug  d'une  persuasion  intime,  et  qui 
soumet  sans  condition  sa  raison  à  celle  d'un 
autre  homme  ,  ne  soit  capable  d'exécuter. 
Ce  qui  prouve  que  les  plus  éminentes  vertus, 
quand  on  les  séj)are  de  Dieu  et  qu'on  les 
veut  prendre  dans  leurs  simples  rapports 
moraux,  touchent  de  près  aux  plus  grands 
vices.  Si  les  philosophes  avaient  fait  cette 
observation  ,  ils  ne  se  seraient  pas  tant 
donné  de  peine  pour  fixer  les  limites  du 
bien  et  du  mal.  Le  christianisme  n'a  pas 
eu  besoin,  comme  Aristote,   d'inventer  une 


(1)  Ambros.  de  Off.  cap.  35. 

G    2 


ioo  GENIE 

échelle,  pour  y  placer  ingénieusement  une 
vertu  entre  deux  vices;  il  a  tranché  la  diffi- 
culté d'une  manière  sûre ,  en  nous  montrant 
que  les  vertus  ne  sont  des  vertus,  qu'autant 
quelles  refluent  vers  leur  source ,  c'est-à- 
dire  vers  Dieu. 

Cette  vérité  nous  restera  assurée ,  si  nous 
appliquons  la  foi  à  ces  mêmes  affaires 
humaines  ,  mais  en  la  faisant  survenir  par 
l'entremise  des  idées  religieuses.  De  la  foi 
vont  naître  les  vertus  de  la  société ,  puisqu'il 
est  vrai ,  du  consentement  unanime  des  sages, 
que  le  dogme  qui  commande  de  croire  en 
un  Dieu  rémunérateur  et  vengeur ,  est  le 
plus  ferme  soutien  de  la  morale  et  de  la 
politique. 

Enfin ,  si  vous  employez  la  foi  à  son 
véritable  usage  (*)  ,  si  vous  la  tournez  entiè- 
rement vers  le  Créateur ,  si  vous  en  faites 
l'œil  intellectuel  par  qui  vous  découvrez  les 
merveilles  de  la  cité  sainte,  et  l'empire  des 
existences  réelles ,  si  elle  sert  d'ailes  à  votre 
ame,  pour  vous  élever  au-dessus  des  peines 
de  la  vie  ,  vous  reconnaîtrez  que  les  livres 
saints  n'ont  pas  trop  exalté  cette  vertu ,  lors- 
qu'ils ont  parlé  des  prodiges  qu'on  peut  faire 

(*)  Voyez  la  note  D  à  la  fin  du  volume. 


DU  CHRISTIANISME.  101 
avec  elle.  Foi  céleste  !  foi  consolatrice  !  tu 
fais  plus  que  de  transporter  les  montagnes  : 
tu  soulèves  les  poids  accablans,  qui  pèsent 
sur  le  cœur  de  l'homme  ! 

CHAPITRE      III. 

De  V Espérance  et  de  la  Charité. 

I  /espérance  ,  seconde  vertu  théologale ,  a 
presque  la  même  force  que  la  foi  :  le  Désir 
est  le  père  de  la  Puissance  ;  quiconque  désire 
fortement,  obtient.  Cherchez,  a  dit  J.  C. , 
et  vous  trouverez  ;  frappez ,  et  Ton  vous 
ouvrira.  Pythagore  disait  dans  le  même  sens  : 
La  puissance  habite  auprès  de  la  nécessité  ; 
car  nécessité  implique  privation ,  et  la  pri- 
vation marche  avec  le  désir.  Père  de  la 
puissance ,  le  désir  ou  l'espérance  est  un 
véritable  génie  ;  il  a  cette  virilité  qui  enfante , 
et  cette  soif  qui  ne  s'éteint  jamais.  Un  homme 
se  voit-il  trompé  dans  ses  projets?  c'est 
qu'il  n'a  pas  désiré  avec  ardeur  ;  c'est  qu'il 
a  manqué  de  cet  amour  qui  saisit  tôt  ou 
tard  l'objet  auquel  il  aspire,  de  cet  amour 
qui,  dans  la  Divinité  ,  embrasse  tout  et  jouit 
de  tous  les  mondes,  par  une  immense  espé- 
rance toujours  satisfaite ,  et  qui  renaît  toujours.. 

G  3 


ïo3  GENIE 

Il  y  a  cependant  une  différence  essentielle 
entre  la  foi ,  et  l'espérance  considérée  comme 
force.  La  foi  a  son  foyer  hors  de  nous  ; 
elle  nous  vient  d'un  objet  étranger;  l'espé- 
rance au  contraire  nait  au  dedans  de  nous, 
pour  se  porter  au  dehors.  On  nous  impose 
la  première  ,  notre  propre  désir  fait  naitre 
la  seconde;  celle-là  est  une  obéissance,  celle- 
ci  un  amour.  Mais  comme  la  foi  engendre 
plus  facilement  les  autres  vertus ,  comme 
elle  découle  directement  de  Dieu  ,  que  par 
conséquent,  étant  une  émanation  de  l'Eternel , 
elle  est  plus  belle  que  l'espérance  qui  n'est 
qu'une  partie  de  l'homme ,  l'église  a  dû  placer 
la  foi  au  premier  rang. 

Mais  l'espérance  offre  en  elle-même  un 
caractère  particulier;  c'est  celui  qui  la  met 
en  rapport  avec  nos  misères.  Sans  doute 
elle  fut  révélée  par  le  ciel ,  cette  religion 
qui  fit  une  vertu  de  l'espérance  !  Cette  nour- 
rice des  infortunés ,  placée  auprès  de  l'homme , 
comme  une  mère  auprès  de  son  enfant 
malade ,  le  berce  dans  ses  bras ,  le  suspend 
à  sa  mamelle  intarissable,  et  l'abreuve  d'un 
lait  qui  calme  ses  douleurs.  Elle  veille  à 
son  chevet  solitaire  ,  elle  l'endort  par  des 
chants  magiques.  Nest-il  pas  surprenant  de 


DU    CHRISTIANISME.        io3 

voir  l'espérance ,  qu'il  est  si  doux  de  garder , 
et  qui  semble  un  mouvement  naturel  de 
lame ,  de  la  voir  se  transformer  pour  le 
chrétien  en  une  vertu  rigoureusement  exigée? 
En  sorte  que  ,  quoi  qu'il  fasse,  on  l'oblige 
de  boire  à  longs  traits  à  cette  coupe  enchantée , 
où  tant  de  misérables  s'estimeraient  heureux 
de  mouiller  un  instant  leurs  lèvres.  Il  y  a 
plus  (  et  c'est  ici  la  merveille  )  ,  il  sera 
récompensé  d'avoir  espéré ,  autrement  à' avoir 
fait  son  propre  bonheur.  Le  fidèle,  toujours 
militant  dans  la  vie ,  toujours  aux  prises 
avec  l'ennemi ,  est  traité  par  la  religion  dans 
sa  défaite  ,  comme  ces  généraux  vaincus  , 
que  le  Sénat  romain  recevait  en  triomphe, 
par  la  seule  raison  qu'ils  n'avaient  pas  désespéré 
du  salut  final.  Mais  si  les  anciens  attribuaient 
quelque  chose  de  merveilleux  à  l'homme 
que  l'espoir  n'abandonne  jamais  ,  qu'auraient- 
ils  pensé  du  chrétien  qui,  dans  son  étonnant 
langage  ,  ne  dit  plus  entretenir ,  mais  pra- 
tiquer l'espérance  ? 

Quant  à  la  charité  ,  fille  de  J.  C.  ,  elle 
signifie ,  au  sens  propre  ,  grâce  et  joie.  La 
religion  voulant  reformer  le  cœur  humain, 
et  tourner  au  profit  des  vertus  nos  affections 
et   nos    tendresses,  a  inventé  une    nouvelle 

G  4 


104  GENIE 

passion  :  elle  ne  s'est  servie,  poor  l'exprimer, 
ni  du  mot  d'amour ,  qui  n'est  pas  assez 
sévère ,  ni  du  mot  d'amitié  ,  qui  se  perd 
au  tombeau ,  ni  du  mot  de  pitié ,  trop  voisin 
de  l'orgueil  ;  mais  elle  a  trouvé  l'expression 
de  cari  tas,  charité,  qui  renferme  les  trois 
premières  ,  et  qui  tient  en  même  temps  à 
quelque  chose  de  céleste.  Par-là,  elle  dirige 
nos  penchans  vers  le  ciel ,  en  les  épurant 
et  les  reportant  au  Créateur  ;  par-là ,  elle 
nous  enseigne  cette  vérité  merveilleuse,  que 
les  hommes  doivent ,  pour  ainsi  dire ,  s'aimer 
à  travers  Dieu  qui  spiritualise  leur  amour; 
et  n'en  laisse  que  l'immortelle  essence  ,  en 
lui  servant   de  passage. 

Mais  ,  si  la  charité  est  une  vertu  chré- 
tienne, directement  émanée  de  l'Eternel  et 
de  son  Verbe ,  elle  est  aussi  en  étroite  alliance 
avec  la  nature.  C'est  à  cette  harmonie  con- 
tinuelle du  ciel  et  de  la  terre  ,  de  Dieu  et 
de  l'humanité,  qu'on  reconnaît  le  caractère 
de  la  vraie  religion.  Souvent  les  institutions 
morales  et  politiques  de  l'antiquité  sont  en 
contradiction  avec  les  sentimens  de  l'âme. 
Le  christianisme  ,  au  contraire ,  toujours 
d'accord  avec  les  cœurs  ,  ne  commande 
point  des  vertus  abstraites  et  solitaires ,  mais 


DU    CHRISTIANISME.        io5 

dos  vertus  tirées  de  nos  besoins  et  utiles  à 
tous.  Il  a  placé  la  charité  comme  un  puits 
d'abondance  dans  les  déserts  de  la  vie.  «  La 
charité  est  patiente  ,  dit  l'Apôtre  ;  elle  est 
douce  ,  elle  ne  cherche  à  surpasser  personne  , 
elle  n'agit  point  avec  témérité,  elle  ne  s'enfle 
point. 

»  Elle  n'est  point  ambitieuse  ;  elle  ne  suit 
point  ses  intérêts;  elle  ne  s'irrite  point;  elle 
ne  pense  point  le  mal. 

»  Elle  ne  se  réjouit  point  dans  l'injustice  ; 
mais  elle  se  plaît  dans  la  vérité. 

»  Elle  tolère  tout ,  elle  croit  tout ,  elle 
espère  tout ,  elle  souffre  tout.  »   (  i  ) 

CHAPITRE      IV. 

Des  Lois   morales,    ou  du  Décalogue. 

1 L  est  humiliant  pour  notre  orgueil ,  de 
trouver  que  les  maximes  de  la  sagesse  humaine 
peuvent  se  renfermer  dans  quelques  pages. 
Et  dans  ces  pages  encore ,  combien  d'erreurs  ! 
Les  lois  de  Minos  et  de  Lycurgue  ne  sont 
restées  debout ,  après   la  chute   des  peuples 

(i)   S.  Paul,  ad  Corinth.  cap.  i3,  v.  4  et  seq. 


io6  GENIE 

pour  lesquels  elles  furent  érigées ,  que  comme 
les  pyramides  des  déserts  ,  immortels  palais 
de  la  mort. 

Lois    du    second    Zoroastre. 

Le  temps  sans  bornes  et  incréé ,  est  le 
créateur  de  tout.  La  parole  fut  sa  fille  ;  et 
de  sa  fille  naquit  Orsmus ,  dieu  du  bien,  et 
Arimhan  ,  dieu  du  mal. 

Invoque  le  taureau  céleste ,  père  de  l'herbe 
et  de  l'homme. 

L'œuvre  la  plus  méritoire  est  de  bien 
labourer  son  champ. 

Prie  avec  pureté  de  pensée,  de  parole  et 
d'action.   (  i  ) 

Enseigne  le  bien  et  le  mal  à  ton  fils  âgé 
de  cinq  ans.  (  2  ) 

Que  la  loi  frappe  l'ingrat.    (3) 

Qu'il  meure ,  le  fils  qui  a  désobéi  trois  fois 
à  son  père. 

La  loi  déclare  impure  la  femme  qui  passe 
à  un  second  hymen. 

Frappe  le  faussaire  de   verges. 


(1)  Zend-Av. 

(2)  Xenoph.  Cyr.  Plat,  de  Leg.  lib.  IL 
(  3  )  Xenoph.  ib. 


DU    CHRISTIANISME.        I07 
Méprise  le  menteur. 

A  la  fin  et  au  renouvellement  de  l'année, 
observe  dix  jours  de  fêtes. 

Lois     Indiennes. 

L'univers   est  "Wichnou. 

Tout  ce  qui  a  été,  c'est  lui;  tout  ce  qui 
est ,   c'est  lui  ;  tout  ce  qui  sera  ,  c'est  lui. 

Hommes ,   soyez  égaux. 

Aime  la  vertu  pour  elle  ;  renonce  au  fruit 
de  tes  œuvres. 

Mortel  ,  sois  sage  ,  tu  seras  fort  comme 
dix  mille  éléphans. 

L'ame  est  Dieu. 

Confesse  les  fautes  de  tes  enfans  au  soleil 
et  aux  hommes ,  et  purifie-toi  dans  l'eau  du 
Gange.  (  i  ) 

Lois     Égyptiennes. 

Cnef,  dieu  universel,  ténèbres  inconnues, 
obscurité  impénétrable. 

Osiris  est  le  dieu  bon  ;  Typhon  le  dieu 
méchant. 

Honore  tes  parens. 

Suis  la  profession  de  ton  père. 

(  i  )  Pr.  des  Br.  Hist.  qf  Ind.  Diod.  Sic.  etc. 


108  GENIE 

Sois  vertueux  ;  les  juges  du  lac  pronon- 
ceront après  ta  mort  sur  tes  œuvres. 

Lave  ton  corps  deux  fois  le  jour,  et  deux 
fois  la  nuit. 

Vis  de  peu. 

Ne  révèle  point  les  mystères.  (  i  ) 

Lois     de    Minos. 

Ne  jure  point  par  les  dieux. 

Jeune  homme  ,  n'examine  point  la  loi. 

La  loi  déclare  infâme  quiconque  n'a  point 
d'ami. 

Que  la  femme  adultère  soit  couronnée  de 
laine ,  et  vendue. 

Que  vos  repas  soient  publics  ,  votre  "vie 
frugale  ,  et  vos  danses  guerrières.  (  2  ) 

(  Nous  ne  donnerons  point  ici  les  lois  de 
Lycurgue  ,  parce  qu'elles  ne  font  en  partie 
que  répéter  celles  de  Minos.  ) 

Lois      de     S  o  l  o  N. 

Que  l'enfant  qui  néglige  d'ensevelir  son  père , 
que  celui  qui  ne  le  défend  point ,  meure. 
Que  le   temple  soit  interdit  à  l'adultère. 


(1  )  Herod.  liv.  IL  Plat,  de  Leg.  Plut,  de  Is.  et  Os. 
(2)  Arist.  Pol.  Plat,  de  Leg. 


DU    CHRISTIANISME.        109 

Que  le  magistrat   ivre  boive  la  ciguë. 

La  mort  au  soldat  lâche. 

La  loi  permet  de  tuer  le  citoyen  qui 
demeure  neutre  au  milieu  des  dissentions 
civiles. 

Que  celui  qui  veut  mourir  le  déclare  à 
l'Archonte  ,  et  meure. 

Que   le  sacrilège  meure. 

Epouse,  guide  ton  époux  aveugle. 

L'homme  sans  mœurs  ne  pourra  gou- 
verner. (  1  ) 

Lois    primitives    de    Rome. 

Honore  la  petite  fortune. 
Que  l'homme  soit  laboureur  et  guerrier. 
Réserve  le   vin  aux  vieillards. 
Condamne  à  mort  le  laboureur  qui  mange 
le  bœuf.   (  2  ) 

Lois  des   Gaules   ou  des  DruÏdes. 

L'univers  est  éternel ,   lame  immortelle. 
Honore  la    nature. 

Défendez  votre  mère  ,  votre  patrie ,  la 
terre. 


(1)  PI.  in  Vit.  Sol.  Tit.  Liv. 

(2)  PI.  in  Num.  Tit.  Liv. 


no  GENIE 

Admets  la  femme  dans  tes  conseils. 

Honore  l'étranger,  et  mets  à  part  sa  portion 
dans  ta  récolte. 

Que  l'infâme  soit  enseveli  dans  la  boue. 

N'élève  point  de  temple ,  et  ne  confie 
l'histoire  du  passé  qu'à  ta  mémoire. 

Homme,  tu  es  libre,  sois  sans  propriété. 

Honore  le  vieillard ,  et  que  le  jeune  homme 
ne  puisse  déposer  contre  lui. 

Le  brave  sera  récompensé  après  la  mort , 
et   le  lâche  puni,    (i) 

Lois    de    Pythagore. 

Honore  les  Dieux  immortels  ,  tels  qu'ils 
sont  établis  par  la  loi. 

Honore  tes  parens. 

Fais  ce  qui  n'affligera  pas  ta  mémoire. 

N'admets  point  le  sommeil  dans  tes  yeux , 
avant  d'avoir  examiné  trois  fois  dans  ton 
ame  les  œuvres  de  ta  journée. 

Demande-toi  :  Où  ai-je  été  ?  Qu'ai-je  fait  ? 
Qu'aurais-je  dû  faire  ? 

Ainsi ,  après  une  vie  sainte  ,  lorsque  ton 
corps  retournera  aux  élémens ,  tu  deviendras 

(i)  Tac.  de  Mor.  Germ.  Strab.  Cebs.  corn.  Edda.  etc. 


DU    CHRISTIANISME.        m 

immortel  et  incorruptible  ,    tu    ne    pourras 
plus  mourir.    (  i  ) 

Tel  est  à-peu-près  tout  ce  qu'on  peut 
recueillir  de  cette  antique  sagesse  des  temps , 
si  fameuse.  Là,  Dieu  est  représenté  comme 
quelque  chose  d'obscur  ;  sans  doute  ,  mais 
à  force  de  lumière  :  des  ténèbres  couvrent 
la  vue  ,  lorsqu'on  cherche  à  contempler  le 
soleil.  Ici ,  l'homme  sans  ami  est  déclaré 
infâme  ;  ce  législateur  a  donc  déclaré  infâmes 
presque  tous  les  infortunés  ?  Plus  loin  ,  le 
suicide  devient  loi  ;  enfin  ,  quelques-uns  de 
ces  sages  semblent  oublier  entièrement  un 
Etre  Suprême.  Et  que  de  choses  vagues , 
incohérentes,  communes,  dans  la  plupart  de 
ces  sentences  !  Les  sages  du  Portique  et  de 
l'Académie  énoncent  tour  à  tour  des  maximes 
si  contradictoires ,  qu'on  peut  souvent  prouver 


(i)  On  pourrait  ajouter  à  ces  Tables  un  extrait  de  la 
République  de  Platon,  ou  plutôt  des  douze  livres  de  ses  lois, 
qui  sont,  à  notre  avis,  son  meilleur  ouvrage,  tant  par  le 
beau  tableau  des  trois  vieillards  qui  discourent  en  allant  à 
la  fontaine ,  que  par  la  raison  qui  règne  dans  ce  dialogue. 
Mais  ces  préceptes  n'ont  point  été  mis  en  pratique  ,  ainsi 
nous   nous   abstiendrons  d'en  parler. 

Quant  au  Coran,  ce  qui  s'y  trouve  de  saint  et  de  juste,  est 
emprunté  presque  mot  pour  mot  de  nos  livres  sacrés  ;  le 
reste  est  une  compilation  rabbinique. 


lia  GENIE 

par  le  même  livre  ,  que  son  auteur  croyait 
et  ne  croyait  point  en  Dieu  ,  qu'il  recon- 
naissait et  ne  reconnaissait  point  une  vertu 
positive ,  que  la  liberté  est  le  premier  des 
biens  ,  et  le  despotisme  le  meilleur  des 
gouvernemens. 

Si ,  au  milieu  de  tant  de  perplexités  ,  on 
voyait  paraître  un  code  de  lois  morales , 
sans  contradictions ,  sans  erreurs ,  qui  fit 
cesser  nos  incertitudes,  qui  nous  apprit  ce 
que  nous  devons  croire  de  Dieu,  et  quels 
sont  nos  véritables  rapports  avec  les  hommes  ; 
si  ce  code  s'annonçait  avec  une  assurance  de 
ton  et  une  simplicité  de  langage  inconnues 
jusqu'alors:  ne  faudrait-il  pas  en  conclure, 
que  ces  lois  ne  peuvent  émaner  que  du 
Ciel  ?  Nous  les  avons ,  ces  préceptes  divins  : 
et  quels  préceptes  pour  le  sage  !  et  quel 
tableau   pour   le   poëte  ! 

Voyez  cet  homme  qui  descend  de  ces 
hauteurs  brûlantes.  Ses  mains  soutiennent 
une  table  de  pierre  sur  sa  poitrine  ,  son 
front  est  orné  de  deux  rayons  de  feu,  son 
visage  resplendit  des  gloires  du  Seigneur , 
la  terreur  de  Jéhovah  le  précède  :  à  l'horizon 
se  déploie  la  chaîne  du  Liban  avec  ses 
éternelles  neiges,   et  ses  cèdres  fuyant  dans 

le 


DU    CHRISTIANISME.       ix3 

le  ciel.  Prosternée  au  pied  de  la  montagne,  la 
postérité  de  Jacob  se  voile  la  tète,  dans  la  crainte 
de  voir  Dieu  et  de  mourir.  Cependant  les  ton- 
nerres se  taisent,  et  voici  venir  une  voix  : 

Ecoute,    ô  toi  Israël,   moi  Jéhovah,    tes 
Dieux    (  i  )  ,    qui    t'ai   tiré    de    la    terre    de 
Mitzraïm ,   de  la  maison  de  servitude. 
i   II  ne  sera  point  à  toi  d'autres  Dieux  devant 

ma  face. 

2  Tu  ne  te  feras  point  d'idole  par  tes  mains, 
ni  aucune  image  de  ce  qui  est  dans  les  éton- 
nantes eaux  supérieures  ,  ni  sur  la  terre 
au-dessous  ,  ni  dans  les  eaux  sous  la  terre. 
Tu  ne  t'inclineras  point  devant  les  images, 
et  tu  ne  les  serviras  point;  car  moi,  je  suis 
Jéhovah ,  tes  Dieux  ,  le  Dieu  fort ,  le  Dieu 
jaloux ,  poursuivant  l'iniquité  des  pères ,  l'ini- 
quité de  ceux  qui  me  haïssent,  sur  les  fils  de 
la  troisième  et  de  la  quatrième  génération, 
et  je  fais  mille  fois  grâces  à  ceux  qui  m'aiment 
et  qui  gardent  mes  commandemens. 

3  Tu  ne  prendras  point  le  nom  de  Jéhovah ,  tes 
Dieux ,  en  vain  ;  car  il  ne  déclarera  point 
innocent  celui  qui  prendra  son  nom  en  vain. 

(r)  On  donne  le  Décalogue  mot  à  mot  de  l'hébreu,  à 
cause  de  cette  expression  ,  tes  Dieux ,  qu'aucune  version  n'a 
rendue.    Voyez  la  note  E  à  la  fin  du  volume. 

i.  H 


n4  GENIE 

4  Souviens-toi  du  jour  du  sabbath  pour  le  sanc- 
tifier. Six  jours  tu  travailleras,  et  tu  feras 
ton  ouvrage ,  et  le  jour  septième  de  Jéliovah , 
tes  Dieux ,  tu  ne  feras  aucun  ouvrage  ,  ni 
toi,  ni  ton  fils,  ni  ta  fille,  ni  ton  serviteur, 
ni  ta  servante ,  ni  ton  chameau ,  ni  ton  hôte , 
devant  tes  portes  ;  car  en  six  jours  Jéliovah 
lit  les  merveilleuses  eaux  supérieures  (  i  )  , 
la  terre  et  la  mer,  et  tout  ce  qui  est  en 
elles,  et  il  se  reposa  le  septième  :  or, 
Jéliovah  le   bénit   et  le  sanctifia. 

5  Honore  ton  père  et  ta  mère,  afin  que  tes 
jours  soient  longs  sur  la  terre  et  par-delà 
la  terre  que  Jéliovah ,  tes  Dieux  ,  t'a 
donnée. 

6  Tu  ne  tueras  point. 

7  Tu  ne  seras  point  adultère. 

8  Tu  ne  voleras  point. 

9  Tu  ne  porteras  point  contre  ton  voisin 
un  faux  témoignage. 


(  i  )  Cette  traduction  est  loin  de  donner  une  idée  de  la 
magnificence  du  texte.  Shamajim  est  une  sorte  de  cri  d'ad- 
miration ,  comme  la  voix  d'un  peuple  qui ,  en  regardant  le 
firmament,  s'écrierait:  Voyez  ces  eaux  miraculeuses  sus- 
pendues en  voûte  sur  nos  têtes  !  ces  dômes  de  cristal  et  de 
diamant  !  On  ne  peut  rendre  en  fiançais ,  dans  la  traduc- 
tion d'une  loi ,  cette  poésie   qu'exprime  un  seul  mot. 


DU    CHRISTIANISME.       n5 

10  Tu  ne  désireras  point  la  maison  de  ton 
voisin  ,  ni  la  femme  de  ton  voisin  ,  ni 
son  serviteur ,  ni  sa  servante ,  ni  son 
bœuf,  ni  son  âne,  ni  rien  de  ce  qui  est 
à  ton  voisin. 

Voilà  les  lois  que  l'Eternel  a  gravées , 
non -seulement  sur  la  pierre  de  Sinaï,  mais 
encore  dans  le  cœur  de  l'homme.  On  est 
frappé  d'abord  du  caractère  d'universalité 
qui  distingue  cette  table  divine  des  tables 
humaines  qui  la  précèdent.  C'est  ici  la  loi  de 
tous  les  peuples ,  de  tous  les  climats ,  de  tous 
les  temps.  Pythagore  et  Zoroastre  s'adressent 
à  des  Grecs  et  à  des  Mèdes  ;  Jéhovah  parle  à 
tous  les  hommes  :  on  reconnaît  ce  Père  tout- 
puissant  qui  veille  sur  la  création,  et  qui  laisse 
également  tomber  de  sa  main  le  grain  de  blé  qui 
nourrit  l'insecte ,  et  le  soleil  qui  l'éclairé. 

Rien  n'est  ensuite  plus  admirable  dans 
leur  simplicité  pleine  de  justice ,  que  ces 
lois  morales  des  Hébreux.  Les  païens  ont 
recommandé  d'honorer  les  auteurs  de  nos 
jours  :  Solon  décerne  la  mort  au  mauvais 
fils.  Que  fait  Dieu  ?  Il  promet  la  vie  à  la 
piété  filiale.  Ce  commandement  est  pris  à 
la  source  même  de  la  nature.   Dieu  fait  un 

H  2 


nG  GENIE 

précepte  de  l'amour  filial ,  il  n'en  fait  pas 
un  de  l'amour  paternel;  il  savait  que  le  fils, 
en  qui  viennent  se  réunir  les  souvenirs  et 
les  espérances  du  père  ,  ne  serait  souvent 
que  trop  aimé  de  ce  dernier  ;  mais  au  fils 
il  commande  d'aimer  ,  car  il  connaissait 
l'inconstance  et  l'orgueil  de  la  jeunesse. 

A  la  force  du  sens  interne  se  joint,  dans 
le  Décalogue,  comme  dans  les  autres  œuvres 
du  Tout-puissant ,  la  majesté  et  la  grâce  des 
formes.  Le  Brachmane  exprime  lentement  les 
trois  présences  de  Dieu  ;  le  nom  de  Jéliovah 
les  énonce  en  un  seul  mot  ;  ce  sont  les  trois 
temps  du  verbe  être ,  unis  par  une  combinaison 
sublime:  havah,  il  fut;  hovah ,  étant,  ou  il 
est  ;  et  je ,  qui ,  lorsqu'il  se  trouve  placé  devant 
les  trois  lettres  radicales  d'un  verbe,  indique 
le  futur ,  en  hébreu ,  il  sera. 

Enfin ,  les  législateurs  antiques  ont  marqué 
dans  leurs  codes  les  époques  des  fêtes  des 
nations  ;  mais  le  jour  du  repos  d'Israël  est 
le  jour  même  du  repos  de  Dieu.  L'Hébreu, 
et  son  héritier  le  Gentil ,  dans  les  heures 
de  son  obscur  travail ,  n'a  rien  moins  devant 
les  yeux  que  la  création  successive  de  l'univers. 
La  Grèce,  pourtant  si  poétique,  n'a  jamais 
songé   à    rapporter  les   soins   du    laboureur 


DU    CHRISTIANISME.        117 

ou  de  l'artisan ,  à  ces  fameux  instans  où 
Dieu  créa  la  lumière ,  traça  la  route  au 
soleil  ,   et   anima  le   cœur  de  l'homme. 

Lois  de  Dieu  ,  que  vous  ressemblez  peu 
à  celles  des  hommes  !  Eternelles  comme 
le  principe  dont  vous  êtes  émanées ,  c'est 
en  vain  que  les  siècles  s'écoulent  ;  vous 
résistez  aux  siècles ,  à  la  persécution ,  et 
à  la  corruption  même  des  peuples.  Cette 
législation  religieuse  ,  organisée  au  sein  des 
législations  politiques  (et  néanmoins  indé- 
pendante de  leurs  destinées),  est  un  grand 
prodige.  Tandis  que  les  formes  des  royaumes 
passent  et  se  modifient ,  que  le  pouvoir 
roule  de  main  en  main  au  gré  du  sort  ; 
quelques  chrétiens,  restés  fidèles  au  milieu 
des  inconstances  de  la  fortune  ,  continuent 
d'adorer  le  même  Dieu ,  de  se  soumettre 
aux  mêmes  lois  ,  sans  se  croire  dégagés  de 
leurs  liens  par  les  révolutions  ,  le  malheur 
et  l'exemple.  Quelle  religion  dans  l'antiquité 
n'a  pas  perdu  son  influence  morale  ,  en 
perdant  ses  prêtres  et  ses  sacrifices  ?  Où 
sont  les  mystères  de  l'antre  de  Trophonius, 
et  les  secrets  de  Cérès-Eleusine  ?  Apollon 
n'est -il  pas  tombé  avec  Delphes,  Baal  avec 
Babylone ,  Sérapis  avec  Thèbes ,  Jupiter  avec 

H  3 


n8  GENIE 

le  Capitole?  Le  christianisme  seul  a  souvent 
vu  s'écrouler  les  édifices  où  se  célébraient 
ses  pompes,  sans  être  ébranlé  de  la  chute. 
Jesus-Christ  n'a  pas  toujours  eu  des  temples, 
mais  tout  est  temple  au  Dieu  vivant ,  et 
la  maison  des  morts ,  et  la  caverne  de  la 
montagne  ,  et  sur-tout  le  cœur  du  juste  ; 
Jesus-Christ  n'a  pas  toujours  eu  des  autels 
de  porphyre ,  des  chaires  de  cèdre  et  d'ivoire , 
et  des  heureux  pour  serviteurs  ;  mais  une 
pierre  au  désert  suffit  pour  y  célébrer  ses 
mystères ,  un  arbre  pour  y  prêcher  ses  lois , 
et  un  lit  d'épines  pour  y  pratiquer  ses 
vertus. 


DU    CHRISTIANISME.        119 

PREMIÈRE    PARTIE. 

DOGMES    ET    DOCTRINE. 


LIVRE     T  R  O  I  S  I  E  M  E. 

VÉRITÉS   DES    ÉCRITURES;    CHUTE  DE  L'HOMME. 


CHAPITRE     PREMIER. 

Supériorité  de   la   Tradition  de  Moïse   sur 
toutes  les  autres  Cosmogonies. 

IL  y  a  des  vérités  que  personne  ne  con- 
teste ,  quoiqu'on  n'en  puisse  fournir  des 
preuves  immédiates  ;  la  rébellion  et  la  chute 
de  l'esprit  d'orgueil,  la  création  du  monde, 
le  bonheur  primitif  et  le  péché  de  l'homme , 
sont  au  nombre  de  ces  vérités.  Il  est  impos- 
sible de  croire  qu'un  mensonge  absurde 
devienne  une  tradition  universelle.  Ouvrez 
les  livres  du  second  Zoroastre,  les  dialogues 
de    Platon    et   ceux    de  Lucien,    les    traités 

H  4 


i2o  GENIE 

moraux  de  Plutarque  ,  les  fastes  des  Chinois, 
la  Bible  des  Hébreux  ,  les  Edda  des  Scan- 
dinaves ;  transportez -vous  chez  les  Nègres 
de  l'Afrique  (*)  ,  ou  chez  les  sa  vans  prêtres 
de  l'Inde  ,  tous  vous  feront  le  récit  des 
crimes  du  dieu  du  mal  ;  tous  vous  peindront 
les  temps  trop  courts  du  bonheur  de  l'homme , 
et  les  longues  calamités  qui  suivirent  la 
perte  de  son  innocence. 

Voltaire  avance  quelque  part  que  nous 
avons  la  plus  méchante  copie  de  toutes  les 
TRADITIONS  sur  l'origine  du  monde,  et 
sur  les  élémens  physiques  et  moraux  qui 
le  composent.  Préfere-t-il  donc  la  cosmo- 
gonie des  Egyptiens ,  le  grand  œuf  ailé  des 
prêtres  de  Thèbes  (  i  )  ?  Voici  ce  que  débite 
gravement  le  plus  ancien  des  historiens 
après   Moïse. 

«  Le  principe  de  l'univers  était  un  air 
sombre  et  tempétueux  ,  un  vent  fait  d'un 
air  sombre  ,  et  d'un  turbulent  chaos.  Ce 
principe  était  sans  bornes  ,  et  n'avait  eu , 
pendant  long-temps  ,  ni  limite  ,  ni  figure. 
Mais  quand  ce  vent  devint  amoureux  de  ses 


(*)  Voyez  la  note  F  à  la  fin  du  volume. 
(i)  Herod.  lib.  IL  Diod.  Sic. 


DU    CHRISTIANISME.       121 

propres  principes,  il  en  résulta  une  mixtion, 
et  cette  mixtion  fut  appelée  désir  ou  amour. 

»  Cette  mixtion  étant  complète ,  devint 
le  commencement  de  toutes  choses  ;  mais  le 
vent  ne  connaissait  point  son  propre  ouvrage, 
la  mixtion.  Celle-ci  engendra  à  son  tour 
avec  le  vent  son  père  ,  mot  ou  le  limon , 
et  de  celui-ci  sortirent  toutes  les  générations 
de  l'univers.  »    (  1  ) 

Si  nous  passons  aux  philosophes  Grecs  , 
Thaïes ,  fondateur  de  la  secte  Ionique ,  recon- 
naissait l'eau  comme  principe  universel  (2). 
Platon  prétendait  que  la  Divinité  avait  arrangé 
le  monde ,  mais  qu'elle  n'avait  pu  le  créer  (3). 
Dieu,  dit -il,  a  formé  l'univers  d'après  le 
modèle  existant  de  toute  éternité  en  lui- 
même  (4).  Les  objets  visibles  ne  sont  que 
les  ombres  des  idées  de  Dieu  ,  seules  véri- 
tables substances  (5).  Dieu  fit  en  outre 
couler  un  souffle  de  sa  vie  dans  les  êtres. 
Il  en  composa  un  troisième  principe  à-la-fois 


(1)  Sanch.  ap.  Euseb.  Praepar.  Evang.  lib.  I,  cap.  10. 

(2)  Cic.  de  Nat.  Deor.  lib.  I,  n.  25. 

(3)  Tim.  pag.  28.  Diog.  Laert.  lib.  III.  Plut,  de  Gen.  Anim. 
page  78. 

(4)  Plut.  Tim.  p.  29. 

(5)  Id.  Rep.  lib.  VII,  p.  5 16. 


122  GENIE 

esprit  et  matière ,  et  ce  principe  est  appelé 
Yanie  du  monde.   (  i  ) 

Aristote  raisonnait  comme  Platon ,  sur 
l'origine  de  l'univers  ;  mais  il  imagina  le 
beau  système  de  la  chaîne  des  êtres ,  et 
remontant  d'action  en  action ,  il  prouva  qu'il 
existe  quelque  part  un  premier  mobile.  (2) 

Zenon  soutenait  que  le  monde  s'arrangea 
par  sa  propre  énergie  ;  que  la  nature  est  ce 
tout ,  qui  comprend  tout  ;  que  ce  tout  se 
compose  de  deux  principes ,  l'un  actif,  l'autre 
passif,  non  existant  séparés  ,  mais  unis 
ensemble  ;  que  ces  deux  principes  sont  soumis 
à  un  troisième,  la  fatalité  ;  que  Dieu,  la 
matière,  la  fatalité  ne  font  qu'un;  qu'ils  com- 
posent à-la-fois  les  roues  ,  le  mouvement, 
les  lois  de  la  machine,  et  obéissent  comme 
parties  aux  lois  qu'ils  dictent  comme  tout.  (3) 

Selon  la  philosophie  d'Epicure ,  l'univers 
existe  de  toute  éternité.  Il  n'y  a  que  deux 
choses  dans  la  nature,  le  corps  et  le  vide.  (4) 

(1)  In  Tim.  p.  34. 

(2)  Arist.  de  Gen.  An.  lib.  II,  cap.  3.  Met.  lib.  XI,  cap.  5 
de  Cœl.  lib.  XI ,  cap.  3 ,  etc. 

(3)  Laert.  lib.  Y.  Stob.  Eccl.  Phys.  cap.  XIV.  Senec.  Consol. 
cap.  XXIX.  Cic.  de  Nat.  Deor.  lib.  Anton,  lib.  VII. 

(4)  Lucret.  lib.  II.  Laert.  lib.  X. 


DU    CHRISTIANISME.       is3 

Les  corps  se  composent  de  Fagrégation 
de  parties  de  matière  infiniment  petites.  Les 
atomes  ont  un  mouvement  interne,  la  gra- 
vité :  leur  révolution  se  ferait  dans  le  plan 
vertical ,  si ,  par  une  loi  particulière ,  ils  ne 
décrivaient  une  ellipse  dans  le  vide.  (  i  ) 

Epicure  supposa  ce  mouvement  de  décli- 
naison, pour  éviter  le  système  des  fatalistes, 
qui  se  reproduirait  par  le  mouvement  perpen- 
diculaire de  l'atome.  Mais  l'hypothèse  est 
absurde  :  car  si  la  déclinaison  de  l'atome  est 
une  loi ,  elle  est  de  nécessité  ;  et  comment  une 
cause  obligée  produira -t-elle  un  effet  libre? 

La  terre,  le  ciel,  les  planètes,  les  étoiles, 
les  plantes,  les  minéraux,  les  animaux,  en  y 
comprenant  l'homme ,  naquirent  du  concours 
fortuit  de  ces  atomes,  et  lorsque  la  vertu 
productive  du  globe  se  fût  évaporée ,  les 
races  vivantes  se  perpétuèrent  par  la  géné- 
ration.   (2) 

Les  membres  des  animaux  formés  au 
hasard ,  n'avaient  aucune  destination  particu- 
lière. L'oreille  concave  n'était  point  creusée 
pour   entendre  ,  l'œil  convexe  arrondi  pour 


(  1  )  Loc.  cit. 

(;)  Lucret.  lib.  V-X.  Cic.  Je  Nul.  Deor.  lib.  I,  cap.  8-9. 


i24  GENIE 

voir  ;  mais  ces  organes  se  trouvant  propres 
à  ces  diff'érens  usages,  les  animaux  s'en  ser- 
virent machinalement  et  de  préférence  à  un 
autre  sens.   (  i  ) 

Après  l'exposition  de  ces  cosmogonies  phi- 
losophiques ,  il  serait  inutile  de  parler  de 
celles  des  poëtes.  Qui  ne  connaît  Deucalion 
et  Pyrrha,  l'âge  d'or,  et  l'âge  de  fer?  Quant  aux 
traditions  répandues  chez  les  autres  peuples  de 
la  terre,  dans  l'Inde  un  éléphant  soutient  le 
globe ,  le  soleil  a  tout  fait  au  Pérou ,  au  Canada 
le  grand  lièvre  est  le  père  du  monde  ,  au 
Groënlandl'homme  est  sorti  d'un  coquillage  (2)  ; 
enfin  la  Scandinavie  a  vu  naître  Askus  et 
Emla  ;  Odin  leur  donna  l'ame  ,  Hœnerus  la 
raison  ,  et  Lœdur  le  sang  et  la  beauté. 

Askum  et  JEmlam ,  omni  conalu  deslilulos  , 
Anhnarn  nec  possidebant ,  ralionem  nec  habebant , 
Nec  sanguinem  ,  nec  sermonem  ,  nec  faciem  venustam  : 
Animant  de  lit  Odinus ,  rationem  dédit  Hœnerus  ; 
Lœdur  sanguinem  addidit  et  faciem  venustam.  (3) 

Dans  ces  diverses  cosmogonies ,  on  est  placé 
entre  des  contes  d'enfans  et  des  abstractions  de 

(  i  )  Lucret.  lib.  IV- V. 

(2)  Vid.  Hesiod.  Ovid.  Hist.  of  Hindost.  Herrera ,  Histor. 
de  las  Ind.  Charlevoix,  Hist.  de  la  Nouv.  Fr.  P.  La  fit.  Mœurs 
des  Ind.  Travel.  in  Greenland  by  a  Blission. 

(3)  Bartholin.  Ant.  Dan. 


DU    CHRISTIANISME.        12S 

philosophes  :  si  l'on  était  obligé  de  choisir, 
mieux  vaudrait  encore  se  décider  pour  les 
premiers. 

Pour  découvrir  l'original  d'un  tableau  au 
milieu  d'une  foule  de  copies,  il  faut  chercher 
celui  qui,  dans  son  unité  ou  la  perfection  de  ses 
parties ,  décèle  le  génie  du  maître.  C'est  ce  que 
nous  trouvons  dans  la  Genèse ,  original  de  ces 
peintures ,  reproduites  dans  les  traditions  des 
peuples.  Quoi  de  plus  naturel ,  et  cependant  de 
plus  magnifique,  quoi  de  plus  facile  à  concevoir 
et  de  plus  d'accord  avec  la  raison  de  l'homme,- 
que  le  Créateur  descendant  dans  la  nuit 
antique,  pour  faire  la  lumière  avec  une  parole  ? 
Le  soleil  ,  à  l'instant ,  se  suspend  dans  les 
cieux ,  au  centre  d'une  immense  voûte  d'azur  ; 
de  ses  invisibles  réseaux  il  enveloppe  les  pla- 
nètes ,  et  les  retient  autour  de  lui  comme  sa 
proie  ;  les  mers  et  les  forêts  commencent 
leurs  balancemens  sur  le  globe  ,  et  leurs 
premières  voix  s'élèvent  ,  pour  annoncer  à 
l'univers  ce  mariage  de  qui  Dieu  sera  le  prêtre, 
la  terre  le  lit  nuptial ,  et  le  genre  humain  la 
postérité.    (  1  ) 

(1)  Les  Mémoires  de  la  Société  de  Calcutta  confirment 
les  vérités  de  la  Genèse.  Us  nous  montrent  la  mythologie 
partagée  en  trois  branches 5  dont  l'une  s'étendait  aux  Indes, 


i26  GENIE 


CHAPITRE     IL 

Chute  de  l'Homme ,   le  serpent,    un    mot 
hébreu. 

On  est  saisi ,  d'admiration  à  cette  autre 
vérité  marquée  dans  les  Ecritures  :  L'homme 
mourant  pour  s'être  empoisonné  avec  le 
fruit  de  vie  ;  l'homme  perdu  pour  avoir 
goûté  au  fruit  de  science  ,  pour  avoir  su 
trop  connaître  et  le  bien  et  le  mal  , 
pour  avoir  cessé  d'être  semblable  à  l'enfant 
de  l'Evangile.  Qu'on  suppose  toute  autre 
défense  de  Dieu  ,  relative  à  un  penchant 
quelconque  de  l'ame;  que  devient  la  sagesse 
et  la  profondeur  de  l'ordre  du  Très-Haut  ? 
Ce  n'est  plus  qu'un  caprice  indigne  de  la 
Divinité ,  et  aucune  moralité  ne  résulte  de 
la    désobéissance    d'Adam.    Toute    l'histoire 


l'autre  en  Grèce ,  et  la  troisième  chez  les  sauvages  de  l'Amé- 
rique septentrionale  ;  enfin  cette  mythologie  venant  se  rattacher 
à  une  plus  ancienne  tradition  qui  est  celle  même  de  Moïse. 
Les  voyageurs  modernes  aux  Indes  trouvent  par-tout  des 
traces  des  faits  rapportés  dans  l'Ecriture  ;  après  en  avoir 
long-temps  contesté  l'authenticité  ,  on  est  obligé  de  la 
reconnaître. 


DU  CHRISTIANISME.  127 
du  monde  au  contraire  ,  découle  de  la  loi 
imposée  à  notre  premier  père  :  Dieu  a  mis 
la  science  à  sa  portée  ;  il  ne  pouvait  la  lui 
refuser,  puisque  l'homme  était  né  intelligent 
et  libre;  mais  il  lui  prédit  que  s'il  veut  trop 
savoir,  la  connaissance  des  choses  sera  sa 
mort  et  celle  de  sa  postérité.  Le  secret  de 
l'existence  politique  et  morale  des  peuples, 
les  mystères  les  plus  profonds  du  cœur 
humain  sont  renfermés  dans  la  tradition 
de  cet  arbre  admirable  et  funeste. 

Or,  voici  une  suite  très -merveilleuse  à 
cette  défense  de  la  sagesse.  L'homme  tombe , 
et  c'est  le  démon  de  l'orgueil  qui  cause  sa 
chute.  L'orgueil  emprunte  la  voix  de  l'amour 
pour  le  séduire  ,  et  c'est  pour  une  femme 
qu'Adam  cherche  à  .s'égaler  à  Dieu  :  profond 
développement  des  deux  premières  passions 
du  cœur  ,   la  vanité  et  l'amour. 

Bossuet ,  dans  ses  Elévations  à  Dieu ,  où 
l'on  retrouve  souvent  l'auteur  des  Oraisons 
funèbres ,  dit ,  en  parlant  du  mystère  du 
serpent  :  «  Que  les  anges  conversaient  avec 
l'homme  ,  en  telle  forme  que  Dieu  per- 
mettait, et  sous  la  figure  des  animaux.  Eve 
donc  ne  fut  point  surprise  d'entendre  parler 
le  serpent ,   comme   elle   ne    le    fut  pas   de 


io8  GENIE 

voir  Dieu  même  paraître  sous  une  forme 
sensible.  »  Bossuet  ajoute  :  «  Pourquoi  Dieu 
détermina-t-il  l'ange  superbe  à  paraître  sous 
cette  forme  ,  plutôt  que  sous  une  autre  ? 
Quoiqu'il  ne  soit  pas  nécessaire  de  le  savoir, 
l'Ecriture  nous  l'insinue  ,  en  disant  que  le 
serpent  était  le  plus  fin  de  tous  les  animaux, 
c'est-à-dire ,  celui  qui  représentait  mieux 
le  démon  dans  sa  malice ,  dans  ses  embûches , 
et  ensuite  dans  son  supplice.  » 

Notre  siècle  rejette  avec  hauteur  tout  ce 
qui  tient  de  la  merveille  ;  mais  le  serpent 
a  souvent  été  l'objet  de  nos  observations, 
et  si  nous  osons  le  dire  ,  nous  avons  cru 
reconnaître  en  lui  cet  esprit  pernicieux  et 
cette  subtilité  que  lui  attribue  l'Ecriture. 
Tout  est  mystérieux,  caché,  étonnant  dans 
cet  incompréhensible  reptile.  Ses  mouvemens 
diffèrent  de  ceux  de  tous  les  autres  animaux  ; 
on  ne  saurait  dire  où  git  le  principe  de  son 
déplacement ,  car  il  n'a  ni  nageoires ,  ni 
pieds,  ni  ailes;  et  cependant  il  fuit  comme 
une  ombre,  il  s'évanouit  magiquement,  il 
reparait,  disparaît  encore,  semblable  à  une 
petite  fumée  d'azur ,  ou  aux  éclairs  d'un 
glaive  dans  les  ténèbres.  Tantôt  il  se  forme 
en    cercle ,    et    darde   une    langue    de    feu  ; 

tantôt , 


DU    CHRISTIANISME.       129 

tantôt,  debout  sur  l'extrémité  de  sa  queue, 
il  marche  dans  une  attitude  perpendiculaire, 
comme  par  enchantement.  Il  se  jette  en 
orbe  ,  monte  et  s'abaisse  en  spirale ,  roule 
ses  anneaux  comme  une  onde  ,  circule  sur 
les  branches  des  arbres  ,  glisse  sous  l'herbe 
des  prairies,  ou  sur  la  surface  des  eaux.  Ses 
couleurs  sont  aussi  peu  déterminées  que  sa 
marche  ;  elles  changent  aux  divers  aspects 
de  la  lumière,  et  comme  ses  mouvemens, 
elles  ont  le  faux  brillant  et  les  variétés 
trompeuses  de  la   séduction. 

Plus  étonnant  encore  dans  le  reste  de  ses 
mœurs  ,  il  sait ,  ainsi  qu'un  homme  souillé 
de  meurtre  ,  jeter  à  l'écart  sa  robe  tachée 
de  sang ,  dans  la  crainte  d'être  reconnu.  Par 
une  étrange  faculté  ,  il  peut  faire  rentrer 
dans  son  sein  les  petits  monstres  que  l'amour 
en  a  fait  sortir.  Il  sommeille  des  mois  entiers, 
fréquente  des  tombeaux  ,  habite  des  lieux 
inconnus,  compose  des  poisons  qui  glacent, 
brûlent  ou  tachent  le  corps  de  sa  victime 
des  couleurs  dont  il  est  lui-même  marqué. 
Là  ,  il  lève  deux  tètes  menaçantes  ;  ici ,  il 
fait  entendre  une  sonnette;  il  siffle  comme 
un  aigle  de  montagne  ;  il  mugit  comme  un 
taureau.  Il  s'associe  naturellement  aux  idées 
1.  I 


i3o  GENIE 

morales  ou  religieuses ,  comme  par  une  suite 
de  l'influence  qu'il  eut  sur  nos  destinées  : 
objet  d'horreur  ou  d'adoration,  les  hommes 
on  t  pour  lui  une  haine  implacable ,  ou  tombent 
devant  son  génie;  le  mensonge  l'appelle,  la 
prudence  le  réclame,  l'envie  le  porte  dans 
son  cœur ,  et  l'éloquence  a  son  caducée  ; 
aux  enfers  il  arme  les  fouets  des  furies,  au 
ciel  l'éternité  en  fait  son  symbole  :  il  possède 
encore  l'art  de  séduire  l'innocence  ;  ses  regards 
enchantent  les  oiseaux  dans  les  airs;  et  sous 
la  fougère  de  la  crèche  ,  la  brebis  lui  aban- 
donne son  lait.  Mais  il  se  laisse  lui-même 
charmer  par  de  doux  sons  ;  et  pour  le 
dompter ,  le  berger  n'a  besoin  que  de  sa 
flûte. 

Au  mois  de  juillet  1 791 ,  nous  voyagions 
dans  le  Jiaut-Canada  ,  avec  quelques  familles 
sauvages  de  la  nation  des  Onontagués.  Un 
jour  que  nous  étions  arrêtés  dans  une  grande 
plaine  ,  au  bord  de  la  rivière  Génésie  ,  un 
serpent  à  sonnettes  entra  dans  notre  camp. 
Il  y  avait  parmi  nous  un  Canadien  qui  jouait 
de  la  flûte  ;  il  voulut  nous  divertir,  et  s'avança 
contre  le  serpent ,  avec  son  arme  d'une  nou- 
velle espèce.  A  l'approche  de  son  ennemi , 
le   reptile    se    forme   en  spirale ,    aplatit  sa 


DU    CHRISTIANISME.       i3i 

tète,  enfle  ses  joues,  contracte  ses  lèvres, 
découvre  ses  dents  empoisonnées  et  sa  gueule 
sanglante  ;  il  brandit  sa  double  langue  comme 
deux  flammes  ;  ses  yeux  sont  deux  charbons 
ardens  ;  son  corps ,  gonflé  de  rage ,  s'abaisse 
et  s'élève  comme  les  soufflets  d'une  forge; 
sa  peau  dilatée  devient  terne  et  écailleuse, 
et  sa  queue,  dont  il  sort  un  bruit  sinistre, 
oscille  avec  tant  de  rapidité ,  qu  elle  ressemble 
à  une  légère  vapeur. 

Alors  le  Canadien  commence  à  jouer  sur 
sa  flûte  ;  le  serpent  fait  un  mouvement  de 
surprise,  et  retire  la  tète  en  arrière.  A  mesure 
qu'il  est  frappé  de  l'effet  magique,  ses  yeux 
perdent  leur  àprefcé ,  les  vibrations  de  sa 
queue  se  ralentissent,  et  le  bruit  quelle  fait 
entendre ,  s'affaiblit  et  meurt  peu  à  peu. 
Moins  perpendiculaires  sur  leur  ligne  spirale, 
les  orbes  du  serpent  charmé  s'élargissent, 
et  viennent  tour  à  tour  se  poser  sur  la  terre 
en  cercles  concentriques.  Les  nuances  d'azur, 
de  verd,  de  blanc  et  d'or  reprennent  leur 
éclat  sur  sa  peau  frémissante  ,  et  tournant 
légèrement  la  tète ,  il  demeure  immobile 
dans  l'attitude  de  l'attention  et  du  plaisir. 

Dans  ce  moment  le  Canadien  marche 
quelques  pas,  en  tirant  de  sa  flûte  des  sons 

I    2 


i3a  GENIE 

doux  et  monotones  ;  le  reptile  Laisse  son 
cou  nuancé ,  entr'ouvre  avec  sa  tête  les  herbes 
fines,  et  se  met  à  ramper  sur  les  traces  du 
musicien  qui  l'entraîne  ,  s'a rrê tant  lorsqu'il 
s'arrête,  et  recommençant  à  le  suivre,  quand 
il  recommence  à  s'éloigner.  Il  fut  ainsi  conduit 
hors  de  notre  camp ,  au  milieu  d'une  foule 
de  spectateurs  tant  Sauvages  qu'Européens, 
qui  en  croyaient  à  peine  leurs  yeux,  à  cette 
merveille  de  la  mélodie  :  il  n'y  eut  qu'une 
seule  voix  dans  l'assemblée ,  pour  qu'on  laissât 
le  merveilleux  serpent  s'échapper. 

A  cette  sorte  d'induction ,  tirée  des  mœurs 
du  serpent  en  faveur  des  vérités  de  l'Ecriture , 
nous  en  ajouterons  une  autre  empruntée  d'un 
mot  hébreu.  N'est-il  pas  fort  extraordinaire , 
et  en  même  temps  bien  philosophique  ,  que 
le  nom  générique  de  l'homme,  en  hébreu, 
signifie  la  Jièvre  ou  la  douleur  ?  Enosh , 
homme,  vient  par  sa  racine ,  du  verbe  anash , 
être  dangereusement  malade.  Dieu  n'avait 
point  donné  ce  nom  à  notre  premier  père  ; 
il  l'appela  simplement  Adam  ,  terre  rouge 
ou  limon.  Ce  ne  fut  qu'après  le  péché  que 
la  postérité  d'Adam  prit  ce  nom  à' Enosh 
ou  d'homme,  qui  convenait  si  parfaitement 
à  ses  misères ,  et  qui  rappelait  d'une  manière 


DU    CHRISTIANISME.       i33 

bien  éloquente  et  la  faute  et  le  châtiment. 
Peut-être,  dans  un  mouvement  d'angoisse, 
Adam  ,  témoin  des  labeurs  de  son  épouse , 
et  recevant  dans  ses  bras  Caïn,  son  premier 
né ,  l'éleva  vers  le  ciel ,  en  s'écriant  :  Enosh  ! 
ô  douleur/  Triste  exclamation,  par  laquelle 
on  aura  dans  la  suite  désigné  la  race  humaine. 


CHAPITRE      III. 

Constitution  primitive  de  l'homme;  nouvelle 
preuve  du  péché  originel. 

l\'ous  avons  rappelé,  au  sujet  du  Baptême 
et  de  la  Rédemption  ,  quelques  preuves 
morales  du  péché  originel.  Il  ne  faut  pas 
glisser  trop  légèrement  sur  une  matière  aussi 
importante.  «  Le  nœud  de  notre  condition, 
dit  Pascal ,  prend  ses  retours  et  ses  replis 
dans  cet  abyme,  de  sorte  que  l'homme  est 
plus  inconcevable  sans  ce  mystère ,  que  ce 
mystère  n'est  inconcevable  à  l'homme.  »  (  i  ) 
Il  nous  semble  qu'on  peut  tirer  de  l'ordre 
de  l'univers  ,  une  preuve  nouvelle  de  notre 
dégénération  primitive. 

(  i  )  Fens.  d*  Pasc.  chap.  3 ,  Pens.  8. 


i34  GENIE 

Si  l'on  jette  un  regard  sur  le  monde,  on 
remarquera  que  par  une  loi  générale,  et  en 
même  temps  particulière  ,  les  parties  inté- 
grantes ,  les  mouvemens  intérieurs  ou  exté- 
rieurs, et  les  qualités  des  êtres  sont  en  un 
rapport  parfait.  Ainsi ,  les  corps  célestes 
accomplissent  leurs  révolutions  dans  une 
admirable  unité  ,  et  chaque  corps  ,  sans  se 
contrarier  soi-même ,  décrit  en  particulier 
la  courbe  qui  lui  est  propre.  Un  seul  globe 
nous  donne  la  lumière  et  la  chaleur  :  ces 
deux  accidens  ne  sont  point  répartis  entre 
deux  sphères  ;  le  soleil  les  confond  dans  son 
orbe ,  comme  Dieu ,  dont  il  est  l'image , 
unit  au  principe  qui  féconde ,  le  principe 
qui  éclaire. 

Dans  les  animaux,  même  loi  :  leurs  idées, 
si  on  peut  les  appeler  ainsi ,  sont  toujours 
d'accord  avec  leurs  sentimens ,  leur  raison 
avec  leurs  passions.  C'est  pourquoi  il  n'y 
a  chez  eux  ni  accroissement,  ni  diminution 
d'intelligence.  Il  sera  aisé  de  suivre  cette 
règle  des  accords,  dans  les  plantes  et  dans 
les   minéraux. 

Par  quelle  incompréhensible  destinée  , 
l'homme  seul  est-il  excepté  de  cette  loi  si 
nécessaire  à  l'ordre ,  à  la  conservation ,  à  la 


DU    CHRISTIANISME.       i35 

paix ,  au  bonheur  des  êtres  ?  Autant  l'har- 
monie des  qualités  et  des  mouvemens  est 
visible  dans  le  reste  de  la  nature  ,  autant 
leur  désunion  est  frappante  dans  l'homme. 
Un  choc  perpétuel  existe  entre  son  enten- 
dement et  son  désir,  entre  sa  raison  et  son 
cœur.  Quand  il  atteint  au  plus  haut  degré 
de  civilisation,  il  est  au  dernier  échelon  de 
la  morale;  s'il  est  libre,  il  est  grossier;  s'il 
polit  ses  mœurs ,  il  se  forge  des  chaînes. 
Brille-t-il  par  les  sciences  ?  son  imagination 
s'éteint.  Devient-il  poète?  il  perd  la  pensée. 
Son  cœur  profite  aux  dépens  de  sa  tète ,  et  sa 
tète  aux  dépens  de  son  cœur.  Il  s'appauvrit 
en  idées  ,  à  mesure  qu'il  s'enrichit  en  sen- 
timens;  il  se  resserre  en  sentimens,  à  mesure 
quil  s'étend  en  idées.  La  force  le  rend  sec 
et  dur  ;  la  faiblesse  lui  amène  les  grâces. 
Toujours  une  vertu  lui  conduit  un  vice,  et 
toujours,  en  se  retirant,  un  vice  lui  dérobe 
une  vertu.  Les  nations ,  considérées  dans 
leur  ensemble ,  présentent  les  mêmes  vicissi- 
tudes ;  elles  perdent  et  recouvrent  tour  à 
tour  la  lumière.  On  dirait  que  le  génie  de 
l'homme  ,  un  flambeau  à  la  main  ,  vole 
incessamment  autour  de  ce  globe,  au  milieu 
de   la   nuit   qui  nous   couvre  :  il  se  montre 

ï  4 


i36  GENIE 

aux  quatre  parties  de  la  terre  ,  comme  cet 
astre  nocturne  ,  qui  croissant  et  décroissant 
sans  cesse  ,  diminue  à  chaque  pas  pour  un 
peuple  ,  la  clarté  qu'il  augmente  pour  un 
autre. 

Il  est  donc  raisonnable  de  soupçonner  que 
riiomme ,  dans  sa  constitution  primitive , 
ressemblait  au  reste  de  la  création ,  et  que 
cette  constitution  se  formait  du  parfait  accord 
du  sentiment  et  de  la  pensée ,  de  l'imagi- 
nation et  de  l'entendement.  On  en  sera  peut- 
être  convaincu ,  si  l'on  observe  que  cette 
réunion  est  encore  nécessaire  aujourd'hui , 
pour  goûter  une  ombre  de  cette  félicité  que 
nous  avons  perdue.  Ainsi,  par  la  seule  chaîne 
du  raisonnement  et  les  probabilités  de  l'ana- 
logie, le  péché  originel  est  retrouvé,  puisque 
l'homme  tel  que  nous  le  voyons  ,  n'est  vrai- 
semblablement pas  l'homme  primitif.  Il  con- 
tredit la  nature  :  déréglé  quand  tout  est  réglé , 
double  quand  tout  est  simple,  mystérieux, 
changeant ,  inexplicable  ,  il  est  visiblement 
dans  l'état  d'une  chose  qu'un  accident  a 
bouleversée  :  c'est  un  palais  écroulé  et  rebâti 
avec  ses  ruines  ;  on  y  voit  des  parties  sublimes 
et  des  parties  hideuses ,  de  magnifiques  péris- 
tiles    qui    n'aboutissent    à    rien  ,    de    hauts 


DU    CHRISTIANISME.       i37 

portiques  et  des  voûtes  abaissées,  de  fortes 
lumières  et  de  profondes  ténèbres  ;  en  un 
mot  la  confusion ,  le  désordre  de  toutes 
parts ,   sur-tout  au   sanctuaire. 

Or,  si  la  constitution  primitive  de  l'homme 
consistait  dans  les  accords  ainsi  qu'ils  sont 
établis  dans  les  autres  êtres,  pour  détruire 
un  état  dont  la  nature  est  l'harmonie  ,  il 
suffit  d'en  altérer  les  contrepoids.  La  partie 
aimante  et  la  partie  pensante  formaient  en 
nous  cette  balance  précieuse.  Adam  était 
à-la-fois  le  plus  éclairé  et  le  meilleur  des 
hommes  ,  le  plus  puissant  en  pensée  et  le 
plus  puissant  en  amour.  Mais  tout  ce  qui 
est  créé  a  nécessairement  une  marche  pro- 
gressive. Au  lieu  d'attendre  de  la  révolution 
des  siècles ,  des  coiinaissances  nouvelles , 
qu'il  n'aurait  reçues  qu'avec  des  sentimens 
nouveaux,  Adam  voulut  tout  connaître  à-la- 
fois.  Et  remarquez  une  chose  importante  : 
l'homme  pouvait  détruire  l'harmonie  de  son 
être  de  deux  manières,  ou  en  voulant  trop 
aimer,  ou  en  voulant  trop  savoir.  Il  pécha 
seulement  par  la  seconde  :  c'est  qu'en  effet  nous 
avons  beaucoup  plus  l'orgueil  des  sciences  , 
que  l'orgueil  de  l'amour;  celui-ci  aurait  été 
plus  digne  de  pitié  que  de  châtiment,  et  si 


i38  GENIE 

Adam  s'était  rendu  coupable  pour  avoir 
voulu  trop  sentir,  plutôt  que  de  trop  con- 
cevoir, l'homme  peut-être  eût  pu  se  racheter 
lui-même,  et  le  Fils  de  l'Eternel  n'eût  point 
été  obligé  de  s'immoler.  Mais  il  en  fut  autre- 
ment :  Adam  chercha  à  comprendre  l'univers , 
non  avec  le  sentiment ,  mais  avec  la  pensée  ; 
et  touchant  à  l'arbre  de  sciences,  il  admit 
dans  son  entendement  un  rayon  trop  fort 
de  lumière.  A  l'instant  l'équilibre  se  rompt, 
la  confusion  s'empare  de  l'homme.  Au  lieu 
de  la  clarté  qu'il  s'était  promise  ,  d'épaisses 
ténèbres  couvrent  sa  vue;  son  péché  s'étend 
comme  un  voile  entre  lui  et  l'univers.  Toute 
son  ame  se  trouble  et  se  soulève  ;  les  passions 
combattent  le  jugement, le  jugement  cherche 
à  anéantir  les  passions  ;  et  dans  cette  tempête 
effrayante,  l'écueil  de  la  mort  vit  avec  joie 
le  premier  naufrage. 

Tel  fut  l'accident  qui  changea  l'harmo- 
nieuse et  immortelle  constitution  de  l'homme. 
Depuis  ce  jour ,  les  élémens  de  son  être 
sont  restés  épars ,  et  n'ont  pu  se  réunir. 
L'habitude ,  nous  dirions  presque  l'amour  du 
tombeau ,  que  la  matière  a  contractée ,  détruit 
tout  projet  de  réhabilitation  dans  ce  monde, 
parce   que    nos    années    ne    sont  pas   assez 


DU    CHRISTIANISME.       i3g 

longues  ,  pour  que  nos  efforts  vers  la  per- 
fection première ,  puissent  jamais  nous  y 
faire  remonter.    (  i  ) 

Mais  comment  le  monde  aurait -il  pu 
contenir  toutes  les  races,  si  elles  n'avaient 
point  été  sujettes  à  la  mort?  Ceci  n'est  plus 
qu'une  affaire  d'imagination;  c'est  demander 
à  Dieu  compte  de  ses  moyens  qui  sont 
infinis.  Qui  sait  si  les  hommes  eussent  été 
aussi  multipliés  qu'ils  le  sont  de  nos  jours? 
Qui  sait  si  la  plus  grande  partie  des  géné- 
rations ne  fut  point  demeurée  vierge   (2), 

(O  Et  c'est  en  ceci  que  le  système  de  perfectibilité  est 
tout-à-fait  défectueux.  On  ne  s'apperçoit  pas  que  si  l'esprit 
gagnait  toujours  en  lumières,  et  le  cœur  en  sentimens  ou  en 
vertus  morales  ,  l'homme,  dans  un  temps  donné  ,  se  retrouvant 
au  point  d'où  il  est  parti,  serait,  de  nécessité,  immortel; 
car  tout  principe  de  division  venant  à  manquer  en  lui,  tout 
principe  de  mort  cesserait.  Il  faut  attribuer  la  longévité  des 
patriarches ,  et  le  don  de  prophétie  chez  les  Hébreux ,  à  un 
rétablissement  plus  ou  moins  grand  des  équilibres  de  la  nature 
humaine.  Ainsi  les  matérialistes  qui  soutiennent  le  système 
de  perfectibilité ,  ne  s'entendent  pas  eux-mêmes  ;  puisqu'en 
effet  cette  doctrine,  loin  d'être  celle  du  matérialisme  ^  ramène 
aux  idées  les  plus  mystiques  de  la  spiritualité. 

(2)  C'est  l'opinion  de  saint  Chrysostome.  Il  prétend  que 
Dieu  eut  trouvé  des  moyens  de  génération  qui  nous  sont 
inconnus.  Il  y  a ,  dit-il ,  devant  le  trône  de  Dieu  une  multi- 
tude d'anges  qui  ne  sont  point  nés  par  la  voie  des  hommes. 
De  Virginit.  lib.  II. 


i4o  GENIE 

ou  si  ces  millions  d'astres  qui  roulent  sur 
nos  tètes,  ne  nous  étaient  point  réservés, 
comme  des  retraites  délicieuses  où  nous 
eussions  été  transportés  par  les  anges  ?  On 
pourrait  même  aller  plus  loin  :  il  est  impos- 
sible de  calculer  à  quelle  hauteur  d'arts  et  de 
sciences  l'homme  parfait  et  toujours  vivant 
sur  la  terre ,  eût  pu  atteindre.  S'il  s'est  rendu 
maître  de  bonne  heure  de  trois  élémens  ; 
si ,  malgré  les  plus  grandes  difficultés ,  il 
dispute  aujourd'hui  l'empire  des  airs  aux 
oiseaux ,  que  n'eût-il  point  tenté  dans  sa 
carrière  immortelle  ?  La  nature  de  l'air ,  qui 
forme  aujourd'hui  un  obstacle  invincible  au 
changement  de  planète,  était  peut-être  diffé- 
rente avant  le  déluge.  Quoi  qu'il  en  soit , 
il  n'est  pas  indigne  de  la  puissance  de  Dieu 
et  de  la  grandeur  de  l'homme,  de  supposer 
que  la  race  d'Adam  fût  destinée  à  parcourir 
les  espaces ,  et  à  animer  tous  ces  soleils  qui , 
privés  de  leurs  habitans  par  le  péché ,  ne 
sont  restés  que  d'éclatantes  solitudes. 


DU    CHRISTIANISME. 


Ut 


PREMIERE    PARTIE. 

DOGMES    ET    DOCTRINE. 


LIVRE    QUATRIEME. 

SUITE    DES    VÉRITÉS   DE    L'ÉCRITURE. 

OBJECTIONS    CONTRE  LE  SYSTÈME  DE  MOÏSE. 


CHAPITRE      PREMIER. 

Chronologie. 

U  E  p  u  I  s  que  quelques  savans  ont  avancé 
que  le  monde  portait ,  dans  l'histoire  de 
l'homme  ,  ou  dans  celle  de  la  nature  ,  des 
marques  d'une  trop  grande  antiquité ,  pour 
avoir  l'origine  moderne  que  lui  donne  la 
Bible,  on  s'est  mis  à  citer  Sanchoniathon, 
Porphire,  les  livres  Sanscrits ,  etc.  Ceux  qui 
font  valoir  ces  autorités,  les  ont-ils  toujours 
consultées  dans  leurs  sources  ? 

D'abord ,  il  est  un  peu  téméraire  de  vouloir 
nous  persuader  qu'Origène,  Eusèbe,  Bossuet, 


i4z  GENIE 

Pascal,  Fénélon,  Bacon,  Newton,  Leibnitz, 
Huet ,  et  tant  d'autres ,  étaient  ou  des  ignorans , 
ou  des  simples ,  ou  des  pervers  parlant  contre 
leur  conviction  intime.  Cependant  ils  ont 
cru  à  la  vérité  de  l'histoire  de  Moïse  ,  et 
l'on  ne  peut  disconvenir  que  ces  hommes 
n'eussent  une  doctrine ,  auprès  de  laquelle 
notre  érudition  est  bien  peu  de  chose. 

Mais  pour  commencer  par  la  chronologie , 
les  sa  vans  modernes  ont  donc  dévoré,  en  se 
jouant,  les  insurmontables  difficultés  qui  ont 
fait  pâlir  Scaliger,  Petau,  Usher,  Grotius?  Ils 
riraient  de  notre  ignorance ,  si  nous  leur  deman- 
dions quand  ont  commencé  les  Olympiades  ; 
comment  elles  s'accordent  avec  les  manières 
de  compter  par  archontes,  par  éphores,  par 
édiles ,  par  consuls ,  par  règnes ,  jeux  p y  thiques , 
néméens  ,  séculaires  ;  comment  se  réunissent 
tous  les  calendriers  des  nations  ;  de  quelle 
manière  il  faut  opérer  pour  faire  tomber 
l'ancienne  année  de  Piomulus  ,  de  dix  mois 
et  de  354  jours ,  avec  l'année  de  Numa  t 
de  355  jours,  et  celle  de  Jules-César  de  365; 
par  quel  moyen  on  évitera  les  erreurs  ,  en 
rapportant  ces  mêmes  années  à  la  commune 
année  attique  de  354  jours ,  et  à  Tannée 
embolismique  de  384  ? 


DU    CHRISTIANISME.        ifô 

Et  pour  tan!;  ce  ne  sont  pas  là  les  seules 
perplexités  louchant  les  années.  L'ancienne 
année  juive  n'avait  que  354  jours;  on  ajoutait 
quelquefois  douze  jours  à  la  fin  de  l'an,  et 
quelquefois  un  mois  de  trente  jours  après 
le  mois  Adar ,  afin  d'avoir  l'année  solaire. 
L'année  juive  moderne  compte  douze  mois, 
et  prend  sept  années  de  treize  mois  en  dix- 
neuf  ans.  L'année  syriaque  varie  également, 
et  se  forme  de  365  jours.  L'année  turque 
ou  arabe  reconnaît  354  jours  ,  et  reçoit 
onze  mois  intercalaires  ,  en  vingt-neuf  ans. 
L'année  égyptienne  se  divise  en  douze  mois 
de  trente  jours,  et  ajoute  cinq  jours  au 
dernier  ;  l'année  persane  .  nommée  yezde- 
gerdic ,  lui  ressemble.    (  i  ) 

Outre  ces  mille  manières  de  mesurer  les 
temps,  toutes  ces  années  n'ont  ni  les  mêmes 
commencemens  ,  ni  les  mêmes  heures ,  ni 
les  mêmes  jours ,  ni  les  mêmes  divisions. 
L'année   civile  des   Juifs   (  ainsi  que   toutes 


(  i  )  La  seconde  année  persane ,  appelée  gélaléan  ,  et 
qui  commença  l'an  du  monde  1089  ,  est  la  plus  exacte 
des  années  civiles ,  en  ce  qu'elle  ramène  les  solstices  et  les 
équinoxes  précisément  aux  mêmes  jours.  Elle  se  compose 
au  moyen  d'une  intercalation  répétée  six  ou  sept  fois  dans 
quatre  5  et  ensuite  une  fo'S  dans  cinq  ans. 


i44  GENIE 

celles  des  Orientaux  )  s'ouvre  à  la  nouvelle 
lune  de  septembre,  et  leur  année  ecclésias- 
tique à  la  nouvelle  lune  de  mars.  Les  Grecs 
comptent  le  premier  mois  de  leur  année , 
de  la  nouvelle  lune  qui  suit  le  solstice  d'été. 
C'est  à  notre  mois  de  juin  que  correspond 
le  premier  mois  de  l'année  des  Perses  ,  et 
la  Chine  et  l'Inde  partent  de  la  première 
lune  de  mars.  Nous  voyons  ensuite  des  mois 
astronomiques  et  civils  qui  se  subdivisent 
en  lunaires  et  solaires ,  en  synodiques  et 
périodiques  ;  nous  voyons  des  sections  de 
mois  en  kalendes,  ides,  décades,  semaines; 
nous  voyons  des  jours  de  deux  espèces,  arti- 
ficiels et  naturels,  et  qui  commencent,  ceux- 
ci,  au  soleil  levant,  comme  chez  les  anciens 
Babyloniens  ,  Syriens  ,  Perses  ;  ceux-là  ,  au 
soleil  couchant ,  ainsi  qu'en  Chine ,  dans 
l'Italie  moderne  ,  et  comme  autrefois  chez 
les  Athéniens,  les  Juifs,  et  les  Barbares  du 
Nord.  Les  Arabes  commencent  leurs  jours  à 
midi ,  et  la  France  actuelle  à  minuit ,  de  même 
que  l'Angleterre,  l'Allemagne,  l'Espagne  et 
le  Portugal.  Enfin  ,  il  n'y  a  pas  jusqu'aux 
heures  qui  ne  soient  embarrassantes  en  chro- 
nologie ,  en  se  distinguant  en  babyloniennes , 
italiennes  et  astronomiques;  et  si  l'on  voulait 

insister 


DU  CHRISTIANISME.  145 
insister  davantage ,  nous  ne  verrions  plus 
60  minutes  dans  une  heure  européenne , 
mais  1080  scrupules  dans  l'heure  chaldéenne 
et   arabe. 

On  a  dit  que  la  chronologie  est  le  flambeau 
de  l'histoire  (*);  plût  à  Dieu  que  nous 
n'eussions  que  celui-là  pour  nous  éclairer 
sur  les  crimes  des  hommes  !  Que  serait-ce, 
si,  pour  surcroît  de  perplexité,  nous  allions 
nous  engager  dans  les  périodes,  les  ères  ou 
les  époques  ?  La  période  victorienne ,  qui 
parcourt  532  années,  est  formée  de  la  multi- 
plication des  cycles  du  soleil  et  de  la  lune. 
Les  mêmes  cycles  ,  multipliés  par  celui  d'in- 
diction ,  produisent  les  7980  années  de  la 
période  julienne.  La  période  de  Constanti- 
nople,  à  son  tour,  renferme  un  égal  nombre 
d'années  à  celui  de  la  période  julienne,  mais 
ne  commence  pas  à  la  même  époque.  Quant 
aux  ères  ,  ici  on  compte  par  l'année  de  la 
création  (  1  )  ,  là  par  Olympiade  (  2  )  ,  par  la 
fondation  de  Rome  (3)  ,  par  la  naissance  de 

(*)   Voyez  la  note  G  à  la  fin  du  volume. 

(1)  Cette  époque  se  subdivise  en  grecque,  juive ,  alexan- 
drine,  etc. 

(2)  Les  historiens  Grecs. 

(3)  Les  historiens  Latins. 

1.  K 


j46  GENIE 

Jesus-Christ,  par  l'époque  d'Eusèbe,  parcelle 
des  Séleucides  (  i  )  ,  celle  de  Nabonassar  (2)  , 
celle  des  Martyrs  (3).  Les  Turcs  ont  leur 
hégire  (4)  ;  les  Persans  leur  yezdegerdic  (5). 
On  corapute  encore  par  les  ères  julienne ,  grégo- 
rienne, ibérienne  (6) ,  et  actienne  (7).  Nous 
ne  parierons  point  des  marbres  d'Arundel,  des 
médailles  et  des  monumens  de  toutes  les  sortes , 
qui  introduisent  de  nouveaux  désordres  dans 
la  chronologie.  Est-il  un  homme  de  bonne 
foi,  qui,  en  jetant  seulement  un  coup  d'œil 
sur  ces  pages ,  ne  convienne  que  tant  de 
manières  indécises  de  calculer  les  temps  , 
suffisent  pour  faire  de  l'histoire  un  épouvan- 
table chaos?  Les  annales  des  Juifs,  de  l'aveu 
même  des  savans  ,  sont  les  seules  dont  la 
chronologie  soit  simple,  régulière  et  lumineuse. 


(1)  L'historien  Josephe. 

(2)  Ptolémée  et  quelques  autres. 

(3)  Les  premiers  chrétiens  jusqu'en  532,  A.  D.,  et  de  no:- 
jours  par  les  chrétiens  d'Abyssinie  et  d'Egypte. 

(4)  Les  Orientaux  ne  la  placent  pas  comme  nous. 

(5)  Nom  d'un  roi  de  Perse,  tué  dans  une  bataille  contre 
les  Sarrasins,  l'an  de  notre  ère  63z. 

(6)  Suivie  dans  les  conciles  et  sur  les  vieux  monumens  de 
l'Espagne. 

(7)  Qui  tire  son  nom  de  la  bataille    d'Actium ,  et  dont  se 
sont  servis  Ptolémée,  Josephe,  Eusèbe  et  Censorius. 


DU    CHRISTIANISME.       tft 

Pourquoi  donc  aller,  par  un  zèle  ardent  d'im- 
piété ,  se  consumer  l'esprit  sur  des  chicanes 
de  temps ,  aussi  arides  qu'indéchiffrables , 
lorsque  nous  avons  le  fil  le  plus  certain 
pour  nous  guider  dans  l'histoire  ?  Nouvelle 
évidence  en  faveur  des  Écritures. 


CHAPITRE     II. 

Logo  graphie  et  Faits  historiques, 

7\PRÈS  les  objections  chronologiques  contre 
la  Bible,  viennent  celles  qu'on  prétend  tirer 
des  faits  mêmes  de  l'histoire.  On  rapporte 
la  tradition  des  prêtres  de  Thèbes,  qui  donnait 
18,000  ans  au  royaume  d'Egypte,  et  l'on 
cite  la  liste  des  dynasties  de  ces  rois  ,  qui 
existe  encore. 

Plutarque,  qu'on  ne  soupçonnera  pas  de 
christianisme  ,  se  chargera  d'une  partie  de 
la  réponse.  «  Encore,  dit-il  en  parlant  des 
Egyptiens,  que  leur  année  ait  été  de  quatre 
mois ,  selon  quelques  auteurs ,  elle  n'était 
d'abord  composée  que  d'un  seul ,  et  ne  con- 
tenait que  le  cours  d'une  seule  lune.  Et 
ainsi  faisant  d'un  seul  mois  une  année,  cela 
est  cause  que  le  temps  qui  s'est  écoulé  depuis 

K  2 


i48  GENIE 

leur  origine  ,  parait  extrêmement  long  ;  et 
que,  bien  qu'ils  habitent  nouvellement  leur 
pays ,  ils  passent  pour  les  plus  anciens  des 
peuples  (  i  ).  »  Nous  savons  d'ailleurs  par 
Hérodote  (2)  ,  Diodore  de  Sicile  (3), 
Justin  (4),  Jablonsky  (5),  Strabon  (6), 
que  les  Egyptiens  mettent  leur  orgueil  à 
égarer  leur  origine  dans  les  temps,  et,  pour 
ainsi  dire  ,  à  cacher  leur  berceau  sous  les 
siècles. 

Le  nombre  de  leurs  règnes  ne  peut  guère 
embarrasser.  On  sait  que  les  dynasties  égyp- 
tiennes sont  composées  de  rois  contemporains  ; 
d'ailleurs  le  même  mot ,  dans  les  langues 
orientales ,  se  lit  de  cinq  ou  six  manières 
différentes ,  et  notre  ignorance  a  souvent 
•fait  de  la  même  personne  cinq  ou  six  person- 
nages divers   (7).    Et  c'est  aussi  ce  qui  est 


(1)  Plut,  in  Num.  3o. 

(2)  Herodot.  lib.  II. 

(3)  Diod.  lib.  I. 

(4)  Just.  lib.  I. 

(5)  Jablonsk.  Panth.  Égypt.  lib.  IL 

(6)  Strab.  lib.  XVII. 

(7)  Pour  citer  un  exemple  entre  mille,  le  monogramme 
de  Fo-hi ,  divinité  des  Chinois,  est  exactement  le  même 
que  celui  de  Menés ,  divinité  de  l'Egypte  ;  et  il  est  assez 
prouvé  d'ailleurs  que  les  caractères   orientaux  ne  sont  que 


DU    CHRISTIANISME.       149 

arrivé  par  rapport  aux  traductions  d'un  seul 
nom.  U  Athoth  des  Égyptiens  est  traduit  dans 
Erato.1  taènes  par  Eppoytns ,  ce  qui  signifie  en 
grec  le  lettré,  comme  Athoth  l'exprime  en 
Egyptien  :  on  n'a  pas  manqué  de  faire  deux 
rois  à' Athoth  et  d'Hermès,  ou  Hermo gènes. 
Mais  PAthoth  de  Manethon  se  multiplie 
encore  ;  il  devient  T/ioth  dans  Platon  ,  et 
le  texte  de  Sanchoniathon  prouve,  en  efï'et, 
que  c'est  le  nom  primitif  :  la  lettre  A  est 
une  de  ces  lettres  qu'on  retranche  et  qu'on 
ajout  *  à  volonté  dans  les  langues  orientales; 
ainsi  l'historien  Josephe  traduit  par  Apachnas , 
le  nom  du  même  homme  qu'Afï'ricanus  appelle 
Pachnas.  Voici  donc  Thoth ,  Athoth ,  Hernies 
ou  Hermogènes ,  ou  Mercure,  cinq  hommes 
fameux  qui  vont  composer  entr'eux  près  de 
deux  siècles.  Et  cependant  ces  cinq  rois 
n'étaient  qu'un  seul  Egyptien,  qui  n'a  peut- 
être  pas  vécu  soixante  ans.   (  1  ) 


des  signes  généraux  d'idées ,  que  chacun  traduit  dans  sa 
langue ,  comme  le  chiffre  arabe  parmi  nous.  Ainsi  ,  par 
exemple ,  l'Italien  prononce  duodecimo ,  le  même  nombre 
que  l'Anglais  exprime  par  le  mot  iwelve ,  et  que  le  Français 
rend  par  celui  de  douze. 

(  1  )  Des  personnes  qui  pouvaient  d'ailleurs  être  fort  instruites, 
ont  accusé  les  Juifs  d'avoir  corrompu  les  noms   historiques... 

K  3 


i5o  GENIE 

Après  tout,  qu'est-il  besoin  de  s'appesantir 
sur    des    disputes    logographiques ,    lorsqu'il 


Comment  ne  savent-elles  pas  que  ce  sont  les  Grecs ,  au  con- 
traire, qui  ont  défiguré  tous  les  noms  d'hommes  et  de  lieux, 
et  en  particulier  ceux  d'Orient  (*)?  Les  Grecs,  à  cet  égard 
comme  à  beaucoup  d'autres ,  ressemblaient  fort  aux  Français. 
Groit-on  que  si  Livius  revenait  au  monde,  il  se  reconnût 
sous  le  nom  de  Tile-Live  ?  Il  y  a  plus  :  Tyr  porte  encore 
aujourd  hui,  parmi  les  Orientaux,  le  nom  d'Asur^àe  Soury 
ou  de  sur?  Les  Athéniens  eux-mêmes  devaient  prononcer 
lur  ou  Tour,  puisque  cette  lettre,  qu'il  nous  plaît  d  appeler 
y  grec,  et  de  faire  siffler  comme  un  t,  n'est  autre  que 
l'upsilon,  ou  X'upaivum  des  Grecs. 

Il  n'est  pas  plus  difficile  de  retrouver  Darius  dans  Assuerus. 
L'A  initial  n'est  d'abord,  comme  nous  l'avons  dit,  qu'une 
de  ces  lettres  mobiles,  tantôt  souscrites,  tantôt  supprimées. 
Reste  donc  Suerus.  Or ,  le  délia  ou  le  D  majuscule  des  Grecs, 
ie  rapproche  du  Sameck  ou  de  l'S  majuscule  des  Hébreux. 
Le  premier  est  un  triangle ,  et  le  second  un  parallélogramme 
obtusangle,  souvent  même  un  parallélogramme  curviligne, 
à  base  rectiligne.  Le  delta  ,  dans  les  vieux  manuscrits  ,  sur  les 
médailles  et  sur  les  monumens  ,  n'est  presque  jamais  fermé 
dans  ses  angles.  L'S  hébraïque  s'est  donc  transformée  en  D 
chez  les  Grecs;  changement  de  lettres  si  commun  dans  toute 
l'antiquité. 

Si  vous  joignez  à  ces  erreurs  de  figures  ,  les  erreurs  de 
prononciation ,  vous  aurez  une  grande  probabilité  de  plus. 
Supposons  qu'un  Français ,  entendant  le  mot  throug  (à  travers) 
dans  la  bouche  d'un  Anglais ,  voulût  le  prononcer  et  l'écrire 
sans  connaître   la   puissance  et    la   forme  du   th ,  il   écrirait 

(*)  Vid.  Boch.  Geo«.  Sac-  Cumb.  on  Sanch.  Saur,  sur  la  Bibli, 
Dau*t ,  Bayle  ,   etc.   etc. 


DU    CHRISTIANISME.        i5i 

suffît  d'ouvrir  l'histoire  ,  pour  se  convaincre 
de  l'origine  moderne  des  hommes  ?  On  a 
beau  former  des  complots  avec  des  siècles 
inventés,  dont  le  temps  n'est  point  le  père; 
on  a  beau  multiplier  et  supposer  la  mort 
pour  en  emprunter  des  ombres  ,  tout  cela 
n'empêche  pas  que  le  genre  humain  ne  soit 
que  d'hier.  Les  noms  des  inventeurs  des  arts 
nous  sont  aussi  familiers  que  ceux  d'un  frère 
ou  d'un  aïeul.  C'est  Hypsuranius  qui  bâtit 
ces  huttes  de  roseaux  où  logea  la  primitive 
innocence  ;  Usoùs  couvrit  sa  nudité  de  peaux 
de  bètes  ,  et  affronta  la  mer  sur  un  tronc 
d'arbre   (  i  )  ;   Tubalcaïn  mit  le  fer  dans  la 

nécessairement  ou  zrou  ,  ou  dsrou  .  ou  simplement  trou.  Il 
en  est  ainsi  du  sameck  ou  de  l'S  en  hébreu.  Le  son  de  cette 
lettre,  en  suivant  les  points  massorétiques  ,  est  mixte  et 
participe  fortement  du  D.  Les  Grecs  qui  avaient  le  th  comme 
les  Anglais ,  mais  non  pas  l'S ,  comme  les  Israélites ,  ont  dû 
prononcer  et  écrire  Duerus  au  lieu  de  Suerus.  De  Duerun 
à  Darius ,  la  conversion  est  facile  ;  car  on  sait  que  le» 
voyelles  sont  à-peu-près  nulles  en  étymologie ,  puisqu'il  est 
vrai  que  chaque  peuple  en  varie  les  sons  à  l'infini.  Lorsqu'on 
veut  être  plaisant  aux  dépens  de  la  religion ,  de  la  morale 
universelle ,  du  repos  des  nations  et  du  bonheur  général  des 
hommes ,  avant  de  se  livrer  à  une  gaieté  si  funeste ,  il  faudrait 
au  moins  être  bien  sur  de  ne  pas  tomber  soi-même  dans  de 
grandes  ignorances. 

(i)  Sanch.  ap.  Eus.  Prœparat.  Evang.  lib.  I,  cap.  10. 

K  4 


iSz  GENIE 

main  des  hommes  (  i  )  ,  Noé  ou  Bacclius 
planta  la  vigne ,  Caïn  ou  Triptolème  courba 
la  charrue,  Agrotes  (2)  ou  Cérès  recueillit 
la  première  moisson.  L'histoire,  la  médecine, 
la  géométrie  ,  les  beaux  arts  ,  les  lois  ,  ne 
sont  pas  plus  anciennement  au  monde  ,  et 
nous  les  devons  à  Hérodote ,  Hippocrate  , 
Thaïes ,  Homère  ,  Dédale  ,  Minos.  Quant  à 
l'origine  des  rois  et  des  villes ,  l'histoire  nous 
en  a  été  conservée  par  Moïse,  Platon,  Justin 
et  quelques  autres ,  et.  nous  savons  quand 
et  pourquoi  les  diverses  formes  de  gouver- 
nement se  sont  établies  chez  les  peuples.  (3) 
Que  si  pourtant  on  est  étonné  de  trouver 
tant  de  grandeur  et  de  magnificence  dans 
les  premières  cités  de  l'Asie,  cette  difficulté 
cède  sans  peine  à  une  observation  tirée  du 
génie  des  Orientaux.  Dans  tous  les  âges , 
ces  peuples  ont  bâti  des  villes  immenses , 
sans  qu'on  en  puisse  rien  conclure  en  faveur 
de  leur  civilisation  ,  et  conséquemment  de 
leur  antiquité.   L'Arabe ,  échappé  des  sables 


(  1)  Gen.  cap.  4,  v.  zz. 

(2)  Sanch.  loc.  cit. 

(3)  Vid.  Moys.  Peut.  Plat,  de  Leg.  et   Tim.  Just.  lib.  II, 
Herod.  Plut,  in  Tlies.  Num.  Lycurg.  Sol.  etc.  etc. 


DU    CHRISTIANISME.       i53 

brûlans  où  il  s'estimait  heureux  d'enfermer 
une  ou  deux  toises  d'ombre,  sous  une  tente 
de  peaux  de  brebis ,  cet  Arabe  a  élevé 
presque  sous  nos  yeux  des  cités  gigantesques  ; 
vastes  métropoles  où  ce  citoyen  des  déserts 
semble  avoir  voulu  enclorre  la  solitude.  Les 
Chinois,  si  peu  avancés  dans  les  arts,  ont 
aussi  les  plus  grandes  villes  du  globe,  avec 
des  jardins  ,  des  murailles  ,  des  palais  ,  des 
lacs,  des  canaux  artificiels  comme  ceux  de 
l'ancienne  Babylone  (  i  ).  Nous-mêmes  enfin, 
ne  sommes-nous  pas  un  exemple  frappant 
de  la  rapidité  avec  laquelle  les  peuples  se 
civilisent  ?  Il  n'y  a  guère  plus  de  douze 
siècles  que  nos  ancêtres  étaient  aussi  bar- 
bares que  les  Hottentots,  et  nous  surpassons 
aujourd'hui  la  Grèce  dans  les  raffinemens 
du  goût ,   du  luxe   et   des   arts. 

La  logique  générale  des  langues  ne  peut 
fournir  aucune  raison  valide  en  faveur  de 
l'ancienneté  des  hommes.  Les  idiomes  du 
primitif  Orient,  loin  d'annoncer  des  peuples 
vieillis  en  société,  décèlent  au  contraire  des 
hommes  fort  près  de  la  nature.  Le  mécanisme 


(  i  )   Vid.  le  P.  du  Hald.  Hist.  de  la  Ch.  Lelt.  èdif.  Lord 
Mac.  Arnb.  to  Ch.  etc. 


i54  GENIE 

en  est  d'une  extrême  simplicité  ;  l'hyperbole , 
l'image ,  les  figures  poétiques ,  s'y  repro- 
duisent sans  cesse  ,  tandis  qu'on  y  trouve 
à  peine  quelques  mots  pour  la  métaphysique 
des  idées.  Il  serait  impossible  d'énoncer  clai- 
rement ,  en  hébreu ,  la  théologie  des  dogmes 
chrétiens  (  i  ).  Ce  n'est  que  chez  les  Grecs 
et  chez  les  Arabes  modernes  qu'on  rencontre 
les  termes  composés,  propres  au  développe- 
ment des  abstractions  de  la  pensée.  Tout 
le  monde  sait  qu'Aristote  est  le  premier 
philosophe  qui  ait  inventé  des  catégories , 
où  les  idées  viennent  se  ranger  de  force , 
quelle  que  soit  leur  classe  ou  leur  nature.  (2) 


(1)  On  s'en  peut  assurer,  en  lisant  les  Pères  qui  ont  écrit 
en  syriaque ,  tels  que  saint  Ephrem ,  diacre  d'Edesse. 

(2)  Si  les  langues  demandent  tant  de  temps  pour  leur 
entière  confection ,  pourquoi  les  Sauvages  du  Canada  ont-ils 
des  dialectes  si  subtils  et  si  compliqués  ?  Les  verbes  de  la 
langue  huronne  ont  toutes  les  inflexions  des  verbes  grecs.  Ils 
distinguent ,  comme  les  derniers ,  par  la  caractéristique , 
l'augment ,  etc.  ;  ils  ont  trois  modes ,  trois  genres ,  trois 
nombres,  et  par-dessus  tout  cela,  un  certain  dérangement 
de  lettres ,  particulier  aux  verbes  des  langues  orientales.  Mais 
ce  qu'ils  ont  de  plus  inconcevable,  c'est  un  quatrième  pronom 
personnel  qui  se  place  entre  la  seconde  et  la  troisième  per- 
sonne, au  singulier  et  au  pluriel.  Nous  ne  connaissons  rien 
de  pareil  dans  les  langues  mortes  ou  vivantes  ,  dont  nous 
pouvons  avoir  quelque  teinture. 


DU  CHRISTIANISME.  i55 
Enfin  ,  Ton  prétend  qu'avant  que  les 
Egyptiens  eussent  bâti  ces  temples ,  dont  il  nous 
reste  de  si  belles  ruines ,  les  peuples  pasteurs 
gardaient  déjà  leurs  troupeaux  sur  d'autres 
ruines  laissées  par  une  nation  inconnue;  ce 
qui  supposerait  une  très-grande  antiquité. 

Pour  décider  cette  question ,  il  faudrait 
savoir  au  juste  qui  étaient  et  d'où  venaient 
les  peuples  pasteurs.  M.  Bruce,  qui  voyait 
tout  en  Ethiopie,  les  fait  sortir  de  ce  pays. 
Et  cependant  les  Ethiopiens,  loin  de  pouvoir 
répandre  au-dehors  des  colonies ,  étaient 
eux-mêmes,  à  cette  époque,  un  peuple  nou- 
vellement établi.  ALthiopes ,  dit  Eusèbe,  ab 
Indo  jlumine  consurgentes ,  juxtà  JEgyptum 
consederunt.  Manethon ,  dans  sa  sixième 
dynastie ,  appelle  les  pasteurs  <p«m>ctç  %tm ,  Phé- 
niciens étrangers.  Eusèbe  place  leur  arrivée 
en  Egypte ,  sous  le  règne  d'Aménophis  ; 
d'où  il  faut  tirer  ces  deux  conséquences  : 
i.°  que  l'Egypte  n'était  pas  alors  barbare, 
puisqu'Inachus ,  Egyptien ,  portait  vers  ce 
temps-là  les  lumières  dans  la  Grèce;  2..0  que 
l'Egypte  n'était  pas  couverte  de  ruines  , 
puisque  Thèbes  était  bâtie ,  puisqu'Aménophis 
était  père  de  ce  Sésostris  qui  éleva  la  gloire 
des  Egyptiens   à   son   comble.    Au   rapport 


i56  GENIE 

de  l'historien  Josephe,  ce  fut  Tethmosis  qui 
contraignit  les  pasteurs  à  abandonner  entiè- 
rement les  bords  du  Nil.  (  i  ) 

Mais  quels  nouveaux  argumens  n'aurait- 
on  point  formés  contre  l'Ecriture ,  si  on 
avait  connu  un  autre  prodige  historique  qui 
tient  également  à  des  ruines,  hélas  !  comme 
toute  l'histoire  des  hommes?  On  a  découvert 
depuis  quelques  années ,  dans  l'Amérique 
septentrionale ,  des  monumens  extraordi- 
naires sur  les  bords  du  Muskingum ,  du 
Miami ,  du  "Wabaehe  ,  de  l'Ohio  ,  et  sur- 
tout du  Scioto  (*)  ,  où  ils  occupent  un 
espace  de  plus  de  vingt  lieues  en  longueur. 
Ce  sont  des  murs  en  terre  avec  des  fossés, 
des    glacis,    des   lunes,    demi -lunes    et    de 


(:)  Maneth.  ad  Joseph,  et  Afric.  Herod.  lib.  II,  cap.  ioo. 
Diod.  lib  I,  Ps.  48.  Euseb.  Chron.  lib.  I,  p.  i3. 

Au  reste,  l'invasion  de  ces  peuples,  rapportée  par  les 
auteurs  profanes ,  nous  explique  ce  qu'on  lit  dans  la  Genèse 
au  sujet  de  Jacob  et  de  ses  fils  :  Ut  habitare  possitis  in 
terra  Gessen ,  quia  detestantur  AUgyplii  ornnes  pastores 
ovium.  (Gen.  cap.  XLVI ,  v.  34.) 

D'où  Ton  peut  aussi  deviner  le  nom  grec  du  Pharaon  sous 
lequel  Israël  entra  en  Ègjpte ,  et  le  nom  du  second  Pharaon 
sous  lequel  il  en  sortit.  L'Ecriture,  loin  de  contrarier  les 
autres  histoires,  leur  sert  au  contraire  de  preuve. 

(*)   Voyez  la  note  H  à  la  fin  du  volume. 


DU    CHRISTIANISME.        i57 

grands  cônes  qui  servent  de  sépulcres.  On 
a  demandé,  mais  sans  succès,  quel  peuple 
a  laissé  de  pareilles  traces.  L'homme  est 
suspendu  dans  le  présent ,  entre  le  passé 
et  l'avenir ,  comme  sur  un  rocher  entre 
deux  gouffres  :  derrière  lui ,  devant  lui ,  tout 
est  ténèbres  ;  à  peine  apperçoit-il  quelques 
fantômes  qui,  remontant  du  fond  des  deux 
abymes ,  surnagent  un  instant  à  leur  surface , 
et  s'y  replongent. 

Quelles  que  soient  les  conjectures  sur  ces 
ruines  américaines,  quand  on  y  joindrait  les 
visions  d'un  monde  primitif,  et  les  chimères 
d'une  Atlantide ,  la  nation  civilisée  qui  a 
peut-être  promené  la  charrue  dans  la  plaine 
où  l'Iroquois  poursuit  aujourd'hui  les  ours, 
n'a  pas  eu  besoin  pour  consommer  ses  des- 
tinées, d'un  temps  plus  long,  que  celui  qui 
a  dévoré  les  empires  de  Cyrus ,  d'Alexandre 
et  de  César.  Heureux  du  moins  ce  peuple 
qui  n'a  point  laissé  de  nom  dans  l'histoire, 
et  dont  l'héritage  n'a  été  recueilli  que  par 
les  chevreuils  des  bois ,  et  les  oiseaux  du 
ciel  !  Nul  ne  viendra  renier  le  Créateur  dans 
ces  retraites  sauvages  ,  et ,  la  balance  à  la 
main ,  peser  la  poudre  des  morts ,  pour 
prouver  l'éternité  de  la  race  humaine. 


i58  GENIE 

Pour  moi ,  amant  solitaire  de  la  nature , 
et  simple  confesseur  de  la  Divinité  ,  je  me 
suis  assis  sur  ces  ruines.  Voyageur  sans 
renom,  j'ai  causé  avec  ces  débris,  comme 
moi-même  ignorés.  Les  souvenirs  confus  des 
hommes,  et  les  vagues  rêveries  du  désert, 
se  mêlaient  au  fond  de  mon  ame.  La  nuit 
était  au  milieu  de  sa  course  ;  tout  était 
muet,  et  la  lune,  et  les  bois,  et  les  tombeaux. 
Seulement  à  longs  intervalles  on  entendait 
la  chute  de  quelqu'arbre ,  que  la  hache  du 
temps  abattait,  dans  la  profondeur  des  forêts: 
ainsi  tout  tombe,  tout  s'anéantit. 

Nous  ne  nous  croyons  pas  obligés  de 
parler  sérieusement  des  quatre  jogues  ,  ou 
âges  indiens,  dont  le  premier  a  duré  trois 
millions  deux  cent  mille  ans,  le  troisième 
un  million  seize  cent  mille  ans  ,  et  le  qua- 
trième ,  ou  l'âge  actuel ,  qui  durera  quatre 
cent  mille  ans. 

Si  l'on  joint  à  toutes  ces  difficultés  de 
chronologie,  de  logographie  et  de  faits,  les 
erreurs  qui  naissent  des  passions  de  l'historien 
ou  des  hommes  qui  vivent  dans  ses  fastes; 
si  l'on  y  ajoute  les  fautes  de  copistes  ,  et 
mille  accidens  de  temps  et  de  lieux ,  il 
faudra,  de  nécessité,  convenir  que  toutes  les 


DU    CHRISTIANISME.       109 

raisons  en  faveur  de  l'antiquité  du  globe 
par  l'histoire ,  sont  aussi  peu  satisfaisantes 
qu'inutiles  à  rechercher.  Et  certes ,  on  ne 
peut  nier  que  c'est  assez  mal  établir  la 
durée  du  monde ,  que  d'en  prendre  la  base 
dans  la  vie  humaine.  Quoi  !  c'est  par  la 
succession  rapide  d'ombres  d'un  moment , 
que  l'on  prétend  nous  démontrer  la  perma- 
nence et  la  réalité  des  choses  !  c'est  par  des 
décombres  qu'on  veut  nous  prouver  une 
société  sans  commencement  et  sans  fin  ! 
Faut-il  donc  beaucoup  de  jours,  pour  amasser 
beaucoup  de  ruines  ?  Que  le  monde  serait 
vieux ,  si  l'on  comptait  ses  années  par  ses 
débris  ! 

CHAPITRE      III. 

Astronomie. 

^N  cherche  dans  l'histoire  du  firmament 
les  secondes  preuves  de  l'antiquité  du  monde 
et  des  erreurs  de  l'Ecriture.  Ainsi ,  les  deux 
qui  racontent  la  gloire  du  Très -Haut  à 
tous  les  hommes  ,  et  dont  le  langage  est 
entendu  de  tous  les  peuples   (  1  )  ,  ne  disent 

(1)  Pi.  18,  v.  i-3. 


i6o  GENIE 

rien  à  l'incrédule.  Heureusement  ce  ne  sont 
pas  les  astres  qui  sont  muets  ;  ce  sont  les 
athées  qui  sont  sourds. 

L'astronomie  doit  sa  naissance  à  des 
pasteurs.  Dans  les  déserts  de  la  création 
nouvelle,  les  premiers  humains  voyaient  se 
jouer  autour  d'eux  leurs  familles  et  leurs 
troupeaux.  Heureux  jusqu'au  fond  de  l'ame, 
une  prévoyance  inutile  ne  détruisait  point 
leur  bonheur.  Dans  le  départ  des  oiseaux 
de  l'automne,  ils  ne  remarquaient  point  la 
fuite  des  années  ,  et  la  chute  des  feuilles 
ne  les  avertissait  que  du  retour  des  frimas. 
Lorsque  le  coteau  prochain  avait  donné  toutes 
ses  herbes  à  leurs  brebis,  montés  sur  leurs 
chariots  couverts  de  peaux  ,  avec  leurs  fils 
et  leurs  épouses  ,  ils  allaient  à  travers  les 
bois  chercher  quelque  fleuve  ignoré  ,  où  la 
fraîcheur  des  ombrages  et  la  beauté  des  soli- 
tudes les  invitaient  à  se  fixer  de  nouveau. 

Mais  il  fallait  une  boussole,  pour  se  con- 
duire dans  ces  forêts  sans  chemins ,  et  le 
long  de  ces  fleuves  sans  navigateurs;  on  se 
confia  naturellement  à  la  foi  des  étoiles  ; 
on  se  dirigea  sur  leur  cours.  Législateurs  et 
guides ,  ils  réglèrent  la  tonte  des  brebis , 
et  les  migrations  lointaines.   Chaque  famille 

s'attacha 


DU    CHRISTIANISME.        161 

s'attacha  aux  pas  d'une  constellation;  chaque 
astre  marchait  à  la  tète  d'un  troupeau.  A 
mesure  que  les  pasteurs  se  livraient  à  ces 
études ,  ils  découvraient  de  nouvelles  lois. 
En  ce  temps-là,  Dieu  se  plaisait  à  dévoiler 
les  routes  du  soleil  aux  habitans  des  cabanes , 
et  la  Fable  raconta  qu'Apollon  était  des- 
cendu chez  les  bergers. 

De  petites  colonnes  de  briques  servaient 
à  conserver  le  souvenir  des  observations  : 
jamais  plus  grand  empire  n'eut  une  histoire 
plus  simple.  Avec  le  même  instrument  dont 
il  avait  percé  sa  flûte ,  auprès  du  même 
autel  où  il  avait  immolé  le  chevreau  premier 
né ,  le  pâtre  gravait  sur  un  rocher  ses  immor- 
telles découvertes.  Il  plaçait  ailleurs  d'autres 
témoins  de  cette  pastorale  astronomie  ;  il 
échangeait  d'annales  avec  le  firmament  ;  et 
de  même  qu'il  avait  écrit  les  fastes  des  étoiles 
parmi  ses  troupeaux ,  il  écrivait  les  fastes  de 
ses  troupeaux  parmi  les  étoiles.  Le  soleil,  en 
voyageant,  ne  se  reposa  plus  que  dans  les  ber- 
geries; le  taureau  annonça  par  ses  mugissemens 
le  passage  du  Père  du  jour ,  et  le  beîier 
l'attendit ,  pour  le  saluer  au  nom  de  son  maître. 
On  vit  au  ciel  des  vierges ,  des  enfans ,  des  épis 
de  blé  ,  des  instrumens  de  labourage  ,  des 
i.  L 


16a  GÉNIE 

agneaux ,  et  jusqu'au  chien  du  berger  :  la  sphère 
entière  devint  comme  une  grande  maison  rus- 
tique ,  habitée  par  le  pasteur  des  hommes. 

Ces  beaux  jours  s'évanouirent;  les  hommes 
en  gardèrent  une  mémoire  confuse ,  dans  ces 
histoires  de  l'âge  d'or,  où  l'on  trouve  le  règne 
des  astres  mêlé  à  celui  des  troupeaux.  L'Inde 
est  encore  aujourd'hui  astronome  et  pastorale, 
comme  l'Egypte  l'était  autrefois.  Cependant , 
avec  la  corruption  naquit  la  propriété ,  et  avec 
la  propriété,  la  mensuration,  second  âge  de 
l'astronomie.  Mais  par  une  destinée  assez 
remarquable ,  ce  furent  encore  les  peuples  les 
plus  simples  qui  connurent  le  mieux  le  système 
céleste  :  le  pasteur  du  Gange  tomba  dans 
des  erreurs  moins  grossières  que  le  savant 
d'Athènes  ;  on  eût  dit  que  la  muse  de  l'astro- 
nomie avait  retenu  un  secret  penchant  poul- 
ies bergers ,  ses  premières  amours. 

Durant  les  longues  calamités  qui  accompa- 
gnèrent et  qui  suivirent  la  chute  de  l'Empire 
romain,  les  sciences  n'eurent  d'autre  retraite 
que  le  sanctuaire  de  cette  église ,  qu'elles 
profanent  aujourd'hui  avec  tant  d'ingratitude. 
Recueillies  dans  le  silence  des  cloîtres,  elles 
durent  leur  salut  à  ces  mêmes  Solitaires  , 
quelles  affectent  maintenant  de  mépriser.  Un 


DU  CHRISTIANISME.  i63 
moine  Bacon  ,  un  évèque  Albert ,  un  cardinal 
Cusa  ressuscitaient  dans  leurs  veilles  le  génie 
d'Eudoxe  ,  de  Timocharis  ,  d'ffypparque  , 
de  Ptolémée.  Protégées  par  les  papes  qui 
donnaient  l'exemple  aux  rois,  les  sciences  s'en- 
volèrent enfin  de  ces  lieux  sacrés ,  où  la  religion 
les  avait  réchauffées  sous  ses  ailes.  L  "astronomie 
renaît  de  toutes  parts  :  Grégoire  XIII  réforme 
le  calendrier ,  Copernic  rétablit  le  système  du 
monde,  Tycho-Brahé,  au  haut  de  sa  tour, 
rappelle  la  mémoire  des  antiques  observateurs 
Babyloniens,  Kepler  détermine  la  forme  des 
orbites  planétaires.  Mais  Dieu  confond  encore 
l'orgueil  de  l'homme,  en  accordant  aux  jeux 
de  l'innocence ,  ce  qu'il  refuse  aux  recherches 
de  la  philosophie  ;  des  enfans  découvrent  le 
télescope.  Galilée  perfectionne  l'instrument 
nouveau  ;  alors  les  chemins  de  l'immensité 
s'abrègent,  le  génie  de  l'homme  abaisse  la 
hauteur  des  cieux,  et  les  astres  descendent 
pour  se  faire  mesurer. 

Tant  de  découvertes  en  annonçaient  de  plus 
grandes  encore  ,  et  l'on  était  trop  près  du 
sanctuaire  de  la  nature,  pour  qu'on  fût  long- 
temps sans  y  pénétrer.  Il  ne  manquait  plus  que 
des  méthodes  propres  à  décharger  l'esprit  des 
calculs  énormes  dont  il  était  écrasé.  Bientôt 

L  2 


164  GENIE 

Descartes  osa  transporter  au  grand  Tout  les  lois 
physiques  de  notre  globe  ;  et  par  un  de  ces 
traits  de  génie ,  dont  on  compte  à  peine  quatre 
ou  cinq  dans  l'histoire ,  il  força  l'algèbre  à  s' unir 
à  la  géométrie,  comme  la  parole  à  la  pensée. 
Newton  n'eut  plus  qu'à  mettre  en  œuvre  les 
matériaux  que  tant  de  mains  lui  avaient 
préparés,  mais  il  le  fit  en  artiste  sublime;  et 
des  divers  plans  sur  lesquels  il  pouvait  relever 
l'édifice  des  globes ,  il  choisit  peut-être  le  dessin 
de  Dieu.  L'esprit  connut  l'ordre  que  l'œil 
admirait  ;  les  balances  d'or  qu'Homère  eti'Ecri: 
ture  donnent  au  souverain  arbitre ,  lui  furent 
rendues  ;  la  comète  se  soumit  ;  à  travers  l'im- 
mensité la  planète  attira  la  planète;  la  mer 
sentit  la  pression  de  deux  vastes  vaisseaux  qui 
flottent  à  des  millions  de  lieues  de  sa  surface; 
depuis  le  soleil  jusqu'au  moindre  atome,  tout 
se  maintint  dans  un  admirable  équilibre  :  il 
n'y  eut  plus  que  le  cœur  de  l'homme,  qui 
manqua  de  contrepoids  dans  la  nature. 

Qui  l'aurait  pu  penser  ?  Le  moment  où 
l'on  découvrit  tant  de  nouvelles  preuves  de  la 
grandeur  et  de  la  sagesse  de  la  Providence, 
fut  celui-là  même  où  l'on  ferma  davantage 
les  yeux  à  la  lumière.  Non  toutefois  que  ces 
hommes  immortels ,  Copernic,  Tycho-Brahé, 


DU    CHRISTIANISME.       iC5 

Kepler,  Leibnitz,  Newton  fussent  des  athées; 
mais  leurs  successeurs,  par  une  fatalité  inex- 
plicable, s'imaginèrent  tenir  Dieu  dans  leurs 
creusets  et  dans  leurs  télescopes ,  parce  qu'ils 
y  voyaient  quelques-uns  des  élémens  sur 
lesquels  l'Intelligence  universelle  a  fondé  les 
mondes.  Lorsqu'on  a  été  témoin  des  jours  de 
notre  Révolution  ;  lorsqu'on  songe  que  c'est  à 
la  vanité  du  savoir,  que  nous  devons  presque 
tous  nos  malheurs,  n'est-on  pas  tenté  de  croire 
que  l'homme  a  été  sur  le  point  de  périr  de 
nouveau,  pour  avoir  porté  une  seconde  fois 
la  main  sur  le  fruit  de  science?  Et  que  ceci 
nous  soit  matière  de  réflexion  sur  la  faute 
originelle  :  les  siècles  savans  ont  toujours 
touché  aux  siècles  de  destruction. 

Il  nous  semble  pourtant  bien  infortuné, 
l'astronome  qui  passe  les  nuits  à  lire  dans 
les  astres ,  sans  y  découvrir  le  nom  de  Dieu. 
Quoi  !  dans  des  figures  si  variées,  dans  une 
si  grande  diversité  de  caractères ,  on  ne 
peut  trouver  les  lettres  qui  suffisent  à  son 
nom  ?  Le  problème  de  la  Divinité  n'est-il 
point  résolu  dans  les  calculs  mystérieux  de 
tant  de  soleils  ?  une  algèbre  aussi  brillante 
ne    peut -elle    servir    à   dégager    la    grande 


Inconnue  ? 


L  3 


iGG  GÉNIE 

La  première  objection  astronomique  quel' on 
fait  au  système  de  Mo*fse ,  se  tire  de  la  sphère 
céleste  :  «  Comment  le  monde  est-il  si  nouveau? 
s'écrie-kon.  La  seule  composition  de  la  sphère 
suppose  des  millions  d'années.  » 

Aussi  est-il  vrai  que  l'astronomie  est  une 
des  premières  sciences  que  les  hommes  aient 
cultivées.  M.  Bailly  prouve  que  les  patriarches , 
avant  Noé  ,  connaissaient  la  période  de  six 
cents  ans,  l'année  de  365  jours  5  h.  5i  m. 
36  s.  ;  enfin ,  qu'ils  avaient  nommé  les  six 
jours  de  la  création  d'après  l'ordre  plané- 
taire (  i  ).  Puisque  les  races  primitives  étaient 
déjà  si  savantes  dans  l'histoire  du  ciel ,  n'est-il 
pas  très-probable  que  les  temps  écoulés  depuis 
le  déluge  ,  ont  été  plus  que  suffisans  pour 
nous  donner  le  système  astronomique,  tel  que 
nous  l'avons  aujourd'hui?  Il  est  impossible, 
d'ailleurs,  de  rien  prononcer  de  certain  sur 
le  temps  nécessaire  au  développement  d'une 
science.  Depuis  Copernic  jusqu'à  Newton , 
l'astronomie  a  plus  fait  de  progrès  en  moins 
d'un  siècle ,  qu'elle  n'en  avait  fait  auparavant 
dans  le  cours  de  3,ooo  ans.  On  peut  comparer 
les  sciences  à  des  régions  coupées  de  plaines 

(  i  )  Bail.  Hist.  de  l'Ast,  anc. 


DU    CHRISTIANISME.        167 

et  de  montagnes  :  on  avance  à  grands  pas  dans 
les  premières  ;  mais  quand  on  est  parvenu  aux 
pieds  des  secondes,  on  perd  un  temps  infini 
à  découvrir  les  sentiers  et  à  franchir  les 
sommets ,  d'où  Ton  descend  dans  l'autre  plaine. 
11  ne  faut  donc  pas  conclure  que,  puisque  l'as- 
tronomie est  restée  quatre  mille  ans  dans  son 
âge  moyen ,  elle  a  dû  être  des  myriades  de 
siècles  dans  son  berceau  :  cela  contredit  tout 
ce  qu'on  sait  de  l'histoire,  et  de  la  marche 
de  l'esprit  humain. 

La  seconde  objection  se  déduit  des  époques 
historiques,  liées  aux  observations  astrono- 
miques des  peuples ,  et  en  particulier  de 
celles  des  Chaldéens  et  des  Indiens. 

Nous  répondons,  à  l'égard  des  premières, 
qu'on  sait  que  les  720,000  ans  dont  ils  se 
vantaient,  se  réduisent  à   i.goS  ans.  (1) 

Quant  aux  observations  des  Indiens ,  celles 
qui  sont  appuyées  sur  des  faits  incontes- 
tables, ne  remontent  qu'à  l'an  3, 102  avant 
notre  ère.  Cette  antiquité  est  sans  doute  fort 
grande  ,  mais  enfin  elle  rentre  dans  des 
bornes  connues.    C'est   à   cette    époque    que 

(1)  Les  tables  de  ces  observations,  faites  à  Babylone  avant 
l'arrivée  d'Alexandre  ,  furent  envoyées  par  Callisthènes  * 
Aristote.  Voyez  Bailly. 

L  4 


168  GENIE 

commence  la  quatrième  jogue,  ou  âge  indien. 
M.  Bailly,  en  dépouillant  les  trois  premiers 
âges  et  les  réunissant  au  quatrième ,  démontre 
que  toute  la  chronologie  des  Brames  se 
renferme  dans  un  intervalle  d'environ  70 
siècles  (*)  ,  ce  qui  s'accorde  parfaitement  avec 
la  chronologie  des  Septante.  Il  prouve  jusqu'à 
l'évidence ,  que  les  fastes  des  Egyptiens  ,  des 
Chaldéens  ,  des  Chinois ,  des  Perses ,  des 
Indiens,  se  rangent  avec  une  exactitude  singu- 
lière ,  sous  les  époques  de  l'Ecriture  (  1  ). 
Nous  citons  d'autant  plus  volontiers  M.  Bailly , 
que  ce  savant  est  mort  victime  des  principes 
que  nous  avons  entrepris  de  combattre. 
Lorsque  cet  homme  infortuné  écrivait ,  à 
propos  à'Hypatia ,  jeune  femme  astronome, 
massacrée  par  les  habitans  d'Alexandrie , 
que  les  modernes  épargnent  au  moins  la 
çie  ,  en  déchirant  la  réputation  ,  il  ne  se 
doutait  guère  qu'il  serait  lui-même  une  preuve 
lamentable  de  la  fausseté  de  son  assertion, 
et  qu'il  renouvellerait  l'histoire  à'Hypatia  ! 

Au  reste ,  tous  ces  calculs  infinis  de  géné- 
rations et  de  siècles,  que  l'on  retrouve  chez 
plusieurs  peuples,  ont  leur  source  dans  une 

(*)  Voyez  la  note  I  à  la  fin  du  volume.     ' 

(1)  Bail.  Ast.  Lui.  Disc,  prélimin.  part.  1 1 ,  p.  126,  etc. 


DU    CHRISTIANISME.        169 

faiblesse  naturelle  au  cœur  humain.  Les 
hommes  qui  sentent  en  eux-mêmes  un  prin- 
cipe d'immortalité,  sont  comme  tout  honteux 
de  la  brièveté  de  leur  existence  ;  il  leur  semble 
qu'en  entassant  tombeaux  sur  tombeaux,  ils 
cacheront  ce  vice  capital  de  leur  nature,  qui 
est  de  durer  peu ,  et  qu'en  ajoutant  du  néant  à 
du  néant,  ils  parviendront  à  faire  une  éternité. 
Mais  ils  se  trahissent  eux-mêmes ,  et  découvrent 
ce  qu'ils  prétendent  dérober  :  car  plus  la  pyra- 
mide funèbre  est  élevée,  plus  la  statue  vivante 
placée  au  sommet  diminue,  et  la  vie  paraît 
encore  bien  plus  petite ,  quand  l'énorme  fan- 
tôme de  la  Mort  l'exhausse  dans  ses  bras. 

CHAPITRE      IV. 

Suite    du   précède  fit.    Histoire  naturelle. 
Déluge. 

JL' astronomie  n'étant  donc  pas  suffisante 
pour  détruire  la  chronologie  de  l'Ecriture  (1)  , 
on  revient  à  l'attaque  par  l'histoire  naturelle  : 


(  1  )  On  rit  de  Josué  qui  commande  au  soleil  de  s'arrêter. 
Nous  n'aurions  pas  cru  être  obligés  d'apprendre  à  notre 
siècle,  que  le  soleil  n'est  pas  immobile ,  quoique  centi'e.  On 
a  excusé   Josué  5   en   disant  qu'il    parlait  exprès  comme   le 


i7o  GENIE 

les  uns  nous  parlent  de  certaines  époques 
où  l'univers  entier  se  rajeunit  ;  les  autres 
nient  les  grandes  catastrophes  du  globe ,  telles 
que  le  déluge  universel  ;  ils  disent  :  «  Les 
pluies  ne  sont  que  les  vapeurs  des  mers.  Or, 
toutes  les  mers  ne  suffiraient  pas  pour  couvrir 
la  terre,  à  la  hauteur  dont  parlent  les  Ecri- 
tures. »  Nous  pourrions  répondre  que  raisonner 
ainsi ,  c'est  aller  contre  ces  mêmes  lumières 
dont  on  fait  tant  de  bruit ,  puisque  la  chimie 
moderne  nous  apprend  que  l'air  peut  être 
transmué  en  eau  ;  alors  quel  effroyable 
déluge  !  Mais  nous  renonçons  volontiers  à 
ces  raisons ,  empruntées  des  sciences  qui 
rendent  compte  de  tout  à  l'esprit,  sans  rendre 
compte  de  rien  au  cœur.  Nous  nous  conten- 
terons de  répondre  que,  pour  noyer  la  partie 
terrestre  du  globe,  il  suffit  que  l'Océan  fran- 
chisse ses  rivages,  en  entraînant  l'eau  de  ses 
gouffres.  D'ailleurs,  hommes  présomptueux, 
avez-vous  pénétré  dans  les  trésors  de  la 
grêle  (i  )  ?  et  connaissez-vous  les  réservoirs 

vulgaire  \  il  eût  été  aussi   simple  de  dire  qu'il  parlait  comme 
Newton.   Si  vous  vouliez  arrêter  une  montre ,  vous  ne    bri- 
seriez pas  une  petite  roue  ,  mais  le  grand  ressort  5  dont  le 
repos  fixerait  subitement  le  système. 
(  i  )  Job.  cap.  XXXVIII ,  v.  22. 


DU  CHRISTIANISME.  171 
de  cet  abyme  où  le  Seigneur  puise  la  mort, 
au  jour  de  ses  vengeances  ? 

Soit  que  Dieu,  soulevant  le  bassin  des  mers, 
ait  versé  sur  les  continens  l'Océan  troublé; 
soit  que,  détournant  le  soleil  de  sa  route, 
il  lui  ait  commandé  de  se  lever  sur  le  pôle 
avec  des  signes  funestes;  il  est  certain  qu'un 
affreux  déluge  a  ravagé  la   terre. 

En  ce  temps-là  la  race  humaine  fut  presque 
anéantie.  Toutes  les  querelles  des  nations 
finirent ,  toutes  les  révolutions  cessèrent.  Rois , 
peuples ,  armées  ennemies  suspendirent  leurs 
haines  sanglantes  ,  et  s'embrassèrent  saisis 
d'une  mortelle  frayeur.  Les  temples  se  rem- 
plirent de  supplians  ,  qui  avaient  peut-être 
renié  la  Divinité  toute  leur  vie  ;  mais  la 
Divinité  les  renia  à  son  tour,  et  bientôt  on 
annonça  que  l'Océan  tout  entier  était  aussi 
à  la  porte  des  temples.  En  vain  les  mères 
se  sauvèrent  avec  leurs  enfans  sur  le  sommet 
des  montagnes  ;  en  vain  l'amant  crut  trouver 
un  abri  pour  sa  maîtresse  ,  dans  la  même 
grotte  où  il  avait  trouvé  un  asile  pour  ses 
plaisirs  ;  en  vain  les  amis  disputèrent  aux 
ours  effrayés  la  cime  des  chênes  ;  l'oiseau 
même,  chassé  de  branche  en  branche  par 
le  flot  toujours  croissant,  fatigua  inutilement 


172  GENIE 

ses  ailes,  sur  des  plaines  d'eau  sans  rivages. 
Le  soleil  qui  n'éclairait  plus  que  la  mort  au 
travers  des  nues  livides ,  se  montrait  terne  et 
violet  comme  un  énorme  cadavre  noyé  dans 
les  cieux;  les  volcans  s'éteignirent,  en  vomis- 
sant de  tumultueuses  fumées  ;  et  l'un  des 
quatre  élémens,  le  feu,  périt  avec  la  lumière. 

Ce  fut  alors  que  le  monde  se  couvrit  d'hor- 
ribles ombres ,  d'où  sortaient  d'effrayantes 
clameurs  ;  ce  fut  alors  qu'au  milieu  des  humides 
ténèbres  ,  le  reste  des  êtres  vivans ,  le  tigre 
et  l'agneau,  l'aigle  et  la  colombe,  le  reptile 
et  l'insecte ,  l'homme  et  la  femme  gagnèrent 
tous  ensemble  la  roche  la  plus  escarpée  du 
globe  ;  l'Océan  les  y  suivit ,  et  soulevant 
autour  d'eux  sa  menaçante  immensité ,  fît 
disparaître  sous  ses  solitudes  orageuses ,  le 
dernier   point   de   la   terre. 

Dieu  ayant  accompli  sa  vengeance ,  dit  aux 
mers  de  rentrer  dans  l'abyme;  mais  il  voulut 
imprimer  sur  ce  globe  des  traces  éternelles  de 
son  courroux  :  les  dépouilles  de  l'éléphant  des 
Indes  s'entassèrent  dans  les  régions  de  la 
Sibérie;  les  coquillages  Magellaniques  vinrent 
s'enfouir  dans  les  carrières  de  la  France  ;  des 
bancs  entiers  de  corps  marins  s'arrêtèrent  au 
sommet  des  Alpes ,  du  Taurus  et  des  Cordilières, 


DU    CHRISTIANISME.        i73 

et  ces  montagnes  elles-mêmes  furent  les 
monumens  que  Dieu  laissa  dans  les  trois 
mondes ,  pour  marquer  son  triomphe  sur  les 
impies  ,  comme  un  monarque  plante  un 
trophée  dansle  champ  où  il  a  défaitsesermemis. 
Dieu  ne  se  contenta  pas  de  ces  attestations 
générales  de  sa  colère  passée  :  sachant 
combien  l'homme  perd  aisément  la  mémoire 
du  malheur ,  il  en  multiplia  les  souvenirs 
dans  sa  demeure.  Le  soleil  n'eut  plus  pour 
trône  au  matin  et  pour  lit  au  soir ,  que 
l'élément  humide ,  où  il  sembla  s'éteindre 
tous  les  jours,  ainsi  qu'au  temps  du  déluge. 
Souvent  les  nuages  du  ciel  imitèrent  des 
vagues  amoncelées,  des  sables  ou  des  écueils 
blanchissans.  Sur  la  terre  ,  les  rochers  lais- 
sèrent tomber  des  cataractes  :  la  lumière 
de  la  lune  ,  les  vapeurs  blanches  du  soir , 
couvrirent  quelquefois  les  vallées  des  appa- 
rences d'une  nappe  d'eau  ;  il  naquit  dans 
les  lieux  les  plus  arides  ,  des  arbres  ,  dont 
les  branches  affaissées  pendirent  pesamment 
vers  la  terre ,  comme  si  elles  sortaient  encore 
toutes  trempées  du  sein  des  ondes  ;  deux 
fois  par  jour  la  mer  reçut  ordre  de  se  lever  de 
nouveau  dans  son  lit,  et  d'envahir  ses  grèves; 
les    antres  des    montagnes  conservèrent  de 


i74  GENIE 

sourds  bourdoiinemens  et  des  voix  lugubres  , 
la  cime  des  bois  présenta  l'image  d'une  mer 
roulante,  et  l'Océan  sembla  avoir  laissé  ses 
bruits  dans  la  profondeur  des  forêts. 

CHAPITRE      V. 

Jeunesse  et   Vieillesse  de  la  Terre. 

-IN  OUS  touchons  à  la  dernière  objection  sur 
l'origine  moderne  du  globe.  On  dit  :  «  La 
terre  est  une  vieille  nourrice  ,  dont  tout 
annonce  la  caducité.  Examinez  ses  fossiles, 
ses  marbres,  ses  granits,  ses  laves,  et  vous 
y  lirez  ses  années  innombrables  (*)  marquées 
par  cercle ,  par  couche  ou  par  branche , 
comme  celles  du  serpent  à  sa  sonnette  ,  du 
cheval  à  sa  dent ,  ou  du  cerf  à  ses  rameaux.  » 

Cette  difficulté  a  été  cent  fois  résolue  par 
cette  réponse  :  Dieu  a  du  créer,  et  a,  sans 
doute,  créé  le monde ,  avec  toutes  les  marques 
de  vétusté  et  de  complément ,  que  nous  lui 
voyons. 

En  effet,  il  est  vraisemblable  que  l'Auteur 
de  la  nature  planta  d'abord  de  vieilles  forêts 
et  de  jeunes  taillis:  que  les  animaux  naquirent, 
les  uns   remplis    de   jours ,    les  autres   parés 

(*)   Voyez  la  note  K  à  la  fin  du  volume. 


DU    CHRISTIANISME.        i75 

des  grâces  de  l'enfance.  Les  chênes ,  en  perçant 
le  sol  fécondé,  portèrent  sans  doute  à-la-fois 
les  vieux  nids  des  corbeaux  et  la  nouvelle 
postérité  des  colombes.  Ver ,  chrysalide  et 
papillon ,  l'insecte  rampa  sur  l'herbe ,  suspendit 
son  œuf  d'or  aux  forêts  ,  ou  trembla  dans 
le  vague  des  airs.  L'abeille ,  qui  pourtant 
n'avait  vécu  qu'un  matin  ,  comptait  déjà 
son  ambroisie  par  générations  de  fleurs.  Il 
faut  croire  que  la  brebis  n'était  pas  sans  son 
agneau,  la  fauvette  sans  ses  petits;  que  les 
buissons  cachaient  des  rossignols  étonnés  de 
chanter  leurs  premiers  airs,  en  échauffant  les 
fragiles  espérances  de  leurs  premières  voluptés. 
Si  le  inonde,  n'eût  été  à-la-fois  jeune  et 
vieux ,  le  grand ,  le  sérieux  ,  le  moral  dispa- 
raissaient de  la  nature  ,  car  ces  sentimens 
tiennent  par  essence  aux  choses  antiques. 
Chaque  site  eut  perdu  ses  merveilles.  Le 
rocher  en  ruine  n'eût  plus  pendu  sur  l'abyme , 
avec  ses  longues  graminées  ;  les  bois ,  dépouillés 
de  leurs  accidens  ,  n'auraient  point  montré 
ce  touchant  désordre  d'arbres  inclinés  sur 
leurs  tiges,  de  troncs  penchés  sur  le  cours 
des  fleuves.  Les  pensées  inspirées,  les  bruits 
vénérables ,  les  voix  magiques ,  la  sainte 
horreur  des  forêts,  se  fussent  évanouis  avec 


i76  GÉNIE 

les  voûtes  qui  leur  servent  de  retraites  ,  et 
les  solitudes  de  la  terre  et  du  ciel  seraient 
demeurées  nues  et  désenchantées ,  en  perdant 
ces  colonnes  de  chênes  qui  les  unissent.  Le 
jour  même  où  l'Océan  épandit  ses  premières 
vagues  sur  ses  rives,  il  baigna,  n'en  doutons 
point,  des  écueils  déjà  rongés  par  les  flots, 
des  grèves  semées  de  débris  de  coquillages, 
et  des  caps  décharnés  qui  soutenaient ,  contre 
les  eaux,  les  rivages  croulans  de  la  terre. 

Sans  cette  vieillesse  originaire,  il  n'y  aurait 
eu  ni  pompe,  ni  majesté  dans  l'ouvrage  de 
l'Eternel ,  et,  ce  qui  ne  saurait  être ,  la  nature , 
dans  son  innocence ,  eût  été  moins  belle  qu'elle 
ne  l'est  aujourd'hui  dans  sa  corruption.  Une 
insipide  enfance  de  plantes ,  d'animaux ,  d'élé- 
mens ,  eût  couronné  une  terre  sans  poésie.  Mais 
Dieu  ne  fut  pas  un  si  méchant  dessinateur  des 
bocages  d'Eden,  que  les  incrédules  le  pré- 
tendent. L'homme -roi  naquit  lui-même  à 
trente  années ,  afin  de  s'accorder  par  sa  majesté, 
avec  les  antiques  grandeurs  de  son  nouvel 
empire ,  de  même  que  sa  compagne  compta 
sans  doute  seize  printemps,  qu'elle  n'avait 
pourtant  point  vécu ,  pour  être  en  harmonie 
avec  les  fleurs ,  les  oiseaux ,  l'innocence ,  les 
amours,  et  toute  la  jeune  partie  de  l'univers. 

PREMIÈRE 


DU    CHRISTIANISME.        i77 

PREMIÈRE    PARTIE. 

DOGMES    ET    DOCTRINE. 


LIVRE    CINQUIÈME. 

EXISTENCE      DE     DIEU,      PROUVÉE      PAR 
LES     MERVEILLES     DE     LA     NATURE. 


CHAPITRE      PREMIER. 

Objet  de   ce  Livre. 

(Jn  des  principaux  dogmes  chrétiens  nous 
reste  encore  à  examiner  ,  l'état  des  peines 
et  des  récompenses  dans  l'autre  vie.  Mais 
on  ne  peut  traiter  cet  important  sujet ,  sans 
parler  d'abord  des  deux  colonnes  qui  sou- 
tiennent l'édifice  de  toutes  les  religions  , 
l'existence  de  Dieu ,  et  l'immortalité  de 
l'ame. 

Nous   sommes    d'ailleurs   appelés    à    cette 
étude  par  le  développement  naturel  de  notre 
i.  M 


i78  GENIE 

matière,  puisque  ce  n'est  qu'après  avoir  suivi 
la  Foi  ici-bas  ,   qu'on  peut  l'accompagner  à 
ces  tabernacles,  où  elle  s'envole,  en  quittant 
la    terre.     Toujours    fidèles    à    notre    plan , 
nous   écarterons   des   preuves   de   l'existence 
de    Dieu  et  de   l'immortalité    de  Famé  ,    les 
idées   abstraites ,    pour    n'employer   que    les 
raisons  poétiques  et  les  raisons  de  sentiment, 
c'est-à-dire  les  merveilles    de   la  nature  ,   et 
les    évidences  morales.    Platon   et    Cicéron , 
chez  les  anciens  ,   Clarke  et  Leibnitz  ,  chez 
les  modernes ,  ont  prouvé  métaphysiquement 
et   presque  géométriquement  l'existence   du 
Souverain  Etre  (*);  les  plus  grands  génies, 
dans  tous  les  siècles  ,  ont  admis  ce  dogme 
consolateur.  Que  s'il  est  rejeté  par  quelques 
sophistes  ,  Dieu  peut  bien  exister  sans  leur 
suffrage.  La  mort  seule  ,   à  quoi   les  athées 
veulent  tout  réduire,   a  besoin  qu'on  écrive 
en  faveur  de  ses  droits,   car  elle    a  peu  de 
réalité  pour  l'homme.  Laissons-lui  donc  ses 
déplorables  partisans,   qui  d'ailleurs  ne  s'en- 
tendent pas  même  entr'eux  :  car  si  les  hommes 
qui  croient  à  la  Providence,  s'accordent  sur 
les  chefs  principaux  de  leur   doctrine ,  ceux 


(*)   Voyez  la  note  L  à   la  fin  du  volume. 


DU    CHRISTIANISME.        179 

au  contraire  qui  nient  le  Créateur,  ne  cessent 
de  se  disputer  sur  les  bases  de  leur  néant. 
Ils  ont  devant  eux  un  abyme  ;  pour  le 
combler  ,  il  ne  leur  manque  que  la  pierre 
du  fond ,  mais  ils  ne  savent  où  la  prendre. 
De  plus ,  il  y  a  dans  l'erreur  un  certain 
vice  de  nature,  qui  fait  que,  quand  cette 
erreur  n'est  pas  la  nôtre,  elle  nous  choque 
et  nous  révolte  à  l'instant  ;  de-là  les  querelles 
interminables  des  athées. 


CHAPITRE      II. 

Spectacle  général  de  l'univers. 

Il  est  un  Dieu  ;  les  herbes  de  la  vallée  et 
les  cèdres  de  la  montagne  le  bénissent , 
l'insecte  bourdonne  ses  louanges,  l'éléphant 
le  salue  au  lever  du  jour,  l'oiseau  le  chante 
dans  le  feuillage  ,  la  foudre  fait  éclater  sa 
puissance,  et  l'Océan  déclare  son  immensité. 
L'homme  seul  a  dit  :  Il  n'y  a  point  de  Dieu. 
Il  n"a  donc  jamais  celui-là ,  dans  ses  infor- 
tunes ,  levé  les  yeux  vers  le  ciel ,  ou  dans 
son  bonheur  ,  abaissé  ses  regards  vers  la 
terre  ?    La    nature    est-elle    si    loin   de    lui , 

M  2. 


i8o  GENIE 

qu'il  ne  l'ait  pu  contempler  ,  ou  la  croit-il 
le  simple  résultat  du  hasard  ?  Mais  quel 
hasard  a  pu  contraindre  une  matière  désor- 
donnée et  rebelle ,  à  s'arranger  dans  un  ordre 
si  parfait  ? 

On  pourrait  dire  que  l'homme  est  la  pensée 
manifestée  de  Dieu ,  et  que  l'univers  est 
son  imagination  rendue  sensible.  Ceux  qui 
ont  admis  la  beauté  de  la  nature  comme 
preuve  d'une  intelligence  supérieure,  auraient 
dû  faire  remarquer  une  chose ,  qui  agrandit 
prodigieusement  la  sphère  des  merveilles  ; 
c'est  que  le  mouvement  et  le  repos ,  les  ténèbres 
et  la  lumière  ,  les  saisons ,  la  marche  des 
astres ,  qui  varient  les  décorations  du  monde , 
ne  sont  pourtant  successifs  qu'en  apparence, 
et  sont  permanens  en  réalité.  La  scène  qui 
s'efface  pour  nous,  se  colore  pour  un  autre 
peuple  ;  ce  n'est  pas  le  spectacle  ,  c'est  le 
spectateur  qui  change.  Ainsi  Dieu  a  su  réunir 
dans  son  ouvrage  ,  la  durée  absolue  et  la 
durée  progressive  :  la  première  est  placée 
dans  le  temps,  la  seconde  dans  l'étendue; 
par  celle-là ,  les  grâces  de  l'univers  sont  unes , 
infinies,  toujours  les  mêmes;  parcelle-ci, 
elles  sont  multiples  ,  finies  et  renouvelées  : 
sans  l'une,  il  n'y  eût  point  eu  de  grandeur 


DU    CHRISTIANISME.        181 

dans  la  création  ;  sans   l'autre  ,  il   y  eût   eu 
monotonie. 

Ici  le  temps  se  montre  à  nous  sous  un 
rapport  nouveau  ;  la  moindre  de  ses  fractions 
devient  un  tout  complet ,  qui  comprend  tout, 
et  dans  lequel  toutes  choses  se  modifient, 
depuis  la  mort  d'un  insecte  jusqu'à  la  naissance 
d'un  monde  :  chaque  minute  est  en  soi  une 
petite  éternité.  Réunissez  donc  en  un  même 
moment ,  par  la  pensée ,  les  plus  beaux 
accidens  de  la  nature  ;  supposez  que  vous 
voyez  à -la-fois  toutes  les  heures  du  jour 
et  toutes  les  saisons ,  un  matin  de  printemps 
et  un  matin  d'automne  ,  une  nuit  semée 
d'étoiles  et  une  nuit  couverte  de  nuages , 
des  prairies  émaillées  de  fleurs  ,  des  forêts 
dépouillées  parles  frimas,  des  champs  dorés 
par  les  moissons;  vous  aurez  alors  une  idée 
juste  du  spectacle  de  l'univers.  Tandis  que 
vous  admirez  ce  soleil,  qui  se  plonge  sous 
les  voûtes  de  l'occident ,  un  autre  obser- 
vateur le  regarde  sortir  des  régions  de  l'aurore. 
Par  quelle  inconcevable  magie ,  ce  vieil  astre 
qui  s'endort  fatigué  et  brûlant  dans  la  poudre 
du  soir ,  est-il ,  en  ce  moment  même  ,  ce 
jeune  astre  qui  s'éveille  humide  de  rosée  , 
dans    les  voiles  blanchissans   de  l'aube  ?   A 

M  3 


i83  GENIE 

chaque  moment  de  la  journée,  le  soleil  se 
lève,  brille  à  son  zénith,  et  se  couche  sur 
le  monde;  ou  plutôt  nos  sens  nous  abusent, 
et  il  n'y  a  ni  orient ,  ni  midi ,  ni  occident 
vrai.  Tout  se  réduit  à  un  point  fixe  ,  d'où 
le  flambeau  du  jour  fait  éclater  à-la-fois 
trois  lumières ,  en  une  seule  substance.  Cette 
triple  splendeur  est  peut-être  ce  que  la  nature 
a  de  plus  beau;  car  en  nous  donnant  l'idée 
de  la  perpétuelle  magnificence  et  de  la  toute- 
présence  de  Dieu  ,  elle  nous  montre  aussi 
une  image  éclatante  de  sa  glorieuse  Trinité. 

Conçoit-on  bien  ce  que  serait  une  scène 
de  la  nature  ,  si  elle  était  abandonnée  au 
seul  mouvement  de  la  matière  ?  Les  nuages 
obéissant  aux  lois  de  la  pesanteur ,  tomberaient 
perpendiculairement  sur  la  terre  ,  ou  mon- 
teraient en  pyramides  dans  les  airs;  l'instant 
d'après,  l'atmosphère  serait  trop  épaisse  ou 
trop  raréfiée  pour  les  organes  de  la  respi- 
ration. La  lune  trop  près  ou  trop  loin  de 
nous ,  tour  à  tour  serait  invisible  ,  tour  à 
tour  se  montrerait  sanglante  ,  couverte  de 
taches  énormes ,  ou  remplissant  seule  de  son 
orbe  démesuré  le  dôme  céleste.  Saisie  comme 
d'une  étrange  folie ,  elle  marcherait  d'éclipsés 
en    éclipses ,   ou   se  roulant   d'un    flanc    sur 


DU    CHRISTIANISME.        1 83 

l'autre  ,  elle  découvrirait  enfin  cette  autre 
face  que  la  terre  ne  connaît  pas.  Les  étoiles 
sembleraient  frappées  du  même  vertige  ;  ce 
ne  serait  plus  qu'une  suite  de  conjonctions 
effrayantes  :  tout-à-coup  un  signe  d'été  serait 
atteint  par  un  signe  d'hiver  ;  le  bouvier 
conduirait  les  pléiades ,  et  le  lion  rugirait 
dans  le  verseau  ;  là  ,  des  astres  passeraient 
avec  la  rapidité  de  l'éclair;  ici,  ils  pendraient 
immobiles  ;  quelquefois  se  pressant  en  groupes , 
ils  formeraient  une  nouvelle  voie  lactée,  puis 
disparaissant  tous  ensemble,  et  déchirant  le 
rideau  des  mondes  ,  selon  l'expression  de 
Tertullien  ,  ils  laisseraient  appercevoir  les 
abymes  de  Té  terni  té. 

Mais  de  pareils  spectacles  n'épouvanteront 
point  les  hommes  ,  avant  le  jour  où  Dieu 
lâchant  les  rênes  de  l'univers ,  n'aura  besoin , 
pour  le  détruire  ,    que  de  l'abandonner. 

CHAPITRE      III. 

Organisation  des  Animaux  et  des  Plantes. 

JJescendons  de  ces  notions  générales  à  des 
idées  particulières;  voyons  si  nous  pouvons 
découvrir  dans  les  parties  de  l'ouvrage,  cette 
même  sagesse  si  bien  exprimée  dans  le  tout. 

M  4 


i84  GENIE 

Nous  nous  servirons  d'abord  du  témoignage 
d'une  classe  d'hommes ,  que  les  sciences 
et  l'humanité  réclament  également  ;  nous 
voulons  parler  des  médecins. 

Le  docteur  Niemventyt,  dans  son  Traité 
de  V Existence  de  Dieu  (  i  )  ,  s'est  attaché  à 
démontrer  la  réalité  des  causes  finales.  Sans 
le  suivre  dans  toutes  ses  observations,  nous 
nous  contenterons  d'en  rapporter  quelques- 
unes. 

En  parlant  des  quatre  élémens,  qu'il  consi- 
dère dans  leurs  harmonies  avec  l'homme  et 
la  création  en  général ,  il  fait  voir ,  par 
rapport  à  l'air ,  comment  nos  corps  sont 
miraculeusement  conservés  sous  une  colonne 
atmosphérique  ,  égale  dans  sa  pression  à 
un  poids  de  vingt  mille  livres.  Il  prouve 
qu'une  seule  qualité  changée  ,  soit  en  raré- 
faction ,  soit  en  densité ,  dans  l'élément  qu'on 
respire,  suffirait  pour  détruire  les  êtres  vivans. 
C'est  l'air  qui  fait  monter  les  fumées,  c'est 
l'air  qui  retient  les  liquides  dans  les  vaisseaux  ; 

(i)  Dans  tout  ce  que  nous  citons  ici  du  traité  de 
îs'ieuwentyt ,  nous  avons  pris  la  liberté  de  refondre  et 
d'animer  un  peu  son  sujet.  Le  docteur  est  savant,  sage, 
judicieux,  mais  sec.  Kous  avons  aussi  mêlé  quelques  obser- 
vations aux  siennes. 


DU    CHRISTIANISME.        i85 

par  ses  mouvemens  il  épure  les  cieux ,  et 
porte  aux  continens  les  nuages  de  la  mer. 

Nleuwentyt  démontre  ensuite  la  nécessité 
de  l'eau  par  une  foule  d'expériences.  Qui 
n'admirerait  le  prodige  de  cet  élément ,  en 
ascension  ,  contre  les  lois  de  la  pesanteur, 
dans  un  élément  plus  léger  que  lui ,  afin 
de  nous  donner  les  pluies  et  les  rosées?  La 
disposition  des  montagnes  pour  faire  circuler 
les  fleuves ,  la  topographie  de  ces  montagnes 
dans  les  îles  et  sur  les  continens,  les  ouver- 
tures des  golfes,  des  baies,  des  méditerranées , 
les  innombrables  utilités  des  mers  ,  rien 
n'échappe  à  la  sagacité  de  ce  bon  et  savant 
homme.  C'est  de  la  même  manière  qu'il 
découvre  l'excellence  de  la  terre  comme 
élément ,  et  ses  belles  lois  comme  planète. 
Il  décrit  les  avantages  du  feu ,  et  les  secours 
qu'en  a  su  tirer  l'industrie  humaine.  (  i  ) 

Quand  il  passe  aux  animaux,  il  observe 
que  ceux  que  nous  appelons  domestiques, 
naissent  précisément  avec  le  degré  d'instinct 


(i)  La  physique  moderne  pourra  relever  ici  quelques 
erreurs  :  mais  les  progrès  de  cette  science ,  loin  de  renverser 
les  causes  finales ,  fournissent  de  nouvelles  preuves  de  la 
bonté  de  la  Providence. 


i86  GÉNIE 

nécessaire  pour  s'apprivoiser ,  tandis  que  les 
animaux  inutiles  à  l'homme  ,  retiennent 
toujours  leur  naturel  sauvage.  Est-ce  donc 
le  hasard  qui  inspire  aux  bêtes  douces  et 
utiles,  la  résolution  de  vivre  en  société  au 
milieu  de  nos  champs,  et  aux  bêtes  malfai- 
santes celle  d'errer  solitaires  dans  les  lieux 
infréquentés  ?  Pourquoi  ne  voit-on  pas  des 
troupeaux  de  tigres  conduits  au  son  d'une 
musette  par  un  pasteur  ?  Et  pourquoi  les 
lions  ne  se  jouent-ils  pas  dans  nos  parcs 
parmi  le  thym  et  la  rosée,  comme  ces  légers 
animaux  chantés  par  Jean  La  Fontaine?  Ces 
bêtes  féroces  n'ont  jamais  pu  servir  qu'à  traîner 
le  char  de  quelque  triomphateur  aussi  cruel 
queux,  ou  à  dévorer  des  chrétiens  dans  un 
amphithéâtre  (  i  )  :  les  tigres  ne  se  civilisent 
pas  à  l'école  des  hommes,  mais  les  hommes 
se  font  quelquefois  sauvages  à  l'école  des 
tigres. 

Les  oiseaux  ne  présentent  pas  à  notre  natura- 
liste un  sujet  d'observation  moins  intéressant. 
Leurs  ailes  convexes  en  dessus  et  creusées  en 
dessous ,  sont  des  rames  parfaitement  taillées , 


(t)   On   connaît   ce  fameux  cri  de  la  populace  romaine  : 
Les  chi'ètiens  aux  lions  !  Vid.  Tert.  Apolog. 


DU    CHRISTIANISME.        187 

pour  l'élément  qu'elles  doivent  fendre.  Le 
roitelet  qui  se  plait  dans  ces  haies  de  ronces 
et  d'arbousiers ,  qui  sont  pour  lui  de  grandes 
solitudes,  est  pourvu  d'une  double  paupière, 
afin  de  préserver  ses  yeux  de  tout  accident 
Mais  ,  admirables  fins  de  la  nature  !  cette 
paupière  est  transparente,  et  le  chantre  des 
chaumières  peut  abaisser  ce  voile  diaphane, 
sans  être  privé  de  la  vue.  La  Providence 
n'a  pas  voulu  qu'il  s'égarât  en  portant  la 
goutte  d'eau  ou  le  grain  de  mil  à  son  nid , 
et  qu'il  y  eût  sous  le  buisson  une  petite 
famille   qui  se  plaignit  d'elle. 

Et  quels  ingénieux  ressorts  font  mouvoir 
les  pieds  de  l'oiseau  !  Ce  n'est  point  par  un 
jeu  de  muscles,  que  détermine  sa  volonté, 
qu'il  se  tient  ferme  sur  la  branche:  son  pied 
est  construit  de  sorte  que  ,  lorsqu'il  vient  à 
être  pressé  dans  le  centre  ou  le  talon  ,  les 
doigts  se  referment  naturellement  sur  le  corps 
qui  les  presse  (  1  ).  Il  résulte  de  ce  méca- 
nisme, que  les  serres  de  l'oiseau  se  collent 
plus  ou  moins  à  l'objet  sur  lequel  il  repose, 
en  raison  des  mouvemens  plus  ou  moins 
rapides  de  cet  objet.  Car  dans  le  balancement 

(  1  )  On  en  peut  faire  l'essai  sur  un  oiseau  mort. 


188  GENIE 

du  rameau,  ou  c'est  le  rameau  qui  repousse 
le  pied ,  ou  c'est  le  pied  qui  repousse  le 
rameau  ;  ce  qui ,  dans  les  deux  cas ,  oblige 
les  doigts  du  volatile  à  se  contracter  plus 
fortement.  Ainsi  ,  quand  nous  voyons  à 
l'entrée  de  la  nuit ,  pendant  l'hiver ,  des 
corbeaux  perchés  sur  la  cime  dépouillée  de 
quelque  chêne ,  nous  supposons  que  toujours 
veillans  ,  toujours  attentifs ,  ils  ne  se  main- 
tiennent qu'avec  des  fatigues  inouies ,  au 
milieu  des  tourbillons  et  des  nuages  :  et 
cependant ,  insoucians  du  péril  et  appelant 
la  tempête  ,  tous  les  vents  leur  apportent 
le  sommeil;  l'aquilon  les  attache  lui-même 
à  la  branche  d'où  nous  croyons  qu'il  va  les 
précipiter,  et  comme  de  vieux  nochers,  de 
qui  la  couche  mobile  est  suspendue  aux  mâts 
agités  d'un  vaisseau,  plus  ils  sont  bercés  par 
les  orages,  plus  ils  dorment  profondément. 

Quant  à  l'organisation  des  poissons  ,  leur 
seule  existence  dans  l'élément  de  l'eau  ,  le 
changement  relatif  de  leur  pesanteur ,  chan- 
gement par  lequel  ils  flottent  dans  une  eau 
plus  légère  comme  dans  une  eau  plus  pesante, 
et  descendent  de  la  surface  de  l'abyme  au 
plus  profond  de  ses  gouffres ,  sont  des  miracles 
perpétuels;  vraie  machine  hydrostatique,  le 


DU    CHRISTIANISME.        189 

poisson  fait  voir  mille  phénomènes  au  moyen 
d'une  simple  vessie  ,  qu'il  vide  ou  remplit 
d'air  à  volonté. 

Les  prodiges  de  la  floraison  dans  les  plantes, 
l'usage  des  feuilles  et  des  racines ,  sont  examinés 
curieusement  par  Nieuwentyt.  Il  fait  cette 
belle  observation,  que  les  semences  des  plantes 
sont  tellement  disposées  par  leurs  figures  et 
leurs  poids,  qu'elles  tombent  toujours  sur  le 
sol  dans  la  position  où  elles  doivent  germer. 

Or ,  si  tout  était  le  produit  du  hasard  , 
les  causes  finales  ne  seraient-elles  pas  quel- 
quefois altérées  ?  Pourquoi  n'y  aurait-il  pas 
des  poissons  qui  manqueraient  de  la  vessie 
qui  les  fait  flotter  ?  Et  pourquoi  l'aiglon  , 
qui  n'a  pas  encore  besoin  d'armes  ,  ne  bri- 
serait-il pas  la  coquille  de  son  berceau  avec 
le  bec  d'une  colombe?  Jamais  une  méprise, 
jamais  un  accident  de  cette  espèce  dans 
Yaveugle  nature  ?  De  quelque  manière  que 
vous  jetiez  les  dés,  ils  amèneront  toujours 
les  mêmes  points?  Voilà  une  étrange  fortune  ! 
nous  soupçonnons  qu'avant  de  tirer  les 
mondes  de  l'urne  de  l'éternité,  elle  a  secrè- 
tement arrangé  les  SORTS. 

Cependant  il  y  a  des  monstres  dans  la 
nature ,  et  ces  monstres  ne  sont  que  des  êtres 


i9o  GÉNIE 

privés  de  quelques-unes  de  leurs  causes  finales. 
Il  est  digne  de  remarque,  que  ces  êtres  nous 
font  horreur  :  tant  l'instinct  de  Dieu  est  fort 
chez  les  hommes  !  tant  ils  sont  effrayés 
aussitôt  qu'ils  n'apperçoivent  pas  la  marque 
de  l'Intelligence  suprême  !  On  a  voulu  faire 
naître  de  ces  désordres  une  objection  contre 
la  Providence  ;  nous  les  regardons ,  au  con- 
traire, comme  une  preuve  manifeste  de  cette 
même  Providence.  Il  nous  semble  que  Dieu 
a  permis  ces  productions  de  la  matière,  pour 
nous  apprendre  ce  que  c'est  que  la  création 
sans  lui  :  c'est  l'ombre  qui  fait  ressortir  la 
lumière  ;  c'est  un  échantillon  de  ces  lois  du 
hasard  qui ,  selon  les  athées ,  doivent  avoir 
enfanté  l'univers. 


CHAPITRE      IV. 

Instincts   des  Animaux. 

Après  avoir  reconnu  dans  l'organisation 
des  êtres  un  plan  régulier,  qu'on  ne  peut 
attribuer  au  hasard ,  et  qui  suppose  un  ordon- 
nateur ,  il  nous  reste  à  examiner  d'autres 
causes  finales ,  qui  ne  sont  ni  moins  fécondes , 


DU    CHRISTIANISME.        191 

ni  moins  merveilleuses  que  les  premières. 
Ici  nous  ne  suivrons  personne.  Nous  avions 
consacré  à  l'histoire  naturelle  ,  des  études 
que  nous  n'eussions  jamais  suspendues ,  si 
la  Providence  ne  nous  eût  appelés  à  d'autres 
travaux.  Nous  voulions  opposer  une  Histoire 
Naturelle  Religieuse ,  à  ces  livres  scienti- 
fiques modernes ,  où  l'on  ne  voit  que  la 
matière.  Pour  qu'on  ne  nous  reprochât  pas 
dédaigneusement  notre  ignorance ,  nous  avions 
pris  le  parti  de  voyager  et  de  voir  tout  par  nous- 
mêmes.  Nous  rapporterons  donc  quelques- 
unes  de  nos  observations  sur  les  instincts  des 
animaux  et  des  plantes ,  sur  leurs  habitudes , 
leurs  migrations ,  leurs  amours ,  etc.  :  le 
champ  de  la  nature  ne  peut  s'épuiser,  et  l'on 
y  trouve  toujours  des  moissons  nouvelles. 
Ce  n'est  point  dans  une  ménagerie  où  l'on 
tient  en  cage  les  secrets  de  Dieu ,  qu'on 
apprend  à  connaître  la  sagesse  divine  ;  il 
faut  l'avoir  surprise,  cette  sagesse,  dans  les 
déserts ,  pour  ne  plus  douter  de  son  existence  ; 
on  ne  revient  point  impie  des  royaumes  de 
la  solitude  ;  régna  solitudinis  :  malheur  au 
voyageur  qui  aurait  fait  le  tour  du  globe, 
et  qui  rentrerait  athée  sous  le  toit  de  ses 
pères  ! 


I92  GENIE 

Nous  l'avons  visitée  au  milieu  de  la  nuit, 
la  vallée  solitaire  habitée  par  des  castors  , 
ombragée  par  des  sapins  ,  et  rendue  toute 
silencieuse  par  la  présence  d'un  astre,  aussi 
paisible  que  le  peuple  dont  elle  éclairait  les 
travaux.  Et  je  n'aurais  vu  dans  cette  vallée 
aucune  trace  de  l'intelligence  divine  ?  Qui 
donc  aurait  mis  l'équerre  et  le  niveau  dans 
l'œil  de  cet  animal ,  qui  sait  bâtir  une  digue 
en  talus  du  côté  des  eaux,  et  perpendiculaire 
sur  le  flanc  opposé  ?  Savez-vous  le  nom 
du  physicien  qui  a  enseigné  à  ce  singulier 
ingénieur  les  lois  de  l'hydraulique,  qui  l'a 
rendu  si  habile  avec  ses  deux  dents  incisives 
et  sa  queue  applatie  ?  Réaumur  n'a  jamais 
prédit  les  vicissitudes  des  saisons ,  avec  l'exac- 
titude de  ce  castor,  dont  les  magasins,  plus 
ou  moins  abondans  ,  indiquent  au  mois  de 
juin,  le  plus  ou  moins  de  durée  des  glaces 
de  janvier.  A  force  de  disputer  à  Dieu  ses 
miracles ,  on  est  parvenu  à  frapper  de  stérilité 
l'œuvre  entière  du  Tout-puissant;  les  athées 
ont  prétendu  allumer  le  feu  de  la  nature 
à  leur  haleine  glacée  ,  et  ils  n'ont  fait  que 
l'éteindre  ;  en  soufflant  sur  le  flambeau  de 
la  création ,  ils  ont  versé  sur  lui  les  ténèbres 
de  leur  sein. 

D'autres 


DU    CHRISTIANISME.        i93 

D'autres  instincts  plus  communs  et  que 
nous  pouvons  observer  chaque  jour ,  n'en 
sont  pas  moins  merveilleux.  La  poule  si 
timide ,  par  exemple  ,  devient  aussi  coura- 
geuse qu'un  aigle  quand  il  faut  défendre  ses 
poussins.  Rien  n'est  plus  intéressant  que  ses 
alarmes,  lorsque  trompée  par  les  trésors  d'un 
autre  nid ,  de  petits  étrangers  lui  échappent 
et  courent  se  jouer  dans  une  eau  voisine. 
La  mère  effrayée  rôde  autour  du  bassin , 
bat  des  ailes ,  rappelle  l'imprudente  couvée  ; 
elle  marche  précipitamment,  s'arrête,  tourne 
la  tète  avec  inquiétude,  et  ne  cesse  de  s'agiter 
qu'elle  n'ait  recueilli  dans  son  sein  la  famille 
boiteuse  et  mouillée  qui  va  bientôt  la  désoler 
encore. 

Entre  ces  divers  instincts  que  le  Maître 
du  monde  a  répartis  dans  la  nature,  un  des 
plus  étonnans  sans  doute  ,  c'est  celui  qui 
amène  chaque  année  les  poissons  du  pôle 
aux  douces  latitudes  de  nos  climats  ;  ils 
viennent,  sans  s'égarer  dans  la  solitude  de 
l'Océan ,  trouver  à  jour  nommé  le  fleuve 
où  doit  se  célébrer  leur  hymen.  Le  printemps 
prépare  sur  nos  bords  la  pompe  nuptiale  ; 
il  couronne  les  saules  de  verdure  ;  il  étend 
des  lits  de  mousse  dans  les  grottes ,  et  déploie 
i.  N 


i94  GENIE 

les  feuilles  du  nénuphar  sur  les  ondes,  pour 
servir  de  rideaux  à  ces  couches  de  cristal. 
A  peine  ces  préparatifs  sont -ils  achevés, 
qu'on  voit  paraître  les  légions  émaillées. 
Ces  navigateurs  étrangers  animent  tous  nos 
rivages  :  les  uns  ,  comme  de  légères  bulles 
d'air ,  remontent  perpendiculairement  du  fond 
des  eaux  ;  les  autres  se  balancent  mollement 
sur  les  vagues ,  ou  divergent  d'un  centre 
commun,  comme  d'innombrables  traits  d'or; 
ceux-ci  dardent  obliquement  leurs  formes 
glissantes  ,  à  travers  l'azur  fluide  ;  ceux-là 
dorment  dans  un  rayon  de  soleil,  qui  pénètre 
la  gaze  argentée  des  flots.  Tous  s'égarent , 
reviennent,  nagent,  plongent,  circulent,  se 
forment  en  escadron ,  se  séparent ,  se  réunissent 
encore  :  et  l'habitant  des  mers  ,  inspiré  par 
un  souffle  de  vie ,  suit  en  bondissant  la  trace 
de  feu,  que  sa  compagne  a  laissée  pour  lui 
dans  les  ondes. 


DU    CHRISTIANISME.        i95 


CHAPITRE     V. 

Chant  des  Oiseaux  ;  quil  est  fait  -pour 
l'Homme.  Loi  relative  aux  cris  des 
Animaux. 

.LiA  nature  a  ses  temps  de  solennité  ,  pour 
lesquels  elle  convoque  des  musiciens  des  diffé- 
rentes régions  du  globe.  On  voit  accourir  de 
savans  artistes  avec  des  sonates  merveilleuses , 
de  vagabonds  troubadours  qui  ne  savent 
chanter  que  des  ballades  à  refrain,  des  pèlerins 
qui  répètent  mille  fois  les  couplets  de  leurs 
longs  cantiques.  Le  loriot  siffle ,  l'hirondelle 
gazouille,  le  ramier  gémit :1e  premier,  perché 
sur  la  plus  haute  branche  d'un  ormeau ,  défie 
notre  merle  ,  qui  ne  le  cède  en  rien  à  cet 
étranger;  la  seconde,  sous  un  toit  hospitalier, 
fait  entendre  son  ramage  confus  ainsi  qu'au 
temps  d'Evandre.  Le  troisième  ,  caché  dans 
le  feuillage  d'un  chêne ,  prolonge  ses  roucou- 
lemens  semblables  aux  sons  onduleux  d'un 
cor  dans  les  bois.  Enfin  le  rouge-gorge  répète 
sa  petite  chanson  sur  la  porte  de  la  grange, 
où  il  a  placé  son  gros  nid  de  mousse  :  mais 

N  2 


196  GENIE 

le  rossignol  dédaigne  de  perdre  sa  voix  au 
milieu  de  cette  symphonie  ;  il  attend  l'heure 
du  recueillement  et  du  repos  ,  et  se  charge 
de  cette  partie  de  la  fête ,  qui  se  doit  célébrer 
dans  les  ombres. 

Lorsque  les  premiers  silences  de  la  nuit 
et  les  derniers  murmures  du  jour  luttent  sur 
les  coteaux  ,  au  bord  des  fleuves  ,  dans  les 
bois ,  et  dans  les  vallées  ;  lorsque  les  forêts  se 
taisent  par  degrés,  que  pas  une  feuille,  pas  une 
mousse  ne  soupire,  que  la  lune  est  dans  le 
ciel ,  que  l'oreille  de  l'homme  est  attentive  ; 
le  premier  chantre  de  la  création  entonne 
ses  hymnes  à  l'Eternel.  D'abord  il  frappe  l'écho 
des  brillans  éclats  du  plaisir  :  le  désordre  est 
dans  ses  chants;  il  saute  du  grave  à  l'aigu, 
du  doux  au  fort  ;  il  fait  des  poses  ;  il  est 
lent ,  il  est  vif  ;  c'est  un  cœur  que  la  joie 
enivre  ,  un  cœur  qui  palpite  sous  le  poids 
de  l'amour.  Mais  tout-à-coup  la  voix  tombe , 
l'oiseau  se  tait.  Il  recommence  !  Que  ses 
accens  sont  changés  !  quelle  tendre  mélodie  ! 
Tantôt  ce  sont  des  modulations  languissantes, 
quoique  variées  ;  tantôt  c'est  un  air  un  peu 
monotone  ,  comme  celui  de  ces  vieilles 
romances  françaises,  chefs-d'œuvre  de  sim- 
plicité et  de  mélancolie.   Le  chant  est  aussi 


DU  CHRISTIANISME.  197 
souvent  la  marque  de  la  tristesse  que  de  la 
joie  :  l'oiseau  qui  a  perdu  ses  petits  ,  criante 
encore  ;  c'est  encore  l'air  du  temps  du  bonheur 
qu'il  redit ,  car  il  n'en  sait  qu'un  ;  mais , 
par  un  coup  de  son  art,  le  musicien  n'a  fait 
que  changer  la  clef,  et  la  cantate  du  plaisir 
est  devenue  la  complainte  de  la  douleur. 

Ceux  qui  cherchent  à  déshériter  l'homme, 
à  lui  arracher  l'empire  de  la  nature ,  voudraient 
bien  prouver  que  rien  n'est  fait  pour  nous. 
Or,  le  chant  des  oiseaux,  par  exemple,  est 
tellement  commandé  pour  notre  oreille ,  qu'on 
a  beau  persécuter  les  hôtes  des  bois,  ravir 
leurs  nids  ,  les  poursuivre ,  les  blesser  avec 
des  armes  ou  dans  des  pièges,  on  peut  les 
remplir  de  douleur ,  mais  on  ne  les  peut 
forcer  au  silence.  En  dépit  de  nous ,  il  faut 
qu'ils  nous  charment ,  il  faut  qu'ils  accom- 
plissent l'ordre  de  la  Providence.  Esclaves  dans 
nos  maisons,  ils  multiplient  leurs  accords  :  il 
y  a  sans  doute  quelque  harmonie  cachée  dans 
le  malheur,  car  tous  les  infortunés  sont  enclins 
au  chant.  Enfin  ,  que  des  oiseleurs ,  par  un 
raffinement  barbare  crèvent  les  yeux  à  un 
rossignol  ,  sa  voix  n'en  devient  que  plus 
mélodieuse.  Cet  Homère  des  oiseaux  gagne 
sa  vie  à  chanter,  et  compose  ses  plus  beaux 

N  3. 


198  GENIE 

airs  après  avoir  perdu  la  vue.  «  Démodocus, 
dit  le  poète  de  Chio  ,  en  se  peignant  sous 
les  traits  du  chantre  des  Phéaciens ,  était 
le  favori  de  la  Muse;  mais  elle  avait  mêlé 
pour  lui  le  bien  et  le  mal,  et  l'avait  rendu 
aveugle ,  en  lui  donnant  la  douceur  des 
chants.  » 

Tav  n'ifi  fMucriQiXtjS'i  ,  J[i&a\i  e!£  âyaêcv  ri  ,   xotnôvli. 

L'oiseau  semble  le  véritable  emblème  du 
chrétien  ici-bas  :  il  préfère ,  comme  le  fidèle , 
la  solitude  au  monde,  le  ciel  à  la  terre,  et  sa 
voix  bénit  sans  cesse  les  merveilles  du  Créateur. 

Il  y  a  quelques  lois  relatives  aux  cris 
des  animaux  ,  qui ,  ce  nous  semble ,  n'ont 
point  encore  été  observées ,  et  qui  méri- 
teraient bien  de  l'être.  Le  divers  langage 
des  hôtes  du  désert,  nous  parait  calculé  sur 
la  grandeur ,  ou  le  charme  du  lieu  où  ils 
vivent,  et  sur  l'heure  du  jour  à  laquelle  ils 
se  montrent.  Le  rugissement  du  lion,  fort, 
sec,  âpre,  est  en  harmonie  avec  les  sables 
embrasés,  où  il  se  fait  entendre,  tandis  que 
le  mugissement  de  nos  bœufs  charme  les 
échos  champêtres  de  nos  vallées;  la  chèvre 
a  quelque  chose  de  tremblant  et  de  sauvage 


DU    CHRISTIANISME.        199 

clans  la  voix,  comme  les  rochers  et  les  ruines, 
où  elle  aime  à  se  suspendre  ;  le  cheval 
belliqueux  imite  les  sons  grêles  du  clairon, 
et  comme  s'il  sentait  qu'il  n'est  pas  fait  pour 
les  soins  rustiques,  il  se  tait  sous  l'aiguillon 
du  laboureur ,  et  hennit  sous  le  frein  du 
guerrier.  La  nuit ,  tour  à  tour  charmante 
ou  sinistre,  a  le  rossignol  et  le  hibou  :  l'un 
chante  pour  le  zéphyr,  les  bocages,  la  lune, 
les  amans  ;  l'autre  pour  les  vents ,  les  vieilles 
forets ,  les  ténèbres  et  les  morts.  Enfin , 
presque  tous  les  animaux  qui  vivent  de  sang 
ont  un  cri  particulier,  qui  ressemble  à  celui 
de  leurs  victimes  :  l'épervier  glapit  comme 
le  lapin,  et  miaule  comme  les  jeunes  chats; 
le  chat  lui-même  a  une  espèce  de  murmure, 
semblable  à  celui  des  petits  oiseaux  de  nos 
jardins  ;  le  loup  bêle  ,  mugit  ou  aboie  ;  le 
renard  glousse  ou  crie  ;  le  tigre  a  le  mugisse- 
ment du  taureau  ;  et  l'ours-marin  une  sorte 
d'affreux  ràlement  tel  que  le  bruit  des  réssifs 
battus  des  vagues  ,  où  il  cherche  sa  proie. 
Cette  loi  est  fort  étonnante  ,  et  cache  peut- 
être  un  secret  terrible.  Observons  que  les 
monstres  parmi  les  hommes  suivent  la  loi 
des  bêtes  carnassières  ;  plusieurs  tyrans  ont 
eu  des  traces  de  sensibilité  sur  le  visage  et 

N  4 


2oo  GENIE 

dans  la  voix  ,  et  ils  affectaient  au-dehors  le 
langage  des  malheureux ,  qu'ils  songeaient 
intérieurement  à  déchirer  :  néanmoins  la 
Providence  n'a  pas  voulu  qu'on  s'y  méprit 
tout-à-fait ,  et  pour  peu  qu'on  examine  de 
près  les  hommes  féroces ,  on  trouve  sous 
leurs  feintes  douceurs ,  un  air  faux  et  dévorant, 
mille  fois  plus  hideux  que  leur  furie. 

CHAPITRE      VI. 

Nids   des   Oiseaux. 

U  ne  admirable  Providence  se  fait  remarquer 
dans  les  nids  des  oiseaux.  On  ne  peut  con- 
templer, sans  être  attendri,  cette  bonté  divine 
qui  donne  l'industrie  au  faible  ,  et  la  pré- 
voyance à  l'insouciant. 

Aussitôt  que  les  arbres  ont  développé 
leurs  fleurs,  mille  ouvriers  commencent  leurs 
t  ravaux.  Ceux-ci  portent  de  longues  pailles  dans 
le  trou  d'un  vieux  mur,  ceux-là  maçonnent  àet 
bàtimens  aux  fenêtres  d'une  église  ;  d'autres 
dérobent  un  crin  à  une  cavale,  ou  le  brin 
de  laine  que  la  brebis  a  laissé  suspendu  à 
la  ronce.  Il  y  a  des  bûcherons  qui  croisent 
des  branches  dans  la  cime  d'un  arbre;  il  y 
a   des  filandières  qui  recueillent  la  soie   sur 


DU  CHRISTIANISME.  201 
un  chardon.  Mille  palais  s'élèvent,  et  chaque 
palais  est  un  nid  ;  chaque  nid  voit  des  méta- 
morphoses charmantes  :  un  œuf  brillant , 
ensuite  un  petit  couvert  de  duvet.  Ce  nour- 
risson prend  des  plumes  ;  sa  mère  lui  apprend 
à  se  soulever  sur  sa  couche.  Bientôt  il  va 
jusqu'à  se  percher  sur  le  bord  de  son  berceau, 
d'où  il  jette  un  premier  coup  d'œil  sur  la 
nature.  Effrayé  et  ravi,  il  se  précipite  parmi 
ses  frères ,  qui  n'ont  point  encore  vu  ce 
spectacle  ;  mais  rappelé  par  la  voix  de  ses 
parens,  il  sort  une  seconde  fois  de  sa  couche, 
et  ce  jeune  roi  des  airs  ,  qui  porte  encore 
la  couronne  de  l'enfance  autour  de  sa  tête, 
ose  déjà  contempler  le  vaste  ciel ,  la  cime 
ondoyante  des  pins ,  et  les  abymes  de  verdure 
au-dessous  du  chêne  paternel.  Et  pourtant, 
tandis  que  les  forêts  se  réjouissent,  en  recevant 
leur  nouvel  hôte,  un  vieil  oiseau,  qui  se  sent 
abandonné  de  ses  ailes,  vient  s'abattre  auprès 
d'un  courant  d'eau;  là,  résigné  et  solitaire ,  il 
attend  tranquillement  la  mort  au  bord  du 
même  fleuve  où  il  chanta  ses  amours ,  et  dont 
les  arbres  portent  encore  son  nid  et  sa  pos- 
térité harmonieuse. 

C'est  ici  le  lieu  de   remarquer  une  autre 
loi  de   la  nature.    Dans  la  classe  des  petits 


202  GENIE 

oiseaux,  les  œufs  sont  ordinairement  peints 
d'une  des  couleurs  dominantes  du  mâle.  Le 
bouvreuil  niche  dans  les  aubépines ,  dans 
les  groseilliers  et  dans  les  buissons  de  nos 
jardins  ;  ses  œufs  sont  ardoisés  comme  la 
chape  de  son  dos.  Nous  nous  rappelons 
avoir  trouvé  une  fois  un  de  ces  nids  dans 
un  rosier  ;  il  ressemblait  à  une  conque  de 
nacre,  contenant  quatre  perles  bleues  :  une 
rose  pendait  au-dessus  ,  toute  humide  :  le 
bouvreuil  mâle  se  tenait  immobile  sur  un 
arbuste  voisin,  comme  une  fleur  de  pourpre 
et  d'azur.  Ces  objets  étaient  répétés  dans 
l'eau  d'un  étang  avec  l'ombrage  d'un  noyer, 
qui  servait  de  fond  à  la  scène,  et  derrière 
lequel  on  voyait  se  lever  l'aurore.  Dieu 
nous  donna,  dans  ce  petit  tableau,  une  idée 
des  grâces  dont  il  a  paré  la  nature. 

Parmi  les  grands  volatiles  ,  la  loi  de  la 
couleur  des  œufs  varie.  Nous  soupçonnons 
qu'en  général ,  l'œuf  est  blanc  chez  les  oiseaux 
où  le  mâle  a  plusieurs  femelles ,  ou  chez  ceux 
dont  le  plumage  n'a  point  de  couleur  fixe 
pour  l'espèce.  Dans  les  classes  aquatiques 
et  forestières  ,  qui  font  leurs  nids ,  les  unes 
sur  les  mers  ,  les  autres  dans  la  cime  des 
arbres  ,   l'œuf  est  communément  d'un  vert 


DU  CHRISTIANISME.  2o3 
bleuâtre,  et  pour  ainsi  dire  teint  des  élémens 
dont  il  est  environné.  Certains  oiseaux  qui 
se  cantonnent  au  haut  des  tours  ,  et  dans 
les  clochers,  ont  des  œufs  verts  comme  les 
lierres  (  i  )  ,  ou  rougeàtres  comme  les  maçon- 
neries qu'ils  habitent  (2).  C'est  donc  une 
loi  qui  peut  passer  pour  constante ,  que  l'oiseau 
étale  sur  son  œuf  la  livrée  de  ses  amours, 
et  le  symbole  de  ses  mœurs  et  de  ses  des- 
tinées. On  peut ,  au  seul  aspect  de  ce  monu- 
ment fragile  ,  dire  à-peu-près  quel  était  le 
peuple  auquel  il  a  appartenu,  quel  était  son 
costume,  ses  habitudes ,  ses  goûts;  s'il  passait 
des  jours  de  danger  sur  les  mers ,  ou  si ,  plus 
heureux ,  il  menait  une  vie  pastorale  ;  s'il 
était  civilisé  ou  sauvage  ,  habitant  de  la 
montagne  ou  de  la  vallée.  L'antiquaire  des 
forets  s'appuie  sur  une  science  moins  équi- 
voque que  celle  de  l'antiquaire  des  cités  : 
un  chêne  exfolié  ,  ou  chargé  de  mousses , 
annonce  bien  mieux  celui  qui  lui  donna  la 
croissance,  qu'une  colonne  en  ruines  ne  dit 
quel  fut  l'architecte  quil'éleva.  Les  tombeaux, 
parmi  les  hommes ,  sont  les  feuillets  de  leur 


(  1  )  Le  choucas  ,  etc. 

(z)  La  grande  chevêche,  etc. 


204  GENIE 

histoire  ;  la  nature ,  au  contraire ,  n'imprime 
que  sur  la  vie  ;  il  ne  lui  faut  ni  granit ,  ni 
marbre  ,  pour  éterniser  ce  qu'elle  écrit  :  le 
temps  a  rongé  les  fastes  des  rois  de  Memphis , 
sur  leurs  pyramides  funèbres  ;  et  il  n'a 
pu  effacer  une  seule  lettre  de  l'histoire,  que 
l'Ibis  Egyptien  porte  gravée  sur  la  coquille 
de  son  œuf. 

CHAPITRE      VIL 

Migrations  des  Oiseaux. 


Oiseaux  aquatiques  ;  leurs  mœurs.  Bonté  de  la  Providence. 

\J  N  connaît  ces  vers  charmans  de   Racine 
le  fils ,  sur  les  migrations  des  oiseaux  : 

Ceux  qui,  de  nos  hivers  redoutant  le  courroux, 
\  ont  se  réfugier  dans  des  climats  plus  doux, 
Jse  laisseront  jamais  la  saison  rigoureuse 
Surprendre  parmi  nous  leur  troupe  paresseuse. 
Dans  un  sage  conseil  par  les  chefs  assemblé, 
Du  départ  général  le  grand  jour  est  réglé  ; 
Il  arrive  ;  tout  part  :  le  plus   jeune  peut-être 
Demande,  en  regardant  les  lieux  qui  l'ont  vu  naître, 
Quand  viendra  ce  printemps  par  qui  tant  d'exilés 
Dans  les  champs  paternels  se  verront  rappelés  ? 

Nous  avons  vu  quelques  infortunés  à  qui 
ce  dernier  trait  faisait  venir  les  larmes  aux 
yeux.   Il  n'en  est  pas  des  exils  que  la  nature 


DU    CHRISTIANISME.       2o5 
prescrit ,   comme   de   ceux   commandés  par 
les  hommes.  L'oiseau  n'est  banni  un  moment 
que   pour    son    bonheur  ;    il   part    avec   ses 
voisins,  avec  son  père  et  sa  mère,  avec  ses 
sœurs   et  ses  frères  ;   il  ne  laisse  rien   après 
lui  :  il  emporte  tout  son  cœur.   La  solitude 
lui  a  préparé  le  vivre  et  le  couvert  ;  les  bois 
ne  sont  point  armés  contre  lui  ;  il  retourne 
enfin  mourir  aux  bords  qui  l'ont  vu  naître  : 
il  y  retrouve  le  fleuve  ,  l'arbre ,   le  nid  ,   le 
soleil    paternel.    Mais   le    mortel    chassé    de 
ses   foyers    y    rentre -t- il    jamais?     Hélas! 
l'homme    ne  peut  dire ,    en    naissant ,    quel 
coin  de  l'univers  gardera  ses  cendres,  ni  de 
quel  côté  le  souffle  de  l'adversité  les  portera. 
Encore  si  on  le  laissait   mourir  tranquille  ! 
Mais  aussitôt  qu'il  est  malheureux  ,    tout  le 
persécute  :  l'injustice  particulière  dont  il  est 
l'objet,  devient  une  injustice  générale.    Il  ne 
trouve  pas,   ainsi   que   l'oiseau,  l'hospitalité 
sur  la  route  ;  il  frappe ,  et  l'on  n'ouvre  pas  ; 
il  n'a  pour  appuyer  ses  os  fatigués,   que  la 
colonne  du  chemin  public,  ou  la  borne  de 
quelque   héritage.    Souvent    même    on     lui 
dispute  ce  lieu  de  repos .  qui ,  placé  entre  deux 
champs  ,   semblait   n'appartenir  à  personne  ; 
on  le    force    à   continuer  sa   route    vers   de 


2oC  GENIE 

nouveaux  déserts  :  le  Ban  qui  l'a  mis  hors 
de  son  pays,  semble  l'avoir  mis  hors  du 
monde.  Il  meurt  ,  et  il  n'a  personne  pour 
l'ensevelir.  Son  corps  gît  délaissé  sur  un 
grabat ,  d'où  le  juge  est  obligé  de  le  faire 
enlever,  non  comme  le  corps  d'un  homme, 
mais  comme  une  immondice  dangereuse  aux 
vivans.  Ah  !  plus  heureux  lorsqu'il  expire 
dans  quelque  fossé  au  bord  d'une  grande 
route,  et  que  la  charité  du  Samaritain  jette 
en  passant  un  peu  de  terre  étrangère  sur  ce 
cadavre  !  N'espérons  donc  que  dans  le  ciel , 
et  nous  ne  craindrons  plus  l'exil  :  il  y  a 
dans  la  religion  toute  une  patrie. 

Tandis  qu'une  partie  de  la  création  publie 
chaque  jour  aux  mêmes  lieux  les  louanges 
du  Créateur,  une  autre  partie  voyage  pour 
raconter  ses  merveilles.  Des  courriers  tra- 
versent les  airs  ,  se  glissent  dans  les  eaux  , 
franchissent  les  monts  et  les  vallées.  Ceux-ci 
arrivent  sur  les  ailes  du  printemps,  et  bientôt 
disparaissant  avec  les  zéphyrs ,  suivent  de 
climats  en  climats  leur  mobile  patrie  ;  ceux-là 
s'arrêtent  à  l'habitation  de  l'homme  :  voyageurs 
lointains,  ils  réclament  l'antique  hospitalité. 
Chacun  suit  son  inclination  dans  le  choix  d'un 
hôte  ;  le  rouge-gorge  s'adresse  aux  cabanes  ; 


DU    CHRISTIANISME.       207 

l'hirondelle  frappe  aux  palais  :  cette  fille  de 
roi  semble  encore  aimer  les  grandeurs ,  mais 
les  grandeurs  tristes ,  comme  sa  destinée  ; 
elle  passe  l'été  aux  ruines  de  Versailles  ,  et 
l'hiver  à  celles  de  Thèbes. 

A  peine  a- 1- elle  disparu,  qu'on  voit 
s'avancer  sur  les  vents  du  nord,  une  colonie 
qui  vient  remplacer  les  voyageurs  du  midi, 
afin  qu'il  ne  reste  aucun  vide  dans  nos  cam- 
pagnes. Par  un  temps  grisâtre  d'automne , 
lorsque  la  bise  souffle  sur  les  champs,  que 
les  bois  perdent  leurs  dernières  feuilles,  une 
troupe  de  canards  sauvages ,  tous  rangés  à 
la  file ,  traverse  en  silence  un  ciel  mélan- 
colique. S'ils  apperçoivent  du  haut  des  airs 
quelque  manoir  gothique  environné  d'étangs 
et  de  forets  ,  c'est  là  qu'ils  se  préparent  à 
descendre  :  ils  attendent  la  nuit ,  et  font 
des  évolutions  au-dessus  des  bois.  Aussitôt 
que  la  vapeur  du  soir  enveloppe  la  vallée, 
le  cou  tendu  et  l'aile  sifflante,  ils  s'abattent 
tout-à-coup  sur  les  eaux  qui  retentissent.  Un 
cri  général ,  suivi  d'un  profond  silence ,  s'élève 
dans  les  marais.  Guidés  par  une  petite 
lumière ,  qui  peut  -  être  brille  à  l'étroite 
fenêtre  d'une  tour,  les  voyageurs  s'approchent 
des  murs  ,    à   la  faveur  des   roseaux    et   des 


2o8  GENIE 

ombres.  Là ,  battant  des  ailes  et  poussant 
des  cris  par  intervalles ,  au  milieu  du  murmure 
des  vents  et  des  pluies ,  ils  saluent  l'habitation 
de  l'homme. 

Un  des  plus  jolis  habitans  de  ces  retraites, 
mais  dont  les  pèlerinages  sont  moins  lointains , 
c'est  la  poule  d'eau.  Elle  se  montre  au  bord 
des  joncs  ,  s'enfonce  dans  leur  labyrinthe  , 
reparait  et  disparait  encore,  en  poussant  un 
petit  cri  sauvage;  elle  se  promène  dans  les 
fossés  du  château  ;  elle  aime  à  se  percher  sur 
les  armoiries  sculptées  dans  les  murs.  Quand 
elle  s'y  tient  immobile ,  on  la  prendrait  avec 
son  plumage  noir  et  le  cachet  blanc  de  sa 
tète ,  pour  un  oiseau  en  blason ,  tombé  de 
l'écu  d'un  ancien  chevalier.  Aux  approches 
du  printemps  ,  elle  se  retire  à  des  sources 
écartées.  Une  racine  de  saule  minée  par  les 
eaux  lui  offre  un  asile ,  elle  s'y  dérobe  à 
tous  les  yeux.  Les  convolvulus ,  les  mousses , 
les  capillaires  d'eau ,  suspendent  devant  son 
nid  des  draperies  de  verdure  ;  le  cresson  et 
la  lentille  lui  fournissent  une  nourriture  déli- 
cate ;  l'eau  murmure  doucement  à  son  oreille  ; 
de  beaux  insectes  occupent  ses  regards  ,  et 
les  Naïades  du  ruisseau ,  pour  mieux  cacher 
cette    jeune    mère  ,    plantent    autour    d'elle 

leurs 


DU    CHRISTIANISME.       209 

leurs  quenouilles  de  roseaux,  chargées  d'une 
laine  empourprée. 

Parmi  ces  passagers  de  l'aquilon  ,  il  s'en 
trouve  qui  s'habituent  à  nos  mœurs ,  et  refusent 
de  retourner  dans  leur  patrie  :  les  uns , 
comme  les  compagnons  d'Ulysse,  sont  cap- 
tivés par  la  douceur  de  quelques  fruits  ;  les' 
autres ,  comme  les  déserteurs  du  vaisseau  de 
Cook ,  sont  séduits  par  des  enchanteresses , 
qui  les  retiennent  dans  leurs  îles.  Mais  la 
plupart  nous  quittent  après  un  séjour  de 
quelques  mois  :  ils  s'attachent  aux  vents  et 
aux  tempêtes  qui  ternissent  l'éclat  des  flots , 
et  leur  livrent  la  proie  qui  leur  échapperait 
dans  des  eaux  transparentes;  ils  n'aiment  que 
les  retraites  ignorées ,  et  font  le  tour  de  la 
terre  par  un  cercle  de  solitudes. 

Ce  n'est  pas  toujours  en  troupes  que  ces 
oiseaux  visitent  nos  demeures.  Quelquefois 
deux  beaux  étrangers ,  aussi  blancs  que  la 
neige ,  arrivent  avec  les  frimas  :  ils  descendent , 
au  milieu  des  bruyères,  dans  un  lieu  découvert 
et  dont  on  ne  peut  approcher  sans  être 
apperçu  ;  après  quelques  heures  de  repos , 
ils  remontent  sur  les  nuages.  Vous  courez 
à  l'endroit  d'où  ils  sont  partis,  et  vous  n'y 
trouvez  que  quelques  plumes ,  seules  marques 
1.  O 


aïo  GENIE 

de  leur  passage,  que  le  vent  a  déjà  dispersées  : 
heureux  le  favori  des  Muses  qui ,  comme 
le  cygne ,  a  quitté  la  terre  sans  y  laisser 
d'autres  débris  et  d'autres  souvenirs  que 
quelques  plumes  de  ses  ailes  ! 

Des  convenances  pour  les  scènes  de  la 
nature ,  ou  des  rapports  d'utilité  pour  l'homme  „ 
déterminent  les  différentes  migrations  des 
animaux.  Les  oiseaux  qui  paraissent  dans  les 
mois  des  tempêtes ,  ont  des  voix  tristes  et 
des  mœurs  sauvages,  comme  la  saison  qui 
les  amène  ;  ils  ne  viennent  point  pour  se  faire 
entendre ,  mais  pour  écouter  :  il  y  a  dans  le 
sourd  mugissement  des  bois,  quelque  chose 
qui  charme  leurs  oreilles.  Les  arbres  qui 
balancent  tristement  leurs  cimes  dépouillées , 
ne  portent  que  de  noires  légions ,  qui  se 
sont  associées  pour  passer  l'hiver;  elles  ont 
leurs  sentinelles  et  leurs  gardes  avancées  : 
souvent  une  corneille  centenaire ,  antique 
sibylle  du  désert,  se  tient  seule  perchée  sur 
un  chêne  avec  lequel  elle  a  vieilli  :  là , 
tandis  que  ses  sœurs  font  silence,  immobile, 
et  comme  pleine  dépensées,  elle  abandonne 
aux  vents  des  monosyllabes  prophétiques. 

Il  est  remarquable  ,  que  les  sarcelles ,  les 
canards ,  les  oies ,  les  bécasses ,  les  pluviers , 


DU    CHRISTIANISME.       211 

les  vanaux  qui  servent  à  notre  nourriture, 
arrivent  quand  la  terre  est  dépouillée ,  tandis 
que  les  oiseaux  étrangers  qui  nous  viennent 
dans  la  saison  des  fruits  ,  n'ont  avec  nous  que 
des  relations  de  plaisirs  ;  ce  sont  des  musi- 
ciens envoyés  pour  charmer  nos  banquets. 
Il  en  faut  excepter  quelques-uns  ,  tels  que 
la  caille  et  le  ramier,  dont  toutefois  la  chasse 
n'a  lieu  qu'après  la  récolte ,  et  qui  s'engraissent 
dans  nos  blés ,  pour  servir  à  notre  table. 
Ainsi ,  les  oiseaux  du  nord  sont  la  manne 
des  aquilons ,  comme  les  rossignols  sont 
les  dons  des  zéphyrs  :  de  quelque  point  de 
l'horizon  que  le  vent  souffle ,  il  nous  apporte 
un  présent  de  la  Providence. 

CHAPITRE      VIII. 

Oiseaux  des  mers  ;  comment  utiles  à 
l'homme.  Que  les  migrations  des  oiseaux 
servaient  de  calendrier  aux  laboureurs, 
dans  les  anciens  jours. 

JLes  oies,  les  sarcelles,  les  canards,  étant 
de  race  domestique ,  habitent  par-tout  où 
il  peut  y  avoir  des  hommes.  Les  navigateurs 
ont  trouvé  des  bataillons   innombrables  de 

O  2 


2i2  GÉNIE 

ces  oiseaux  jusque  sous  le  pôle  antarctique , 
et  sur  les  côtes  de  la  Nouvelle-Zélande. 
Nous  en  avons  rencontré  nous-mêmes  des 
milliers,  depuis  le  golfe  St-Laurent  jusqu'à 
la  pointe  de  l'isthme  de  la  Floride.  Nous 
vîmes  un  jour  aux  Açores  une  compagnie 
de  sarcelles  bleues ,  que  la  lassitude  contraignit 
de  s'abattre  sur  un  figuier.  Cet  arbre  n'avait 
point  de  feuilles ,  mais  il  portait  des  fruits 
rouges  enchaînés  deux  à  deux,  comme  des 
cristaux.  Quand  il  fut  couvert  de  cette  nuée 
d'oiseaux ,  qui  laissaient  pendre  leurs  ailes 
fatiguées ,  il  offrit  un  spectacle  singulier  ; 
les  fruits  paraissaient  d'une  pourpre  éclatante 
sur  les  rameaux  ombragés ,  tandis  que  l'arbre , 
par  un  prodige ,  semblait  avoir  poussé  tout- 
à-coup  un  feuillage  d'azur. 

Les  oiseaux  de  mer  ont  des  lieux  de  rendez- 
vous,  où  ils  semblent  délibérer  en  commun 
des  affaires  de  leur  république  ;  c'est  ordi- 
nairement un  écueil  au  milieu  des  flots. 
Nous  allions  souvent  nous  asseoir,  dans  l'île 
St-Pierre  (i)  ,  sur  la  côte  opposée  à  une  petite 
île  que  les  habitans  ont  appelée  le  Colombier, 


(  i  )  Ile  à  l'entrée  du  golfe  Saint-Laurent ,  sur  la  côte  de 
Terre-Neuve. 


DU    CHRISTIANISME.       2i3 

parce  qu'elle  en  a  la  forme ,  et  qu'on  y  vient 
chercher  des  œufs  au  printemps. 

La  multitude  des  oiseaux  rassemblés  sur 
ce  rocher  était  si  grande,  que  souvent  nous 
distinguions  leurs  cris ,  pendant  le  mugis- 
sement des  tempêtes.  Ces  oiseaux  avaient 
des  voix  extraordinaires,  comme  celles  qui 
sortaient  des  mers  ;  si  l'Océan  a  sa  Flore , 
il  a  aussi  sa  Philomèle  :  lorsqu'au  coucher 
du  soleil ,  le  courlis  siffle  sur  la  pointe  d'un 
rocher ,  et  que  le  bruit  sourd  des  vagues 
l'accompagne  ,  c'est  une  des  harmonies  les 
plus  plaintives  qu'on  puisse  entendre  ;  jamais 
l'épouse  de  Ceyx  n'a  rempli  de  tant  de  douleurs 
les  rivages  témoins  de  ses  infortunes. 

Une  parfaite  intelligence  régnait  dans  la 
république  du  Colombier.  Aussitôt  qu'un 
citoyen  était  né,  sa  mère  le  précipitait  dans 
les  vagues ,  comme  ces  peuples  barbares 
qui  plongeaient  leurs  enfans  dans  les  fleuves , 
pour  les  endurcir  contre  les  fatigues  de  la 
vie.  Des  courriers  partaient  sans  cesse  de 
cette  Tyr  avec  des  gardes  nombreuses  qui, 
par  ordre  de  la  Providence,  se  dispersaient 
sur  les  mers ,  pour  secourir  les  vaisseaux. 
Les  uns  se  placent  à  quarante  et  cinquante 
lieues  d'une  terre  inconnue ,   et  deviennent 

O  3 


214  GENIE 

un  indice  certain  pour  le  pilote  qui  les 
découvre ,  flottans  sur  l'onde  comme  les  bouées 
d'une  ancre  :  d'autres  se  cantonnent  sur  un 
ressif ,  et  ,  sentinelles  vigilantes ,  élèvent 
pendant  la  nuit  une  voix  lugubre ,  pour 
écarter  les  navigateurs;  d'autres  encore,  par 
la  blancheur  de  leur  plumage,  sont  de  véri- 
tables phares  sur  la  noirceur  des  rochers. 
Nous  présumons  que  c'est  pour  la  même 
raison ,  que  la  bonté  de  Dieu  a  rendu  l'écume 
des  flots  phosphorique ,  et  toujours  plus 
éclatante  parmi  les  brisans ,  en  raison  de 
la  violence  de  la  tempête  :  beaucoup  de 
vaisseaux  périraient  dans  les  ténèbres,  sans 
ces  fanaux  miraculeux ,  allumés  par  la  Provi- 
dence sur  les  écueils. 

Tous  les  accidens  des  mers,  le  flux  et  le 
reflux,  le  calme  et  l'orage,  sont  prédits  par 
les  oiseaux.  La  mauve  descend  sur  une 
grève,  retire  son  cou  dans  sa  plume,  cache 
une  patte  dans  son  duvet ,  et ,  se  tenant 
immobile  sur  l'autre,  avertit  le  pêcheur  de 
l'instant  où  les  vagues  se  lèvent  ;  l'alouette 
marine  ,  qui  court  le  long  du  flot ,  en 
poussant  un  cri  doux  et  triste ,  annonce , 
au  contraire,  le  moment  du  reflux  :  enfin, 
les    procellaria    s'établissent    au    milieu    de 


DU    CHRISTIANISME.       2i5 

l'Océan.  Compagnes  des  mariniers ,  elles 
suivent  la  course  des  navires ,  et  prophé- 
tisent la  tempête.  Le  matelot  leur  attribue 
quelque  chose  de  sacré,  et  leur  donne  reli- 
gieusement l'hospitalité  ,  quand  le  vent  les 
jette  à  bord  ;  c'est  de  même  que  le  laboureur 
respecte  le  rouge-gorge ,  qui  lui  prédit  les 
beaux  jours ,  et  c'est  ainsi  qu'il  le  reçoit 
sous  son  toit  de  chaume,  pendant  les  rigueurs 
de  l'hiver.  Ces  hommes  malheureux,  placés 
dans  les  deux  conditions  les  plus  dures  de 
la  vie  ,  ont  des  amis  que  leur  a  préparés 
la  Providence  ;  ils  trouvent ,  dans  un  être 
faible  ,  le  conseil  ou  l'espérance  ,  qu'ils 
chercheraient  souvent  en  vain  chez  leurs 
semblables.  Ce  commerce  de  bienfaits  entre 
de  petits  oiseaux  et  des  hommes  infortunés, 
est  un  de  ces  traits  touchans  qui  abondent 
dans  les  œuvres  de  Dieu.  Entre  le  rouge-gorge 
et  le  laboureur ,  entre  la  procellaria  et  le 
matelot,  il  y  a  une  ressemblance  de  mœurs 
et  de  destinées  tout-à-fait  attendrissante.  Oh  ! 
que  la  nature  est  sèche,  expliquée  par  des 
sophistes  !  mais  combien  elle  paraît  pleine 
et  fertile  aux  cœurs  simples  qui  n'en  recher- 
chent les  merveilles  que  pour  glorifier  le 
Créateur  î 

O  4 


2i6  GENIE 

Si  le  temps  et  le  lieu  nous  le  permet- 
taient ,  nous  aurions  bien  d'autres  migrations 
à  peindre,  bien  d'autres  secrets  de  la  Provi- 
dence à  révéler.  Nous  parlerions  des  grues 
des  Florides,  dont  les  ailes  rendent  des  sons 
si  harmonieux ,  et  qui  font  de  si  beaux 
voyages  au-dessus  des  lacs ,  des  savannes , 
des  cyprières ,  et  des  bocages  d'orangers  et 
de  palmiers  ;  nous  montrerions  le  pélican 
des  bois,  visitant  les  morts  de  la  solitude, 
ne  s'arrêtant  qu'aux  cimetières  Indiens ,  et 
aux  monts  des  tombeaux  ;  nous  rapporterions 
les  raisons  de  ces  migrations  toujours  relatives 
à  l'homme;  nous  dirions  les  vents,  les  saisons 
que  les  oiseaux  choisissent  pour  changer  de 
climats,  les  aventures  qu'ils  éprouvent,  les 
obstacles  qu'ils  ont  à  surmonter ,  les  naufrages 
qu'ils  font  ;  comment  ils  abordent  quelquefois , 
loin  du  pays  qu'ils  cherchent,  sur  des  côtes 
inconnues  ;  comment  ils  périssent  en  passant 
sur  des  forêts  embrasées  par  la  foudre,  ou 
sur  des  plaines  où  les  sauvages  ont  mis  le 
feu. 

Dans  les  premiers  âges  du  monde,  c'était 
sur  la  floraison  des  plantes ,  sur  la  chute 
des  feuilles  ,  sur  le  départ  et  l'arrivée  des 
oiseaux ,   que  les  laboureurs  et  les   bergers 


DU    CHRISTIANISME.       217 

réglaient  leurs  travaux.  Delà ,  l'art  de  la 
divination  chez  certains  peuples  :  on  supposa 
que  des  animaux  qui  prédisaient  les  saisons 
et  les  tempêtes  ,  ne  pouvaient  être  que  les 
interprètes  de  la  Divinité.  Les  anciens  natu- 
ralistes et  les  poëtes,  (à  qui  nous  sommes 
redevables  du  peu  de  simplicité  qui  reste 
encore  parmi  nous ,  )  nous  montrent  combien 
était  merveilleuse  cette  manière  de  compter 
par  les  fastes  de  la  nature ,  et  quel  charme  elle 
répandait  sur  la  vie.  Dieu  est  un  profond  secret; 
l'homme  créé  à  son  image  est  pareillement 
incompréhensible  ;  c'était  donc  une  ineffable 
harmonie  de  voir  les  périodes  de  ses  jours, 
réglées  par  des  horloges  aussi  mystérieuses 
que  lui-même. 

Sous  les  tentes  de  Jacob  ou  de  Booz , 
l'arrivée  d'un  oiseau  mettait  tout  en  mou- 
vement; le  patriarche  faisait  le  tour  de  son 
champ  ,  à  la  tète  de  ses  serviteurs  armés 
de  faucilles.  Si  le  bruit  se  répandait  que  les 
petits  de  l'alouette  avaient  été  vus  voltigeant  ; 
à  cette  grande  nouvelle  ,  tout  un  peuple , 
sur  la  foi  de  Dieu  ,  commençait  avec  joie 
la  moisson.  Ces  aimables  signes,  en  dirigeant 
les  soins  de  la  saison  présente,  avaient  l'avan- 
tage de  prédire  les  vicissitudes  de  la  saison 


2i8  GENIE 

prochaine.  Les  oies  et  les  sarcelles  arrivaient- 
elles  en  abondance  ?  on  savait  que  l'hiver 
serait  long.  La  corneille  commençait-elle  à 
bâtir  son  nid  au  mois  de  janvier?  les  pasteurs 
espéraient  en  avril ,  les  roses  de  mai.  Le 
mariage  d'une  jeune  fille,  au  bord  d'une  fon- 
taine ,  avait  tel  rapport  avec  l'épanouissement 
d'une  plante,  et  les  vieillards,  qui  meurent 
ordinairement  en  automne  ,  tombaient  avec 
les  glands  et  les  fruits  mûrs.  Tandis  que  le 
philosophe ,  tronquant  ou  alongeant  l'année , 
promenait  l'hiver  sur  le  gazon  du  printemps, 
le  laboureur  ne  craignait  point  que  l'astro- 
nome qui  lui  venait  du  ciel,  se  trompât.  Il 
savait  que  le  rossignol  ne  prendrait  point 
le  mois  des  frimas  pour  celui  des  fleurs , 
et  ne  ferait  point  entendre ,  au  solstice 
d'hiver ,  les  chansons  de  l'été.  Aussi  les  soins , 
les  jeux,  les  plaisirs  de  l'homme  champêtre 
étaient  déterminés ,  non  par  le  calendrier 
incertain  d'un  savant,  mais  par  les  calculs 
infaillibles  de  celui  qui  a  tracé  la  route  du 
soleil.  Ce  souverain  Régulateur  voulut  lui- 
même  que  les  fêtes  de  son  culte  fussent 
assujetties  aux  simples  époques  empruntées 
de  ses  propres  ouvrages  ;  et  dans  ces  jours 
d'innocence,  selon  les  saisons  et  les  travaux, 


DU    CHRISTIANISME.       219 

c'était  la  voix  du  zéphyr  ou  de  la  tempête, 
de  l'aigle  ou  de  la  colombe ,  qui  appelait 
l'homme  au  temple  du  Dieu  de  la  nature. 

Nos  paysans  se  servent  encore  quelquefois 
de  ces  tables  charmantes ,  où  sont  gravés 
les  temps  des  travaux  rustiques.  Les  peuples 
de  l'Inde  en  font  le  même  usage ,  et  les 
Nègres  et  les  Sauvages  Américains  gardent 
cette  manière  de  compter.  Un  Siminole  de 
la  Floride  vous  dit  :  «  La  fille  s'est  mariée 
à  l'arrivée  du  colibri.- — L'enfant  est  mort 
quand  la  non-pareille  a  mué.  —  Cette  mère 
a  autant  de  fils ,  qu'il  y  a  d'œufs  dans  le 
nid  du  pélican.  » 

Les  Sauvages  du  Canada  marquent  la 
sixième  heure  du  soir ,  par  le  moment  où 
les  ramiers  boivent  aux  sources ,  et  les 
Sauvages  de  la  Louisiane ,  par  celui  où 
l'éphémère  sort  des  eaux.  Le  passage  des 
divers  oiseaux  règle  la  saison  des  chasses  ;  et 
le  temps  des  récoltes  du  maïs ,  du  sucre 
d'érable ,  de  la  folle-avoine ,  est  annoncé 
par  certains  animaux ,  qui  ne  manquent 
jamais  d'accourir  à  l'heure  du  banquet. 


220  GENIE 

CHAPITRE     IX. 

SUITE       DES       MIGRATIONS. 

Quadrupèdes. 

JLjes  migrations  sont  plus  fréquentes  dans 
la  classe  des  poissons  et  des  oiseaux ,  que 
dans  celle  des  quadrupèdes ,  à  cause  de  la 
multiplicité  des  premiers  ,  et  de  la  facilité 
de  leurs  voyages ,  à  travers  deux  élémens 
qui  enveloppent  la  terre  ;  il  n'y  a  d'étonnant 
que  la  manière  dont  ils  abordent ,  sans  s'égarer , 
aux  rivages  qu'ils  cherchent.  On  conçoit  qu'un 
animal ,  chassé  par  la  faim ,  abandonne  le 
pays  qu'il  habite ,  en  quête  de  nourriture 
et  d'abri  ;  mais  conçoit-on  que  la  matière 
le  fasse  aller  ici  plutôt  que  là ,  et  le  conduise , 
avec  une  exactitude  miraculeuse,  précisément 
au  lieu  où  se  trouvent  cette  nourriture  et 
cet  abri  ?  Pourquoi  connaît-il  les  vents  et 
les  marées  ,  les  équinoxes  et  les  solstices  ? 
Nous  ne  doutons  point  que  si  les  races  voya- 
geuses étaient  un  seul  moment  abandonnées 
à   leur  propre  instinct ,    elles  ne   périssent 


DU    CHRISTIANISME.        221 

presque  toutes.  Celles-ci,  en  voulant  passer 
dans  des  latitudes  froides,  arriveraient  sous 
les  tropiques  ;  celles-là ,  en  comptant  se 
rendre  à  la  Ligne  ,  se  trouveraient  sous  le 
pôle.  Nos  rouges-gorges ,  au  lieu  de  traverser 
l'Alsace  et  la  Germanie  ,  en  cherchant  de 
petits  insectes  ,  deviendraient  eux-mêmes  , 
en  Afrique ,  la  proie  de  quelque  énorme 
scarabée  ;  le  Groënlandais  entendrait  une 
plainte  sortir  des  rochers ,  et  verrait  un  oiseau 
grisâtre  chanter  et  mourir  ;  ce  serait  la  pauvre 
philomèle. 

Dieu  ne  permet  pas  de  telles  méprises. 
Tout  a  ses  convenances  et  ses  rapports  dans 
la  nature  :  aux  fleurs  les  zéphyrs ,  aux  hivers 
les  tempêtes ,  au  cœur  de  l'homme  la  douleur. 
Les  plus  habiles  pilotes  manqueront  long- 
temps le  port  désiré,  avant  que  le  poisson 
se  trompe  sur  la  longitude  du  moindre  des 
écueils  de  l'abyme  :  la  Providence  est  son 
étoile  polaire ,  et  quelque  part  qu'il  se  dirige , 
il  apperçoit  toujours  cet  astre  ,  qui  ne  se 
couche  jamais. 

L'univers  est  comme  une  immense  hôtel- 
lerie, où  tout  est  sans  cesse  en  mouvement. 
On  en  voit  sortir ,  on  y  voit  entrer  une  multi- 
tude de  voyageurs.    Il  n'y  a  peut-être  rien 


222  GÉNIE 

de  plus  beau ,  dans  les  migrations  des  quadru- 
pèdes ,  que  les  voyages  des  bisons ,  à  travers 
les  savannes  de  la  Louisiane  et  du  Nouveau- 
Mexique.  Quand  le  temps  de  changer  de 
climat  est  venu ,  pour  aller  porter  l'abon- 
dance à  des  peuples  sauvages ,  quelque  buffle , 
conducteur  des  troupeaux  du  désert,  appelle 
autour  de  lui  ses  fils  et  ses  filles.  Le  rendez- 
vous  est  au  bord  du  Meschacebé  ;  l'instant 
de  la  marche  est  fixé  vers  la  fin  du  jour. 
La  troupe  s'assemble ,  le  moment  arrive. 
Le  chef ,  secouant  sa  crinière  ,  qui  pend 
de  toutes  parts  sur  ses  yeux  et  ses  cornes 
recourbées ,  salue  le  soleil  couchant  en  baissant 
la  tête,  et  en  élevant  son  dos  comme  une 
montagne  ;  un  bruit  sourd ,  signal  du  départ , 
sort  en  même  temps  de  sa  profonde  poitrine , 
et  tout- à- coup  il  plonge  dans  les  vagues 
écumantes ,  suivi  de  la  multitude  des  génisses 
et  des  taureaux  qui  mugissent  d'amour  après 
lui. 

Tandis  que  cette  puissante  famille  de 
quadrupèdes  traverse  à  grand  bruit  les  fleuves 
et  les  forêts ,  une  flotte  paisible ,  sur  un  lac 
solitaire ,  vogue  en  silence  à  la  faveur  des 
zéphyrs ,  et  à  la  clarté  des  étoiles.  De  petits 
écureuils   noirs ,    après   avoir   dépouillé    les 


DU    CHRISTIANISME.       228 

noyers  du  voisinage ,  se  sont  résolus  à 
chercher  fortune ,  et  à  s'embarquer  pour 
une  autre  forêt.  Aussitôt,  élevant  leurs  queues 
et  déployant  au  vent  cette  voile  de  soie, 
la  race  hardie  tente  fièrement  l'inconstance 
des  ondes  ;  pirates  imprudens ,  que  l'amour 
des  richesses  transporte.  La  tempête  se  lève , 
la  flotte  va  périr.  Elle  essaie  de  gagner  le 
havre  prochain;  mais  quelquefois  une  armée 
de  castors  s'oppose  à  la  descente ,  dans  la 
crainte  que  ces  étrangers  ne  viennent  piller 
les  moissons.  En  vain  les  légers  escadrons 
débarqués  sur  la  rive ,  se  sauvent  en  montant 
sur  les  arbres ,  et  insultent  du  haut  de  ces 
remparts  à  la  marche  pesante  des  ennemis. 
Le  génie  l'emporte  sur  la  ruse  :  des  sapeurs 
s'avancent ,  minent  le  chêne  ,  et  le  font 
tomber ,  avec  tous  ses  écureuils ,  comme 
une  tour  chargée  de  soldats ,  abattue  par 
le  bélier  antique. 

Il  arrive  bien  d'autres  malheurs  à  nos 
aventuriers ,  qui  s'en  consolent  avec  quelques 
fruits  et  quelques  jeux  :  Athènes ,  prise  par  les 
Lacédémoniens ,  n'en  fut  ni  moins  aimable , 
ni  moins  frivole.  En  remontant  la  rivière 
du  nord  ,  sur  le  paquebot  de  New-Yorck  à 
Albany ,  nous  vîmes  un  de  ces  infortunés  3 


224  GENIE 

qui  essayait  inutilement  de  traverser  le  fleuve. 
On  le  retira  de  l'eau  demi  noyé  ;  il  était 
charmant ,  d'un  noir  d'ébène  ,  et  sa  queue 
avait  deux  fois  la  longueur  de  son  corps  : 
il  fut  rendu  à  la  vie ,  mais  il  perdit  la 
liberté  ;  une  jeune  passagère  en  lit  son 
esclave. 

Les  rennes  du  nord  de  l'Europe  ,  les 
carribous  et  les  orignaux  de  l'Amérique 
septentrionale ,  ont  leur  temps  de  migra- 
tions ,  toujours  correspondant  aux  besoins 
de  l'homme.  11  n'y  a  pas  jusqu'aux  ours- 
blancs  de  Terre-Neuve,  dont  la  fourrure 
est  si  nécessaire  aux  Esquimaux ,  qui  ne 
soient  envoyés  à  ces  sauvages  par  une  provi- 
dence miraculeuse.  Ces  monstres  marins 
abordent  aux  côtes  du  Labrador ,  sur  des 
glaces  flottantes  ou  sur  des  débris  de  navires 
où  ils  se  tiennent  comme  de  forts  matelots 
sauvés  du  naufrage. 

Les  éléphans  voyagent  aussi  en  Asie  ;  la 
terre  tremble  sous  leurs  pas  ;  et  cependant 
il  n'y  a  rien  à  craindre  :  chaste,  intelligent, 
sensible ,  Behmot  est  doux  parce  qu'il  est 
fort ,  paisible  parce  qu'il  est  puissant.  Premier 
serviteur  de  l'homme,  et  non  son  esclave, 
il  tient  le  second  rang  dans   l'ordre    de   la 

création  : 


DU    CHRISTIANISME.        223 

création  :  après  la  chute  originelle  ,  les 
animaux  s'éloignèrent  du  toit  de  l'homme  ; 
mais  on  pourrait  croire  que  les  éléphans  , 
naturellement  généreux  ,  se  retirèrent  avec 
le  plus  de  regret,  car  ils  sont  toujours  restés 
aux  environs  du  berceau  du  monde.  Ils 
sortent  de  temps  en  temps  de  leur  désert, 
et  s'avancent  vers  un  pays  habité  ,  afin  de 
remplacer  leurs  compagnons ,  morts  sans  se 
reproduire,  au  service  des  fils  d'Adam,  (i) 


(i)  Les  plumes  éloquentes  qui  ont  décrit  les  mœurs  de 
ces  animaux,  nous  dispensent  de  nous  étendre  sur  ce  sujet. 
Nous  dirons  seulement  que  les  éléphans  ne  nous  paraissent 
d'une  structure  si  étrange ,  que  parce  que  nous  les  voyons 
séparés  des  végétaux,  des  sites,  des  eaux,  des  montagnes, 
des  couleurs,  de  la  lumière,  des  ombres,  et  des  cieux  qui 
leur  sont  propres.  Les  productions  de  nos  latitudes,  mesurées 
sur  une  petite  échelle ,  les  formes  généralement  rondes  des 
objets,  la  finesse  de  nos  herbes,  la  dentelure  légère  de  nos 
feuillages  ,  l'élégance  du  port  de  nos  arbres ,  nos  jours  trop 
pâles ,  nos  nuits  trop  fraîches ,  les  teintes  trop  fuyardes  de 
nos  verdures,  enfin  la  couleur  même,  le  vêtement,  l'archi- 
tecture de  l'Européen  ,  n'ont  aucune  concordance  avec 
l'éléphant.  Si  les  voyageurs  observaient  plus  exactement , 
nous  saurions  comment  ce  quadrupède  se  marie  à  la  nature 
qui  le  produit.  Pour  nous ,  nous  croyons  entrevoir  quelques- 
unes  de  ces  relations.  La  trompe  de  l'éléphant ,  par  exemple , 
a  des  rapports  marqués  avec  les  cierges  ,  les  aloès ,  les 
lianes,  les  rotins,  et  dans  le  règne  animal,  avec  les  longs 
serpens  des  Indes  \  ses  oreilles  sont  taillées  comme  les  feuilles 
I.  P 


226  GENIE 


CHAPITRE      X. 

Amphibies    et   Reptiles. 

vJn  trouve  au  pied  des  monts  Apalaches, 
dans  les  Florides,  des  fontaines  qu'on  appelle 
puits  naturels.  Chaque  puits  est  creusé  au 
centre  d'un  monticule  planté  d'orangers,  de 
chênes  verds,  et  de  catalpas.  Ce  monticule 
s'ouvre,  en  forme  de  croissant,  du  côté  de 
la  savanne ,  et  un  courant  d'eau  sort  du 
puits    par    cette    ouverture.     Les   arbres    en 


du  figuier  oriental:  sa  peau  est  écailleuse ,  molle  et  pourtant 
rigide ,  comme  la  bourre  qui  enveloppe  une  partie  du  tronc 
du  palmier ,  ou  plutôt  comme  la  filasse  ligneuse  du  coco  ; 
beaucoup  de  plantes  grasses  des  Tropiques  ,  s'appuient  sur  la 
terre  comme  ses  pieds ,  et  en  ont  la  forme  lourde  et  carrée; 
son  cri  est  à-la-fois  grêle  et  fort ,  comme  celui  du  Cafre , 
ou  comme  le  cri  de  guerre  du  Cipaye.  Lorsque  couvert  de 
riches  tapis,  chargé  d'une  tour,  semblable  aux  minarets  d'une 
pagode,  l'éléphant  apporte  quelque  pieux  monarque  aux 
débris  de  ces  temples ,  qu'on  trouve  dans  la  presqu'île  des 
Indes  ;  sa  masse ,  les  colonnes  de  ses  pieds ,  sa  figure  irré- 
gulière, sa  pompe  barbare,  s'allient  avec  cette  architecture 
colossale ,  formée  de  quartiers  de  roches  entassés  les  uns  sur 
les  autres  :  la  bête  et  le  monument  en  ruines,  semblent  être 
deux  restes  du  temps  des  Géans. 


DU  CHRISTIANISME.  227 
s 'inclinant  sur  la  fontaine ,  rendent  sa  surface 
toute  noire  au-dessous;  mais  à  l'endroit  où 
le  courant  d'eau  s'échappe  de  la  base  du 
cône  ,  un  rayon  du  jour ,  pénétrant  par 
le  lit  du  canal  ,  tombe  sur  un  seul  point 
du  miroir  de  la  fontaine ,  qui  imite  L'effet 
de  la  glace  dans  la  chambre  obscure  du 
peintre.  Cette  charmante  retraite  est  ordi- 
nairement habitée  par  un  énorme  crocodile 
qui  se  tient  immobile  au  milieu  du  bassin  (1)  : 
à  son  écaille  verdoyante ,  à  ses  larges  naseaux 
qui  lancent  les  ondes  en  deux  ellipses  colorées, 
vous  le  prendriez  pour  un  dragon  de  bronze, 
dans  quelque  grotte  des  bosquets  de  Versailles. 
Les  crocodiles  ou  caïmans  des  Florides 
ne  vivent  pas  toujours  solitaires.  Dans  certain 
temps  de  l'année ,  ils  s'assemblent  en  troupes 
et  se  mettent  en  embuscade,  pour  attaquer 
des  voyageurs  qui  doivent  arriver  de  l'Océan. 
Lorsque  ceux-ci  ont  remonté  les  fleuves , 
que  l'eau  manque  à  leur  multitude  ,  qu'ils 
meurent  échoués  sur  les  rivages ,  et  menacent 
de  répandre  la  peste  dans  l'air;  la  Providence 
les  livre  tout-à-coup  à  une  armée  de  quatre 


(  1  )    Voyez  Bartram ,  Voyage  dans  les    Carolines  et  dans 
les  Florides. 

P    2 


2;>8  GENIE 

ou  cinq  mille  crocodiles.  Les  monstres , 
poussant  un  cri ,  et  faisant  claquer  leurs 
mâchoires  ,  fondent  sur  les  étrangers.  Bon- 
dissant de  toutes  parts ,  les  combattans  se 
joignent ,  se  saisissent ,  s'entrelacent.  Ils  se 
plongent  au  fond  des  gouffres  ,  se  roulent 
dans  les  limons  ,  remontent  à  la  surface  de 
l'eau.  Le  fleuve  taché  de  sang  se  couvre  de 
corps  mutilés  et  d'entrailles  fumantes.  Rien 
ne  peut  donner  une  idée  de  ces  scènes  extraor- 
dinaires, décrites  par  les  voyageurs,  et  que 
le  lecteur  est  toujours  tenté  de  prendre  pour 
de  vaines  exagérations.  (  i  ). 

Rompues,  dispersées,  pleines  d'épouvante , 
les  légions  étrangères ,  poursuivies  jusqu'à 
TOcéan ,  sont  forcées  de  rentrer  dans  ses 
abymes  ,  afin  que  désormais  utiles  à  nos 
besoins ,  elles  nous  servent  sans  nous  nuire.  (2) 

Ces  espèces  de  monstres  ont  quelquefois 
révolté  la  sagesse  de  l'athée  :  ils  sont  pourtant 
nécessaires  dans  le  plan  général.  Ils  n'habitent 
que    les    déserts    où    l'absence    de   l'homme 


(  1  )   Voyez  Bartram  ,  au  Voyage  cité. 

(2)  Les  immenses  avantages  que  l'homme  tire  des  migra- 
tions des  poissons,  sont  si  connus 5  que  nous  ne  nous  y 
arrêterons  pas. 


DU  CHRISTIANISME.  229 
commande  leur  présence  ;  ils  y  sont  placés 
pour  détruire ,  jusqu'à  l'arrivée  du  grand 
destructeur.  Aussitôt  que  nous  apparaissons 
sur  une  côte,  ils  nous  cèdent  l'empire;  certains 
qu'un  seul  de  nous  fera  plus  de  ravages  que 
dix  mille  d'entr'eux.   (  1  ) 

Et  pourquoi  Dieu  fait-il  des  êtres  superflus, 
qui  obligent  ensuite  à  des  destructions  ?  Par 
la  raison  que  Dieu  n'agit  pas  comme  nous 
d'une  manière  bornée  ;  il  se  contente  de 
dire  :  Croissez  et  multipliez  ;  et  l'infini  est 
dans  ces  deux  mots.  Dorénavant,  pour  être 
sage ,  il  faudra  peut-être  que  la  Divinité  soit 
médiocre  ;  l'infini  sera  un  attribut  que  nous 
lui  retrancherons;  tout  ce  qui  sera  immense, 
sera  rejeté.  Nous  dirons  :  «  Cela  est  de  trop 
dans  la  nature ,  »  parce  que  notre  esprit 
ne  pourra  le  comprendre.  Et  que  si  Dieu 
s'avise  de  placer  plus  d'un  certain  nombre 
de  soleils  dans  la  voûte  céleste,  nous  tiendrons 
l'excédant  comme  non-avenu,  et  en  consé- 
quence de  cette  prodigalité  d'univers,  nous 


(  1  )  On  a  observé  que  dans  les  Carolines  où  les  caïmans 
ont  été  détruits,  les  rivières  sont  souvent  infectées  par  la 
multitude  des  poissons  qui  remontent  de  l'Océan,  et  qui 
meurent ,  faute  d'eau ,  pendant  les  jours-  caniculaires. 

P  3 


z3o  GENIE 

déclarerons   le  Créateur  convaincu   de   folie 
et  d'impuissance. 

Considérés  en  eux-mêmes,  quelle  que  soit 
la  difformité  de  ces  êtres  que  nous  appelons 
des  monstres ,  on  peut  encore  reconnaître 
sous  leurs  horribles  traits,  quelques  marques 
de  la  bonté  divine.  Un  crocodile ,  un  serpent, 
ne  sont  pas  moins  tendres  pour  leurs  petits , 
qu'un  rossignol ,  une  colombe.  C'est  d'abord 
un  contraste  miraculeux  et  touchant ,  de 
voir  un  crocodile  bâtir  un  nid  et  pondre  un 
œuf  comme  une  poule,  et  un  petit  monstre 
sortir  d'une  coquille  comme  un  poussin.  La 
femelle  du  crocodile  montre  ensuite  pour 
sa  famille  la  plus  tendre  sollicitude.  Elle 
se  promène  entre  les  nids  de  ses  sœurs , 
qui  forment  des  cônes  d'œufs  et  d'argiles, 
et  qui  sont  rangés  comme  les  tentes  d'un 
camp  au  bord  d'un  fleuve.  L'amazone  fait 
une  garde  vigilante  et  laisse  agir  les  feux 
du  jour  ;  car  si  la  délicate  affection  de  la 
mère  est  comme  représentée  par  l'œuf  du 
crocodile,  la  force  et  les  mœurs  de  ce  puissant 
animal ,  se  peignent  pour  ainsi  dire  dans 
le  soleil  qui  couve  cet  œuf,  et  dans  le  limon 
qui  lui  sert  de  levain.  Aussitôt  qu'une  des 
meules  a  germé  ,  la  femelle  prend  sous  sa 


DU    CHRISTIANISME.       23i 

protection  les  monstres  naissans;  ce  ne  sont 
pas  toujours  ses  propres  fils;  mais  elle  fait, 
par  ce  moyen,  l'apprentissage  de  la  mater- 
nité ,  et  rend  son  habileté  égale  à  ce  que 
sera  sa  tendresse.  Quand  enfin  sa  famille 
vient  à  éclore  ,  elle  la  conduit  au  fleuve , 
la  lave  dans  une  eau  pure  ,  lui  apprend  à 
nager  ,  pèche  pour  elle  de  petits  poissons  , 
et  la  protège  contre  les  mâles ,  qui  veulent 
souvent  la  dévorer. 

Un  Espagnol  des  Florides  nous  a  conté, 
qu'ayant  enlevé  la  couvée  d'un  crocodile  , 
et  la  faisant  emporter  dans  un  panier  par 
des  nègres ,  la  femelle  le  suivit  avec  des 
cris  pitoyables.  On  posa  deux  des  petits  à 
terre  :  la  mère  aussitôt  se  mit  à  les  pousser 
avec  ses  mains  et  son  museau  ;  tantôt  se 
tenant  derrière  eux ,  pour  les  défendre , 
tantôt  marchant  à  leur  tète  ,  pour  leur 
montrer  le  chemin.  Les  petits  se  traînaient, 
en  gémissant ,  sur  les  traces  de  leur  mère  ; 
et  ce  reptile  énorme ,  qui  naguère  ébranlait  le 
rivage  de  ses  rugissemens ,  faisait  alors  entendre 
une  sorte  de  bêlement  aussi  doux  que  celui 
d'une  chèvre  qui  allaite  ses  chevreaux. 

Le  serpent-à-sonnette  le  dispute  au  cro- 
codile   en   affection   maternelle  ;    ce    reptile 


23a  GENIE 

qui  donne  aux  hommes  des  leçons  de  géné- 
rosité (  i  )  ,  leur  en  donne  encore  de  tendresse. 
Quand  sa  famille  est  poursuivie ,  il  la  reçoit 
dans  sa  gueule  (2)  :  peu  content  des  lieux 
où  il  la  pourrait  cacher ,  il  la  fait  rentrer 
en  lui ,  ne  trouvant  point  pour  des  enfans , 
d'asile  plus  sur  que  le  sein  d'une  mère.  Exemple 
d'un  dévouement  sublime,  il  ne  survit  point 
à  la  perte  de  ses  petits  ;  car ,  pour  les  lui 
ravir,  il  faut  les  arracher  de  ses  entrailles. 

Parlerons-nous  du  poison  de  ce  serpent, 
toujours  plus  violent  au  temps  où  il  a  une 
famille  ?  Raconterons-nous  la  tendresse  de 
l'ours,  qui,  semblable  à  la  femme  sauvage, 
pousse  l'amour  maternel  jusqu'à  allaiter  ses 
enfans  après  leur  mort  (3)  ?  Qu'on  suive 
ces  prétendus  monstres  dans  leurs  instincts; 
qu'on  étudie  leurs  formes ,  leurs  armures  ; 
qu'on  fasse  attention  à  l'anneau  qu'ils  occupent 
dans  la  chaîne  de  la  création  ;  qu'on  les 
examine  dans  leurs  propres  rapports,  et  dans 
ceux  qu'ils  ont   avec  l'homme  ;  nous   osons 


(1)  Il  n'attaque  jamais  le  premier. 

(2)  Voyez  les  Voyages  de  Carver  (  Carver's  travels)  dans 
le  Canada. 

(3)  Voyez  les  Voyages  de  Cook. 


DU    CHRISTIANISME.        233 

assurer  que  les  causes  finales  sont  peut-être 
plus  visibles  clans  cette  classe  d'êtres,  qu'elles 
ne  le  sont  clans  les  espèces  plus  favorisées 
de  la  nature  ;  de  niême  que  dans  un  ouvrage 
barbare,  les  traits  de  génie  brillent  davan- 
tage au  milieu  des  ombres  qui  les  environnent. 

L'objection  que  l'on  fait  contre  les  lieux 
que  ces  monstres  habitent ,  ne  nous  parait 
pas  mieux  fondée.  Les  marais ,  tout  nuisibles 
qu'ils  semblent ,  ont  cependant  de  grandes 
utilités.  Ce  sont  les  urnes  des  fleuves  dans 
les  pays  de  plaines ,  et  les  réservoirs  des 
pluies  clans  les  contrées  éloignées  de  la  mer. 
Leur  limon  et  les  cendres  de  leurs  herbes, 
fournissent  des  engrais  aux  laboureurs;  leurs 
roseaux  donnent  le  feu  et  le  toit  à  de  pauvres 
familles  ;  frêle  couverture ,  en  harmonie  avec 
la  vie  de  l'homme,  et  qui  ne  dure  pas  plus 
que  nos   jours. 

Ces  lieux  ont  même  une  certaine  beauté 
qui  leur  est  propre  :  frontière  de  la  terre  et 
de  l'eau ,  ils  ont  des  végétaux  ,  des  sites  et 
des  habitans  particuliers  :  tout  y  participe 
du  mélange  des  deux  élémens.  Les  glaïeuls 
tiennent  le  milieu  entre  l'herbe  et  l'ar- 
buste ,  entre  le  poireau  des  mers  et  la  plante 
terrestre;  quelques-uns  des  insectes  fluviatiies 


è34  GENIE 

ressemblent  à  de  petits  oiseaux  :  quand  la 
demoiselle ,  avec  son  corsage  bleu  et  ses  ailes 
transparentes ,  se  repose  sur  la  fleur  du 
nénuphar  blanc ,  on  croirait  voir  l'oiseau- 
mouchedes  Florides  sur  une  rose  de  Magnolia. 
En  automne ,  ces  marais  sont  plantés  de 
joncs  desséchés  ,  qui  donnent  à  la  stérilité 
même  l'air  des  plus  opulentes  moissons  ; 
au  printemps  ,  ils  présentent  des  bataillons 
de  lances  verdoyantes.  Un  bouleau ,  un  saule 
isolé  où  la  brise  a  suspendu  quelques  flocons 
de  plumes ,  domine  ces  mouvantes  campagnes  : 
le  vent  glissant  sur  ces  roseaux ,  incline  tour 
à  tour  leurs  cimes  ;  l'une  s'abaisse ,  tandis 
que  l'autre  se  relève  ;  puis  soudain ,  toute 
la  forêt  venant  à  se  courber  à-la-fois  ,  on 
découvre  ou  le  butor  doré ,  ou  le  héron 
blanc ,  qui  se  tient  immobile  sur  une  longue 
patte  ,  comme  sur  un  épieu. 

CHAPITRE      XI. 

Des  Plantes  et  de  leurs  Migrations. 

iSous  entrons  à  présent  dans  ce  règne,  où 
les  merveilles  de  la  nature  prennent  un 
caractère  plus  riant  et  plus  doux.  En  s'élevant 


DU  CHRISTIANISME.  235 
dans  les  airs  et  sur  le  sommet  des  monts  , 
on  dirait  que  les  plantes  empruntent  quelque 
chose  du  ciel ,  dont  elles  se  rapprochent. 
On  voit  souvent  par  un  profond  calme,  au 
lever  de  l'aurore ,  les  fleurs  d'une  vallée , 
immobiles  sur  leurs  tiges;  elles  se  penchent 
de  diverses  manières  ,  et  regardent  tous  les 
points  de  l'horizon.  Dans  ce  moment  même , 
où  il  semble  que  tout  est  tranquille ,  un 
mystère  s'accomplit  ;  la  nature  conçoit  ;  et 
ces  plantes  sont  autant  de  jeunes  mères 
tournées  vers  la  région  mystérieuse  d'où  leur 
doit  venir  la  fécondité.  Les  sylphes  ont  des 
sympathies  moins  aériennes,  des  communi- 
cations moins  invisibles  :  le  narcisse  livre 
aux  ruisseaux  sa  race  virginale  ,  la  violette 
confie  aux  zéphyrs  sa  modeste  postérité  ; 
une  abeille  cueille  du  miel  de  fleurs  en  fleurs , 
et  sans  le  savoir ,  féconde  toute  une  prairie  ; 
un  papillon  porte  un  peuple  entier  sur  son 
aile.  Cependant  les  amours  des  plantes  ne 
sont  pas  également  tranquilles  :  il  en  est 
d'orageuses  ,  comme  celles  des  hommes  : 
il  faut  des  tempêtes  pour  marier  sur  des 
hauteurs  inaccessibles  le  cèdre  du  Liban  au 
cèdre  du  Sinaï,  tandis  quau  bas  de  la  mon- 
tagne, le  plus  doux  vent  suffit  pour  établir 


236  GENIE 

entre  les  fleurs  un  commerce  de  volupté. 
N'est-ce  pas  ainsi  que  le  souffle  des  passions 
agite  les  rois  de  la  terre  sur  leurs  trônes  , 
tandis  que  les  bergers  vivent  heureux  à  leurs 
pieds  ? 

La  fleur  donne  le  miel  ;  elle  est  la  fille 
du  matin,  le  charme  du  printemps,  la  source 
des  parfums ,  la  grâce  des  vierges  ,  l'amour 
des  poëtes  :  elle  passe  vite  comme  l'homme , 
mais  elle  rend  doucement  ses  feuilles  à  la 
terre.  Chez  les  anciens  ,  elle  couronnait  la 
coupe  du  banquet ,  et  les  cheveux  blancs 
du  sage  ;  les  premiers  chrétiens  en  couvraient 
les  martyrs  ,  et  l'autel  des  catacombes  ; 
aujourd'hui,  et  en  mémoire  de  ces  antiques 
jours  ,  nous  la  mettons  dans  nos  temples. 
Dans  le  monde,  nous  attribuons  nos  affections 
à  ses  couleurs  ;  l'espérance  à  sa  verdure , 
l'innocence  à  sa  blancheur,  la  pudeur  à  ses 
teintes  de  rose  :  il  y  a  des  nations  entières 
où  elle  est  l'interprète  des  sentimens  ;  livre 
charmant  qui  ne  renferme  aucune  erreur 
dangereuse,  et  ne  garde  que  l'histoire  fugitive 
des  révolutions  du  cœur. 

En  mettant  les  sexes  sur  des  individus 
difl'érens  dans  plusieurs  familles  de  plantes, 
la  Providence   a   multiplié    les   mystères    et 


DU    CHRISTIANISME.       237 

les  beautés  de  la  nature.  Par-là,  la  loi  des 
migrations  se  reproduit  dans  un  règne  qui 
semblait  dépourvu  de  toute  faculté  de  se 
mouvoir.  Tantôt  c'est  la  graine  ou  le  fruit, 
tantôt  c'est  une  portion  de  la  plante  ,  ou 
même  la  plante  entière  qui  voyage.  Les 
cocotiers  croissent  souvent  sur  des  rochers, 
au  milieu  de  la  mer  :  quand  la  tempête 
survient  leurs  fruits  tombent ,  et  les  flots 
les  roulent  à  des  côtes  habitées  ,  où  ils  se 
transforment  en  beaux  arbres  ;  symbole  de 
la  vertu  qui  s'élève  sur  des  écueils  exposés 
aux  orages  :  plus  elle  est  battue  des  vents, 
plus  elle  prodigue  de  trésors  aux  hommes. 

On  nous  a  montré  au  bord  de  VYaj* , 
petite  rivière  du  comté  de  Suffolck  ,  en 
Angleterre  ,  une  espèce  de  cresson  fort 
curieux  :  il  change  de  place  ,  et  s'avance 
comme  par  bonds  et  par  sauts.  Il  porte  plusieurs 
chevelus  dans  ses  cimes  ;  lorsque  ceux  qui 
se  trouvent  à  l'une  des  extrémités  de  la 
masse  ,  sont  assez  longs  pour  atteindre  au 
fond  de  l'eau,  ils  y  prennent  racine.  Tirées 
par  l'action  de  la  plante  qui  s'abaisse  sur 
son  nouveau  pied,  les  griffes  du  côté  opposé 
lâchent  prise,  et  la  cressonnière,  tournant 
sur  son  pivot,  se  déplace  de  toute  la  longueur 


238  GENIE 

de  son  banc.  Le  lendemain ,  on  cherche 
la  plante  dans  l'endroit  où  on  l'a  laissée  la 
veille ,  et  on  l'apperçoit  plus  haut  ou  plus 
bas  sur  le  cours  de  l'onde ,  formant  avec  le 
reste  des  familles  fluviatiles  ,  de  nouveaux 
effets  et  de  nouvelles  harmonies.  Nous 
n'avons  vu  ni  la  floraison,  ni  la  fructification 
de  ce  cresson  singulier ,  que  nous  avons 
nommé  MIGRATOR  ,  voyageur ,  à  cause  de 
nos  propres  destinées. 

Les  plantes  marines  sont  sujettes  à  changer 
de  climat  ;  elles  semblent  partager  l'esprit 
d'aventure  de  ces  peuples  insulaires  ,  que 
leur  position  géographique  a  rendus  com- 
merçans.  Le  fucus  gi gant  eus  sort  des 
antres  du  Nord  ,  avec  les  tempêtes  ;  il 
s'avance  sur  la  mer ,  en  enfermant  dans 
ses  bras  des  espaces  immenses.  Comme  un 
filet  tendu  de  l'un  à  l'autre  rivage  de  l'Océan, 
il  entraîne  avec  lui  les  moules ,  les  phoques , 
les  raies ,  les  tortues ,  qu'il  prend  sur  sa 
route.  Quelquefois  fatigué  de  nager  sur  les 
vagues,  il  alonge  un  pied  au  fond  de  l'abyme, 
et  s'arrête  debout  ;  puis  recommençant  sa 
navigation  avec  un  vent  favorable ,  après 
avoir  flotté  sous  mille  latitudes  diverses , 
il    vient     tapisser     les    côtes    du     Canada  , 


DU    CHRISTIANISME.        23r) 

des   guirlandes   enlevées   aux  rochers  de    la 
Norwége. 

Les  migrations  des  plantes  marines,  qui, 
au  premier  coup-d'œil,  ne  paraissent  que  de 
simples  jeux  du  hasard,  ont  cependant  des 
relations  touchantes  avec  l'homme. 

En  nous  promenant  un  soir  à  Brest,  au 
bord  de  la  mer,  nous  apperçûmes  une  pauvre 
femme  qui  marchait  courbée  entre  des  rochers  ; 
elle  considérait  attentivement  les  débris  d'un 
naufrage  ,  et  sur-tout  les  plantes  attachées 
à  ces  débris,  comme  si  elle  eût  cherché  à 
deviner,  par  leur  plus  ou  moins  de  vieillesse, 
l'époque  certaine  de  son  malheur.  Elle 
découvrit,  sous  des  galets,  une  de  ces  boites 
de  matelots ,  qui  servent  à  mettre  des  flacons. 
Peut-être  l'avait -elle  remplie  elle-même 
autrefois  pour  son  époux,  de  cordiaux  achetés 
du  fruit  de  ses  épargnes  :  du  moins  nous 
le  jugeâmes  ainsi,  car  elle  se  prit  à  essuyer 
ses  larmes  avec  le  coin  de  son  tablier.  Des 
mousserons  de  mer  remplaçaient  maintenant 
ces  présens  de  sa  tendresse.  Ainsi ,  tandis 
que  le  bruit  du  canon  apprend  aux  grands 
le  naufrage  des  grands  du  monde,  la  Provi- 
dence annonçant  aux  mêmes  bords  quelque 
deuil  aux  petits  et  aux  faibles ,  leur  dépèche 


040  GÉNIE 

secrètement    quelques    brins   d'herbe   et   un 


débris. 


CHAPITRE     XII. 

Deux  perspectives  de  la   Nature. 

1^<E  que  nous  venons  de  dire  des  animaux 
et  des  plantes,  nous  mène  à  considérer  les 
tableaux  de  la  nature ,  sous  un  rapport  plus 
général.  Tâchons  de  faire  parler  ensemble 
ces  merveilles  qui,  prises  séparément,  nous 
ont  déjà  dit  tant  de  choses  de  la  Providence. 

Nous  présenterons  aux  lecteurs  deux  pers- 
pectives de  la  nature,  Tune  marine  et  l'autre 
terrestre  ;  l'une  ,  au  milieu  des  mers  Atlan- 
tiques ;  l'autre ,  dans  les  forets  du  Nouveau- 
Monde  ,  afin  qu'on  ne  puisse  attribuer  la 
majesté  de  ces  scènes  aux  monumens  des 
hommes. 

Le  vaisseau  sur  lequel  nous  passions  en 
Amérique,  s' étant  élevé  au-dessus  du  gisement 
des  terres ,  bientôt  l'espace  ne  fut  plus  tendu 
que  du  double  azur  de  la  mer  et  du  ciel, 
comme  une  toile  préparée  pour  recevoir  les 
futures  créations  de   quelque  grand  peintre. 

La 


DU  CHRISTIANISME.  241 
La  couleur  des  eaux  devint  semblable  à 
celle  du  verre  liquide.  Une  grosse  houle 
venait  du  couchant,  bien  que  le  vent  soufflât 
de  l'est;  d'énormes  ondulations  s'étendaient 
du  nord  au  midi ,  et  ouvraient ,  dans  leurs 
vallées ,  de  longues  échappées  de  vue  sur 
les  déserts  de  l'Océan.  Ces  mobiles  paysages 
changeaient  d'aspect  à  toute  minute  :  tantôt 
une  multitude  de  tertres  verdoyans  repré- 
sentaient des  sillons  de  tombeaux  dans  un 
cimetière  immense  ;  tantôt  les  lames  ,  en 
faisant  moutonner  leurs  cimes ,  imitaient  des 
troupeaux  blancs  répandus  sur  des  bruyères  : 
souvent  l'espace  semblait  borné  ,  faute  de 
point  de  comparaison  ;  mais  si  une  vague 
venait  à  se  lever ,  un  flot  à  se  courber 
comme  une  côte  lointaine,  un  escadron  de 
chiens-de-mer  à  passer  à  l'horizon,  l'espace 
s'ouvrait  subitement  devant  nous.  On  avait 
sur- tout  l'idée  de  l'étendue  ,  lorsqu'une 
brume  légère  rampait  à  la  surface  de  la 
mer,  et  semblait  accroître  l'immensité  même. 
Oh  !  qu'alors  les  aspects  de  l'Océan  sont 
grands  et  tristes  !  Dans  quelles  rêveries  ils 
vous  plongent ,  soit  que  l'imagination  s'en- 
fonce sur  les  mers  du  nord  au  milieu  des 
frimas  et  des  tempêtes,   soit  qu'elle  aborde 

Q 


24*  GENIE 

sur   les  mers  du  midi ,    à   des  îles  de  repos 

et  de  bonheur. 

Il  nous  arrivait  souvent  de  nous  lever  au 
milieu  de  la  nuit ,  et  d'aller  nous  asseoir 
sur  le  pont ,  où  nous  ne  trouvions  que 
l'officier  de  quart ,  et  quelques  matelots , 
qui  fumaient  leurs  pipes  en  silence.  Pour 
tout  bruit  on  entendait  le  froissement  de 
la  proue  sur  les  flots ,  tandis  que  des  étincelles 
de  feu  couraient  avec  une  blanche  écume 
le  long  des  flancs  du  navire.  Dieu  des 
chrétiens  !  c'est  sur-tout  dans  les  eaux  de 
l'abyme,  et  dans  les  profondeurs  des  cieux, 
que  tu  as  gravé  bien  fortement  les  traits  de 
ta  toute -puissance  !  Des  millions  d'étoiles 
rayonnant  dans  le  sombre  azur  du  dôme 
céleste ,  la  lune  au  milieu  du  firmament , 
une    mer  sans  rivage  ,    l'infini    clans   le    cie] 

et  sur  les  flots  ! Jamais  tu  ne  m'as  plus 

troublé  de  ta  grandeur,  que  dans  ces  nuits 
où  suspendu  entre  les  astres  et  l'Océan ,  j'avais 
l'immensité  sur  ma  tête ,  et  l'immensité  sous 
mes  pieds  ! 

Je  ne  suis  rien  ;  je  ne  suis  qu'un  simple 
solitaire  ;  j'ai  souvent  entendu  les  savans 
disputer  sur  le  premier  Etre  ,  et  je  ne  les 
ai  point  compris;  mais  j'ai  toujours  remarqué 


DU    CHRISTIANISME.       243 

que  c'est  à  la  vue  des  grandes  scènes  de  la 
nature  ,  que  cet  être  inconnu  se  manifeste 
au  cœur  de  l'homme.  Un  soir  (  il  faisait  un 
profond  calme  )  nous  nous  trouvions  dans 
ces  belles  mers  qui  baignent  les  rivages  de 
la  Virginie  ;  toutes  les  voiles  étaient  pliées  : 
j'étais  occupé  sous  le  pont ,  lorsque  j'entendis 
la  cloche  qui  appelait  l'équipage  à  la  prière  ; 
je  me  hâtai  d'aller  mêler  mes  vœux  à  ceux 
de  mes  compagnons  de  voyage.  Les  officiers 
étaient  sur  le  château  de  poupe  avec  les 
passagers;  l'aumônier,  un  livre  à  la  main, 
se  tenait  un  peu  en  avant  d'eux  ;  les  matelots 
étaient  répandus  pêle-mêle  sur  le  tillac  ; 
nous  étions  tous  debout  ,  le  visage  tourné 
vers  la  proue  du  vaisseau ,  qui  regardait 
l'occident. 

Le  globe  du  soleil ,  prêt  à  se  plonger  dans 
les  flots,  apparaissait  entre  les  cordages  du 
navire  ,  au  milieu  des  espaces  sans  bornes. 
On  eût  dit ,  par  les  balancemens  de  la 
poupe ,  que  l'astre  radieux  changeait  à  chaque 
instant  d'horizon.  Quelques  nuages  étaient 
jetés  sans  ordre  dans  l'orient ,  où  la  lune 
montait  avec  lenteur;  le  reste  du  ciel  était 
pur  :  vers  le  nord  ,  formant  un  glorieux 
triangle  avec  l'astre  du  jour  et    celui  de  la 

Q2 


2U  GENIE 

nuit ,  une  trombe ,  brillante  des  couleurs 
du  prisme  ,  s'élevait  de  la  mer  comme  un 
pilier  de  cristal,  supportant  la  voûte  du  ciel. 
Il  eût  été  bien  à  plaindre  celui  qui,  dans 
ce  spectacle,  n'eût  point  reconnu  la  beauté 
de  Dieu.  Des  larmes  coulèrent  malgré  moi 
de  mes  paupières ,  lorsque  mes  compagnons , 
étant  leurs  chapeaux  goudronnés  ,  vinrent 
à  entonner  d'une  voix  rauque  leur  simple 
cantique  à  Notre-Dame  de  Bon  Secours, 
patronne  des  mariniers.  Qu'elle  était  touchante 
la  prière  de  ces  hommes  qui,  sur  une  planche 
fragile,  au  milieu  de  l'Océan,  contemplaient 
le  soleil  couchant  sur  les  flots  !  Comme  elle 
allait  à  Pâme ,  cette  invocation  du  pauvre 
matelot  à  la  Mère  de  Douleur  !  La  conscience 
de  notre  petitesse  à  la  vue  de  l'infini,  nos 
chants  s'étendant  au  loin  sur  les  vagues ,  la 
nuit  s'approchant  avec  ses  embûches ,  la 
merveille  de  notre  vaisseau  au  milieu  de 
tant  de  merveilles ,  un  équipage  religieux 
saisi  d'admiration  et  de  crainte  ,  un  prêtre 
auguste  en  prières,  Dieu  penché  surl'abyme, 
d'une  main  retenant  le  soleil  aux  portes  de 
l'occident ,  de  l'autre  élevant  la  lune  dans 
l'orient,  et  prêtant,  à  travers  l'immensité, 
une  oreille  attentive  à  la  voix  de  sa  créature  ; 


DU  CHRISTIANISME.  245 
voilà  ce  qu'on  ne  saurait  peindre ,  et  ce 
que  tout  le  cœur  de  l'homme  suffît  à  peine 
pour  sentir. 

Passons  à  la  scène  terrestre. 

Un  soir  je  m'étais  égaré  dans  une  forêt, 
à  quelque  distance  de  la  cataracte  de  Niagara  ; 
bientôt  je  vis  le  jour  s'éteindre  autour  de 
moi ,  et  je  goûtai ,  dans  toute  sa  solitude , 
le  beau  spectacle  d'une  nuit  dans  les  déserts 
du  Nouveau-Monde. 

Une  heure  après  le  coucher  du  soleil , 
la  lune  se  montra  au-dessus  des  arbres  ,  à 
l'horizon  opposé.  Une  brise  embaumée ,  que 
cette  reine  des  nuits  amenait  de  l'orient 
avec  elle ,  semblait  la  précéder  dans  les 
forêts  comme  sa  fraîche  haleine.  L'astre  soli- 
taire monta  peu  à  peu  dans  le  ciel  :  tantôt 
il  suivait  paisiblement  sa  course  azurée  ; 
tantôt  il  reposait  sur  des  groupes  de  nues 
qui  ressemblaient  à  la  cime  de  hautes  mon- 
tagnes couronnées  de  neige.  Ces  nues ,  ployant 
et  déployant  leurs  voiles,  se  déroulaient  en 
zones  diaphanes  de  satin  blanc,  se  dispersaient 
en  légers  flocons  d'écumes ,  ou  formaient 
dans  les  cieux  des  bancs  d'une  ouate  éblouis- 
sante ,  si  doux  à  l'œil ,  qu'on  croyait  ressentir 
leur  mollesse  et  leur  élasticité. 

Q  3 


246  GENIE 

La  scène  sur  la  terre  n'était  pas  moins 
ravissante  :  le  jour  bleuâtre  et  velouté  de 
la  lune  descendait  dans  les  intervalles  des 
arbres  ,  et  poussait  des  gerbes  de  lumières 
jusque  dans  l'épaisseur  des  plus  profondes 
ténèbres.  La  rivière  qui  coulait  à  mes  pieds, 
tour  à  tour  se  perdait  dans  le  bois ,  tour  à 
tour  reparaissait  brillante  des  constellations 
de  la  nuit ,  qu  elle  répétait  dans  son  sein. 
Dans  une  savanne ,  de  l'autre  côté  de  la 
rivière  ,  la  clarté  de  la  lune  dormait  sans 
mouvement ,  sur  les  gazons  :  des  bouleaux 
agités  par  les  brises,  et  dispersés  çà  et  là, 
formaient  des  îles  d'ombres  flottantes  ,  sur 
cette  mer  immobile  de  lumière.  Auprès , 
tout  aurait  été  silence  et  repos,  sans  la  chute 
de  quelques  feuilles ,  le  passage  d'un  vent 
subit ,  le  gémissement  de  la  hulotte  ;  au 
loin,  par  intervalles,  on  entendait  les  sourds 
mugissemens  de  la  cataracte  de  Niagara , 
qui ,  dans  le  calme  de  la  nuit ,  se  prolongeaient 
de  désert  en  désert,  et  expiraient  à  travers 
les  forêts  solitaires. 

La  grandeur,  l'étonnante  mélancolie  de 
ce  tableau,  ne  sauraient  s'exprimer  dans  les 
langues  humaines  ;  les  plus  belles  nuits  en 
Europe    ne   peuvent    en    donner    une    idée. 


DU  CHRISTIANISME.  247 
En  vain,  dans  nos  champs  cultivés,  l'imagi- 
nation cherche  à  s'étendre  ;  elle  rencontre 
de  toutes  parts  les  habitations  des  hommes  : 
mais  dans  ces  régions  sauvages  ,  l'a  me  se 
plaît  à  s'enfoncer  dans  un  océan  de  forêts, 
à  planer  sur  le  gouffre  des  cataractes ,  à 
méditer  au  bord  des  lacs  et  des  fleuves,  et 
pour  ainsi  dire  à  se  trouver  seule  devant 
Dieu. 


CHAPITRE      XIII. 

L'Homme   physique. 

-TOUR  achever  ces  vues  des  causes  finales  ou 
des  preuves  de  l'existence  de  Dieu ,  tirées 
des  merveilles  de  la  nature ,  il  ne  nous  reste 
plus  qu'à  considérer  l'homme  physique.  Nous 
laisserons  parler  les  maitres  qui  ont  appro- 
fondi cette  matière. 

Cicéron  décrit  ainsi  le  corps  de  l'homme. 

«  A  l'égard   des  sens   (  1  )   par  qui    les   objets 
extérieurs  viennent   à   la   connaissance  de  l'ame, 


(1)  De  Nat.  Deor.  II,  56,  £7  et  58.  Trad.  de  d'OUv. 

Q4 


248  GENIE 

leur  structure  répond  merveilleusement  à  leur 
destination,  et  ils  ont  leur  siège  dans  la  tête, 
comme  dans  un  lieu  fortifié.  Les  yeux ,  ainsi, 
que  des  sentinelles ,  occupent  la  place  la  plus 
élevée ,  d'où  ils  peuvent ,  en  découvrant  les  objets, 
faire  leur  charge.  Un  lieu  éminent  convenait  aux 
oreilles  ,  parce  qu'elles  sont  destinées  à  recevoir 
le  son  qui  monte  naturellement.  Les  narines 
devaient  être  dans  la  même  situation,  parce  que 
l'odeur  monte  aussi  ;  et  il  les  fallait  près  de  la 
bouche ,  parce  qu'elles  nous  aident  beaucoup  à 
juger  du  boire  et  du  manger.  Le  goût,  qui  doit 
nous  faire  sentir  la  qualité  de  ce  que  nous  prenons, 
réside  dans  cette  partie  de  la  bouche ,  par  où  la 
nature  donne  passage  au  solide  et  au  liquide. 
Pour  le  tact ,  il  est  généralement  répandu  dans 
tout  le  corps ,  afin  que  nous  ne  puissions  recevoir 
aucune  impression,  ni  être  attaqués  du  froid  ou 
du  chaud  ,  sans  le  sentir.  Et  comme  un  archi- 
tecte ne  mettra  point  sous  les  yeux  ni  sous  le 
nez  du  maître  les  égouts  d'une  maison,  de  même 
la  nature  a  éloigné  de  nos  sens  ce  qu'il  y  a  de 
semblable  à  cela  dans  le  corps  humain. 

»  Mais  quel  autre  ouvrier  que  la  nature,  dont 
l'adresse  est  incomparable  ,  pourrait  avoir  si  artis- 
tement  formé  nos  sens  ?  Elle  a  entouré  les  yeux 
de  tuniques  fort  minces,  transparentes  au-devant, 
afin  que  l'on  pût  voir  à  travers  5  fermes  dans  leur 
tissure,  afin  de  tenir  les  yeux  en  état.  Elle  les 


DU    CHRISTIANISME.        249 

a  faits  glissans  et  mobiles ,  pour  leur  donner 
moyen  d'éviter  ce  qui  pourrait  les  offenser ,  et 
de  porter  aisément  leurs  regards  où  ils  veulent. 
La  prunelle  ,  où  se  réunit  ce  qui  fait  la  force 
de  la  vision ,  est  si  petite ,  qu'elle  se  dérobe  sans 
peine  à  ce  qui  serait  capable  de  lui  faire  mal. 
Les  paupières ,  qui  sont  les  couvertures  des 
yeux ,  ont  une  surface  polie  et  douce  pour  ne 
point  les  blesser.  Soit  que  la  peur  de  quelque 
accident  oblige  à  les  fermer,  soit  qu'on  veuille  les 
ouvrir,  les  paupières  sont  faites  pour  s'y  prêter, 
et  l'un  ou  l'autre  de  ces  mouvemens  ne  leur  coûte 
qu'un  instant  :  elles  sont,  pour  ainsi  dire ,  fortifiées 
d'une  palissade  de  poils  ,  qui  leur  sert  à  repousser 
ce  qui  viendrait  attaquer  les  yeux ,  quand  ils  sont 
ouverts ,  et  à  les  envelopper  ,  afin  qu'ils  reposent 
paisiblement ,  quand  le  sommeil  les  ferme ,  et  nous 
les  rend  inutiles.  Nos  yeux  ont  de  plus  l'avantage 
d'être  cachés  et  défendus  par  des  éminences;  car, 
d'un  côté  ,  pour  arrêter  la  sueur  qui  coule  de  la 
tête  et  du  front,  ils  ont  le  haut  des  sourcils  ;  ei 
de  l'autre,  pour  se  garantir  par  le  bas,  ils  ont  les 
joues  qui  avancent  un  peu.  Le  nez  est  placé  entre 
les  deux ,  comme  un  mur  de  séparation. 

»  Quant  à  l'ouïe ,  elle  demeure  toujours  ouverte , 
parce  que  nous  en  avons  toujours  besoin  ,  même 
en  dormant.  Si  quelque  son  la  frappe  alors,  nous 
en  sommes  réveillés.  Elle  a  des  conduits  tortueux, 


25o  GENIE 

de  peur  que  s'ils  étaient  droits  et  unis,  quelque 

chose  ne  s'y  glissât 

»  Mais  nos  mains ,  de  quelle  .commodité  ne 
sont-elles  pas ,  et  de  quelle  utilité  dans  les  arts  ? 
Les  doigts  s'alongent  ou  se  plient  sans  la  moindre 
difficulté,  tant  leurs  jointures  sont  flexibles.  Avec 
leur  secours,  les  mains  usent  du  pinceau  et  du 
ciseau  ;  elles  jouent  de  la  lyre ,  de  la  flûte  :  voilà 
pour  l'agréable.  Pour  le  nécessaire ,  elles  cultivent 
les  champs, bâtissent  des  maisons ,  font  des  étoffes, 
des  habits  ;  travaillent  en  cuivre ,  en  fer.  L'esprit 
invente ,  les  sens  examinent ,  la  main  exécute. 
Tellement  que  si  nous  sommes  logés ,  si  nous 
sommes  vêtus  et  à  couvert,  si  nous  avons  des  villes, 
des  murs ,  des  habitations,  des  temples,  c'est  aux 
mains  que  nous  les  devons,  etc.  » 

ïl  faut  convenir  que  la  matière  seule  n?a 
pas  plus  fait  le  corps  de  l'homme  pour  tant 
de  fins  admirables ,  que  ce  beau  discours 
de  l'Orateur  romain  n'a  été  composé  par  un 
écrivain  sans  éloquence  et  sans  art.  (  i  ) 


(i)  Cicéron  a  pris  dans  Aristote  ce  qu'il  dit  du  service 
de  la  main.  En  combattant  la  philosophie  d'Anaxagore,  le 
Stagyrite  observe  avec  sa  sagacité  accoutumée,  que  l'homme 
n'est  pas  supérieur  aux  animaux  parce  qu'il  a  une  main , 
mais   qu'il  a  une  main  parce  qu'il  est  supérieur  aux  animaux. 


DU    CHRISTIANISME.        25i 

Plusieurs  auteurs  ont  prouvé ,  et  en  parti- 
culier le  médecin  Nieuwentyt  (  i  )  ,  que  les 
bornes  dans  lesquelles  nos  sens  sont  renfermés , 
sont  les  véritables  limites  qui  leur  conviennent, 
et  que  nous  serions  exposés  à  une  foule  d'in- 
ronvéniens  et  de  dangers,  si  ces  sens  avaient 
plus  ou  moins  d'étendue  (*).  Galien,  saisi 
d'admiration  au  milieu  d'une  analyse  anato- 
mique  du  corps  humain ,  laisse  échapper  le 
scalpel ,  et  s'écrie  : 

«  O  toi  qui  nous  as  faits  !  en  composant  un 
discours  si  saint ,  je  crois  chanter  un  véritable 
hymne  à  ta  gloire  !  Je  t'honore  plus  en  découvrant 
la  beauté  de  tes  ouvrages  ,  qu'en  te  sacrifiant  des 
hécatombes  entières  de  taureaux ,  ou  en  faisant 
fumer  tes  temples  de  l'encens  le  plus  précieux. 
La  véritable  piété  consiste  à  me  connaître  moi- 
môme  ,  ensuite  à  enseigner  aux  autres  quelle  est 
la  grandeur  de  ta  bonté  ,  de  ton  pouvoir ,  de  ta 


(De  Part.  Anim.  lib.  III,  c.  10. )  Platon  cite  aussi  la  structure 
du  corps  humain  ,  comme  une  preuve  de  l'intelligence  divine 
(in  7Ym.)j  et  Job  a  quelques  versets  sublimes  sur  le  même 
sujet. 

(i)  Exist.  de  Dieu,  liv.  I,  chap.  i3,  p.   i3i. 
(*)  Voyez  la  note  M  à  la  fin  du  volume. 


2$2  GENIE 

sagesse  :  ta  bonté  se  montre  dans  l'égale  distri- 
buiion  de  tes  présens ,  ayant  réparti  à  chaque 
homme  k-s  organes  qui  lui  sont  nécessaires  5  ta 
sagesse  se  voit  dans  l'excellence  de  tes  dons ,  et 
ta  puissance  dans  l'exécution  de  tes  desseins.  (  1  ) 


CHAPITRE      XIV. 

Instinct   de  la  Patrie. 

\j  E  même  que  nous  avons  considéré  les 
instincts  des  animaux  ,  il  nous  faut  dire 
quelque  chose  de  ceux  de  l'homme  physique; 
mais  comme  il  réunit  en  lui  les  sentimens 
des  diverses  races  de  la  création ,  tels  que 
la  tendresse  paternelle,  etc.  il  faut  en  choisir 
un  qui  lui  soit  particulier. 

Or,  cet  ins  inct  affecté  à  l'homme,  le 
plus  beau,  le  plus  moral  des  instincts,  c'est 
Yamour  de  la  patrie.  Si  cette  loi  n'était 
soutenue  par  un  miracle  toujours  subsistant, 
et  auquel,  comme  à  tant  d'autres,  nous  ne 
faisons  aucune  attention ,  les  hommes  se 
précipiteraient    dans    les    zones    tempérées , 

(1)  Gai.  de  Usu  part.  liv.  III,  c.  10. 


DU    CHRISTIANISME.       253 

en  laissant  le  reste  du  globe  désert.  On  peut 
se  figurer  quelles  calamités  résulteraient  de 
cette  réunion  du  genre  humain  sur  un  seul 
point  de  la  terre.  Afin  d'éviter  ces  malheurs, 
la  Providence  a  ,  pour  ainsi  dire  ,  attaché 
les  pieds  de  chaque  homme  à  son  sol  natal 
par  un  aimant  invincible  :  les  glaces  de 
l'Islande  et  les  sables  embrasés  de  l'Afrique 
ne  manquent  point  d'habitans. 

Il  est  même  digne  de  remarque ,  que  plus 
le  sol  d'un  pays  est  ingrat ,  plus  le  climat 
en  est  rude ,  ou ,  ce  qui  revient  au  même , 
plus  on  a  souffert  de  persécutions  dans  ce 
pays  ,  plus  il  a  de  charmes  pour  nous. 
Chose  étrange  et  sublime  qu'on  s'attache  par 
le  malheur,  et  que  l'homme  qui  n'a  perdu 
qu'une  chaumière  ,  soit  celui-là  même  qui 
regrette  davantage  le  toit  paternel  !  La  raison 
de  ce  phénomène  ,  c'est  que  la  prodigalité 
d'une  terre  trop  fertile ,  détruit ,  en  nous 
enrichissant,  la  simplicité  des  liens  naturels 
qui  se  forment  de  nos  besoins  ;  quand  on 
cesse  d'aimer  ses  parens  ,  parce  qu'ils  ne 
nous  sont  plus  nécessaires ,  on  cesse  en  effet 
d'aimer  sa  patrie. 

Tout  confirme  la  vérité  de  cette  remarque. 
Un    sauvage    tient   plus   à   sa    hutte ,    qu'un 


.54  GÉNIE 

prince  à  son  palais ,  et  le  montagnard  trouve 
plus  de  charme  à  sa  montagne ,  que  l'habitant 
de  la  plaine  à  son  sillon.  Demandez  à  un 
berger  écossais  s'il  voudrait  changer  son 
sort  contre  le  premier  potentat  de  la  terre? 
Loin  de  sa  tribu  chérie  ,  il  en  garde  par- 
tout le  souvenir;  par-tout  il  redemande  ses 
troupeaux ,  ses  torrens ,  ses  nuages.  Il  n'aspire 
qu'à  manger  le  pain  d'orge,  à  boire  le  lait 
de  la  chèvre,  à  chanter  dans  la  vallée  ces 
ballades  que  chantaient  aussi  ses  aïeux.  Il 
dépérit,  s'il  ne  retourne  au  lieu  natal.  C'est 
une  plante  de  la  montagne;  il  faut  que  sa 
racine  soit  dans  le  rocher  ;  elle  ne  peut 
prospérer  si  elle  n'est  battue  des  vents  et 
des  pluies  :  la  terre  ,  les  abris  ,  et  le  soleil 
de  la  plaine,  la  font  mourir. 

Avec  quelle  joie  il  reverra  son  toit  de 
bruyère  !  comme  il  visitera  les  saintes  reliques 
de  son  indigence  ! 

Doux  trésors  !  se  dit-il;  chers  gages,  qui  jamais 
N'attirâtes  sur  vous  l'envie  et  le  mensonge , 
Je  vous  reprends  :  sortons  de  ces  riches  palais. 
Comme  l'on  sortirait  d'un  songe. 

Qu'y  a-t-il  de  plus  heureux  que  l'Esquimaux 
dans  son  épouvantable  patrie?  que  lui  font 


DU    CHRISTIANISME.        -55 

les  fleurs  de  nos  climats  auprès  des  neiges 
du  Labrador,  nos  palais  auprès  de  son  trou 
enfumé  ?  Il  s'embarque  au  printemps  avec 
son  épouse,  sur  quelque  glace  flottante  (  i  ). 
Entraîné  par  les  courans ,  il  s'avance  en 
pleine  mer  sur  ce  trône  du  Dieu  des  tempêtes. 
La  montagne  balance  sur  les  flots  ses  sommets 
lumineux  et  ses  arbres  de  neiges;  les  loups 
marins  se  livrent  à  l'amour  dans  ses  vallées , 
et  les  baleines  accompagnent  ses  pas  sur 
l'Océan.  Le  hardi  sauvage  ,  dans  les  abris 
de  son  écueil  mobile  ,  presse  sur  son  cœur 
la  femme  que  Dieu  lui  a  donnée ,  et  trouve 
avec  elle  des  joies  inconnues ,  dans  ce  mélange 
de  voluptés  et  de  périls. 

Ce  Barbare  a  d'ailleurs  de  fort  bonnes 
raisons  pour  préférer  son  pays  et  son  état 
aux  nôtres.  Toute  dégradée  que  nous  paraisse 
sa  nature ,  on  reconnaît ,  soit  en  lui ,  soit 
dans  les  arts  qu'il  pratique  ,  quelque  chose 
qui  décèle  encore  la  dignité  de  l'homme. 
L'Européen  se  perd  tous  les  jours  sur  un 
vaisseau,  chef-d'œuvre  de  l'industrie  humaine, 
au  même  bord  où  PEsquimaux ,  flottant  dans 


(i)  Voyez  Charlevoix,  Hist.  de  la  Nouv.  Fr. 


256  GENIE 

une  peau  de  veau  marin,  se  rit  de  tous  les 
dangers.  Tantôt  il  entend  gronder  l'Océan 
qui  le  couvre ,  à  cent  pieds  au-dessus  de 
sa  tète  ;  tantôt  il  assiège  les  cieux  sur  la 
cime  des  vagues  :  il  se  joue  dans  son  outre 
au  milieu  des  flots ,  comme  un  enfant  se 
balance  sur  des  branches  unies ,  dans  les 
paisibles  profondeurs  d'une  forêt.  En  plaçant 
cet  homme  dans  la  région  des  orages,  Dieu 
lui  a  mis  une  marque  de  royauté  :  «  Va  , 
lui  a-t-il  crié  du  milieu  du  tourbillon ,  je  te 
jette  nu  sur  la  terre  ;  mais  afin  que  ,  tout 
misérable  que  tu  es ,  on  ne  puisse  méconnaître 
tes  destinées,  tu  dompteras  les  monstres  de 
la  mer  avec  un  roseau ,  et  tu  mettras  les 
tempêtes  sous  tes  pieds.  » 

Ainsi ,  en  nous  attachant  à  la  patrie ,  la 
Providence  justifie  toujours  ses  voies ,  et 
nous  avons  pour  notre  pays  mille  raisons 
d'amour.  L'Arabe  n'oublie  point  le  puits  du 
chameau,  la  gazelle,  et  sur-tout  le  cheval, 
compagnon  de  ses  courses  ;  le  Nègre  se 
rappelle  toujours  sa  case ,  sa  zagaie  ,  son 
bananier ,  et  le  sentier  du  zèbre  et  de  l'éléphant. 

On  raconte  qu'un  mousse  anglais  avait 
conçu  un  tel  attachement  pour  un  vaisseau 
au  bord  duquel  il  était  né ,  qu'il  ne  pouvait 

souffrir 


DU    CHRISTIANISME.       267 

souffrir  d'en  être  séparé  un  moment.  Quand 
on    voulait    le   punir ,    on    le    menaçait    de 
l'envoyer  à  terre  ;  il  courait  alors  se  cacher 
à  fond  de  cale ,  en  poussant  des  cris.  Qu'est-ce 
qui  avait  donné  à  ce  matelot  cette  tendresse 
pour   une  planche  battue  des  vents  ?  certes 
ce    n'était    pas    des    convenances    purement 
locales  et  physiques.  Etait-ce  quelques  confor- 
mités morales  entre  les  destinées  de  l'homme 
et  celles  du  vaisseau?   ou  plutôt  trouvait-il 
un    charme    à    concentrer    ses    joies    et    ses 
peines  ,   pour  ainsi   dire  dans  son  berceau  ? 
Le  cœur  aime  naturellement  à  se  resserrer; 
moins   il    se   montre    au    dehors  ,    moins   il 
offre  de  surface  aux  blessures  :  c'est  pourquoi 
les   hommes  très-sensibles  ,    comme   le  sont 
en  général  les  infortunés,  se  complaisent  à 
habiter  de  petites  retraites.  Ce  que  le  sentiment 
gagne  en  force ,  il  le  perd  en  étendue  :  quand 
la   République    Romaine    finissait   au   mont 
Aven  tin ,    ses    enfans    mouraient   avec    joie 
pour  elle  ;  ils  cessèrent  de  l'aimer,  lorsque 
ses  limites  atteignirent  les  Alpes  et  le  Taurus. 
C'était    sans    doute  quelque  raison    de   cette 
espèce  qui  nourrissait  chez  le  mousse  anglais 
cette  prédilection  pour  son  vaisseau  paternel. 
Passager  inconnu   sur  l'océan  de  la   vie  ,   il 
1.  R 


258  GENIE 

voyait  s'élever  les  mers  entre  lui  et  nos 
douleurs  :  heureux  de  n'appercevoir  que  de 
loin  les  tristes  rivages  du  monde  ! 

Chez  les  peuples  civilisés  ,  l'amour  de  la 
patrie  a  fait  des  prodiges.  Dans  les  desseins 
de  Dieu ,  il  y  a  toujours  une  suite  ;  il  a 
fondé  sur  la  nature  l'affection  pour  le  lieu 
natal ,  et  l'animal  partage  en  quelque  degré 
cet  instinct  avec  l'homme  ;  mais  l'homme 
le  pousse  plus  loin,  et  transforme  en  vertu 
ce  qui  n'était  qu'un  sentiment  de  conve- 
nance universelle  :  ainsi ,  les  lois  physiques 
et  morales  de  l'univers  se  tiennent  par  une 
chaîne  admirable.  Nous  doutons  qu'il  soit 
possible  d'avoir  une  seule  vraie  vertu  ,  un 
seul  véritable  talent,  sans  amour  de  la  patrie. 
A  la  guerre,  cette  passion  fait  des  prodiges; 
dans  les  lettres ,  elle  a  formé  Homère  et 
Virgile.  Le  Poète  aveugle  peint  de  préférence 
les  mœurs  de  l'Ionie  où  il  reçut  le  jour , 
et  le  cygne  de  Mantoue  ne  s'entretient  que 
des  souvenirs  de  son  lieu  natal.  Né  dans 
une  cabane  ,  et  chassé  de  l'héritage  de  ses 
aïeux ,  ces  deux  circonstances  semblent  avoir 
singulièrement  influé  sur  son  génie  ;  elles 
lui  ont  donné  cette  teinte  de  tristesse  qui 
en  fait  un  des  principaux  charmes  ;  il  rappelle 


DU    CHRISTIANISME.       209 

sans  cesse  ces  événemens,  et  l'on  voit  qu'il 
se  souvient  toujours  de  cet  Argos  ,  où  il 
passa  sa  jeunesse. 

Et  dulces  moriens  reminiscitur  Argos.  (  1  ) 

Mais  la  religion  chrétienne  est  encore 
venue  rendre  à  l'amour  de  la  patrie  sa  véri- 
table mesure.  Ce  sentiment  a  produit  des 
crimes  chez  les  anciens ,  parce  qu'il  était 
poussé  à  l'excès.  Le  christianisme  en  a  fait 
un  amour  principal ,  et  non  pas  un  amour 
exclusif;  avant  tout,  il  nous  ordonne  d'être 
justes  ;  il  veut  que  nous  chérissions  la 
famille  d'Adam ,  puisqu'elle  est  la  nôtre , 
quoique  nos  concitoyens  aient  le  premier 
droit  à  notre  attachement.  Cette  morale  était 
inconnue  avant  la  mission  du  Législateur 
des  chrétiens;  c'est  à  tort  qu'on  a  prétendu 
qu'il  voulait  anéantir  les  passions  :  Dieu  ne 
détruit  point  son  ouvrage.  L'Evangile  n'est 
point  la  mort  du  cœur  ;  il  en  est  la  règle. 
Il  est  à  nos  sentimens  ce  que  le  goût  est 
aux  arts  ;  il  en  retranche  ce  qu'ils  peuvent 
avoir  d'exagéré  ,  de  faux ,  de  commun  ,  de 
trivial  ;  il  leur  laisse  ce  qu'ils  ont  de  beau. 


(1)  /En.  lib.  X,  v.  782. 

R  2 


260  GÉNIE 

de  vrai ,  de  sage.  La  religion  chrétienne , 
bien  entendue ,  n'est  que  la  nature  primitive 
lavée  de  la  tache  originelle. 

C'est  lorsque  nous  sommes  éloignés  de 
notre  pays ,  que  nous  sentons  sur-tout  l'instinct 
qui  nous  y  attache.  Au  défaut  de  réalité ,  on 
cherche  à  se  repaître  de  songes  ;  le  cœur 
est  expert  en  tromperies  ;  quiconque  a  été 
nourri  au  sein  de  la  femme ,  a  bu  à  la  coupe 
des  illusions.  Tantôt  c'est  une  cabane  qu'on 
aura  disposée  comme  le  toit  paternel;  tantôt 
c'est  un  bois,  un  vallon,  un  coteau,  à  qui 
l'on  fera  porter  quelques-unes  de  ces  douces 
appellations  de  la  patrie.  Andromaque  donne 
le  nom  du  Simoïs  à  un  ruisseau.  Et  quelle 
touchante  vérité  dans  ce  petit  ruisseau,  qui 
retrace  un  grand  fleuve  de  la  terre  natale  ! 
Loin  des  bords  qui  nous  ont  vus  naître , 
la  nature  est  comme  diminuée,  et  ne  nous 
paraît  plus  que  l'ombre  de  celle  que  nous 
avons  perdue. 

Une  autre  ruse  de  l'instinct  de  la  patrie, 
c'est  de  mettre  un  grand  prix  à  un  objet 
en  lui-même  de  peu  de  valeur ,  mais  qui 
vient  de  notre  pays ,  et  que  nous  avons 
emporté  dans  l'exil.  L'ame  semble  se  répandre 
jusque    sur  les   choses    inanimées ,    qui   ont 


DU    CHRISTIANISME.       261 

partagé  nos  destins  :  une  partie  de  notre  vie 
reste  attachée  à  la  couche  où  reposa  notre 
bonheur,  et  sur-tout  à  celle  où  veiila  notre 
infortune. 

Pour  peindre  cette  langueur  d'ame  qu'on 
éprouve  hors  de  sa  patrie  ,  le  peuple  dit  : 
cet  homme  a  le  mal  du  pays.  C'est  vérita- 
blement un  mal ,  et  qui  ne  peut  se  guérir 
que  par  le  retour.  Mais  pour  peu  que  l'absence 
ait  été  de  quelques  années,  que  retrouve-t-on 
aux  lieux  qui  nous  ont  vus  naître  ?  Combien 
existe-t-il  d'hommes,  de  ceux  que  nous  y 
avions  laissés  pleins  de  vie  ?  Là  ,  sont  des 
tombeaux  où  étaient  des  palais  ;  là ,  des 
palais  où  étaient  des  tombeaux  ;  le  champ 
paternel  est  livré  aux  ronces  ou  à  une  charrue 
étrangère ,  et  l'arbre  sous  lequel  on  fut  nourri , 
est  abattu. 

Il  y  avait  à  la  Louisiane  une  Négresse 
et  une  Sauvage ,  esclaves  chez  deux  colons 
voisins.  Ces  deux  femmes  avaient  chacune 
un  enfant  ;  la  Négresse  une  fille  de  deux 
ans ,  et  l'Indienne  un  garçon  du  même  âge  : 
celui-ci  vint  à  mourir.  Les  deux  mères  étant 
convenues  d'un  endroit  au  désert ,  s'y  ren- 
dirent pendant  trois  nuits  de  suite.  L'une 
apportait  son  enfant  mort,  l'autre  son  enfant 

R  3 


2G2  GENIE 

vivant  ;  l'une  son  Manitou ,  l'autre  sa  Féliclie: 
elles  ne  s'étonnaient  point  de  se  trouver  ainsi 
la  même  religion,  étant  toutes  deux  misé- 
rables. L'Indienne  faisait  les  honneurs  de  la 
solitude  :  «  C'est  l'arbre  de  mon  pays ,  disait-elle 
à  son  amie  ;  assieds-toi  pour  pleurer.  »  Ensuite , 
selon  l'usage  des  funérailles  chez  les  Sauvages , 
elles  suspendaient  leurs  enfans  aux  branches 
d'un  érable  ou  d'un  sassafras,  et  les  balan- 
çaient ,  en  chantant  des  airs  de  leurs  pays. 

Ces  jeux  maternels ,  qui  souvent  endor- 
maient l'innocence  ,  ne  pouvaient  réveiller 
la  mort  !  Ainsi  se  consolaient  ces  deux 
femmes,  dont  l'une  avait  perdu  son  enfant 
et  sa  liberté ,  l'autre  sa  liberté  et  sa  patrie  : 
on  se  console  par  les  larmes. 

On  dit  qu'un  Français ,  obligé  de  fuir 
pendant  la  terreur,  avait  acheté  de  quelques 
deniers  qui  lui  restaient,  une  barque  sur  le 
Rhin  ;  il  s'y  était  logé  avec  sa  femme  et 
ses  deux  enfans.  N'ayant  point  d'argent ,  il  n'y 
avait  point  pour  lui  d'hospitalité.  Quand  on 
le  chassait  d'un  rivage  ,  il  passait ,  sans  se 
plaindre ,  à  l'autre  bord  ;  souvent  poursuivi  sur 
les  deux  rives,  il  était  obligé  de  jeter  l'ancre  au 
milieu  du  fleuve.  Il  péchait  pour  nourrir  sa 
famille ,    mais    les  hommes  lui    disputaient 


C'c-s    1  eux  "maternels,  orni  souvent    endormaient 
l'innocence,  ne  pouvaient  réveiller  la  mort  . 


DU    CHRISTIANISME.       263 

encore  les  secours  de  la  Providence.  La  nuit , 
il  allait  cueillir  des  herbes  sèches,  pour  faire 
un  peu  de  feu,  et  sa  femme  demeurait  dans 
de  mortelles  angoisses  jusqu'à  son  retour. 
Obligée  de  se  faire  sauvage  entre  quatre  nations 
civilisées,  cette  famille  n'avait  pas  sur  le  globe 
un  seul  coin  de  terre  où  elle  osât  mettre  le 
pied  :  toute  sa  consolation  était ,  en  errant  dans 
le  voisinage  de  la  France,  de  respirer  quel- 
quefois un  air  qui  avait  passé  sur  son  pays. 

Si  l'on  nous  demandait  quelles  sont  donc 
ces  fortes  attaches  par  qui  nous  sommes 
enchaînés  au  lieu  natal  ,  nous  aurions  de 
la  peine  à  répondre.  C'est  peut-être  le  souris 
d'une  mère  ,  d'un  père  ,  d'une  sœur  ;  c'est 
peut-être  le  souvenir  du  vieux  précepteur 
qui  nous  éleva ,  des  jeunes  compagnons  de 
notre  enfance  ;  c'est  peut-être  les  soins  que 
nous  avons  reçus  d'une  nourrice,  d'un  domes- 
tique âgé,  partie  si  essentielle  de  la  maison 
(  Domûs  )  ;  enfin  ce  sont  les  circonstances 
les  plus  simples ,  si  l'on  veut  même  .  les 
plus  triviales  :  un  chien  qui  aboyait  la  nuit 
dans  la  campagne,  un  rossignol  qui  revenait 
tous  les  ans  dans  le  verger ,  le  nid  de  l'hiron- 
delle à  la  fenêtre ,  le  clocher  de  l'église 
qu'on  voyait    au-dessus   des  arbres  ,   l'if  du 

R  4 


264  GENIE 

cimetière ,  le  tombeau  gothique  :  voilà  tout  ; 
mais  ces  petits  moyens  démontrent  d'autant 
mieux  la  réalité  d'une  Providence ,  qu'ils  ne 
pourraient  être  la  source  de  l'amour  de  la 
patrie  et  des  grandes  vertus  que  cet  amour 
fait  naître,  si  une  volonté  suprême  ne  l'avait 
ordonné  ainsi, 


DU    CHRISTIANISME.       265 

PREMIÈRE    PARTIE. 

DOGMES    ET    DOCTRINE. 


LIVRE    SIXIÈME. 

IMMORTALITÉ    DE    L'AME,     PROUVÉE    PAR 
LA    MORALE    ET    LE    SENTIMENT. 


CHAPITRE      PREMIER. 

Désir  de  bonheur  dans  ïhomme. 

yUAND  il  n'y  aurait  d'autres  preuves  de 
l'existence  de  Dieu  que  les  merveilles  de  la 
nature  ,  ces  preuves  sont  si  fortes ,  qu'elles 
suffiraient  pour  convaincre  tout  homme  qui 
ne  cherche  que  la  vérité.  Mais  si  ceux  qui 
nient  la  Providence  ,  ne  peuvent  expliquer 
sans  elle  les  miracles  de  la  création ,  ils 
sont  encore  plus  embarrassés  pour  répondre 
aux  objections  de  leur  propre  cœur.  En 
renonçant  à  l'Etre  suprême ,  ils  sont  obligés 


266  GENIE 

de  renoncer  à  une  autre  vie  ;  et  cependant 
leur  aine  les  agite  ,  elle  se  présente ,  pour 
ainsi  dire  devant  eux,  et  les  force,  en  dépit 
des  sophismes,  à  confesser  son  existence  et 
son  immortalité. 

Qu'on  nous  dise  d'abord,  si  l'âme  s'éteint 
au  tombeau  ,  d'où  nous  vient  ce  désir  de 
bonheur  qui  nous  tourmente  ?  Nos  passions 
ici-bas  se  peuvent  aisément  rassasier:  l'amour, 
l'ambition ,  la  colère  ont  une  plénitude 
assurée  de  jouissance  ;  le  besoin  de  félicité 
est  le  seul  qui  manque  de  satisfaction  comme 
d'objet ,  car  on  ne  sait  ce  que  c'est  que 
cette  félicité  qu'on  désire.  Il  faut  convenir 
que  si  tout  est  matière,  la  nature  s'est  ici 
étrangement  trompée  ;  elle  a  fait  un  sentiment 
qui  ne  s'applique   à  rien. 

Il  est  certain  que  notre  ame  demande 
éternellement;  à  peine  a-t-elle  obtenu  l'objet 
de  sa  convoitise  ,  qu'elle  demande  encore  : 
l'univers  entier  ne  la  satisfait  point.  L'infini 
est  le  seul  champ  qui  lui  convienne  ;  elle 
aime  à  se  perdre  dans  les  nombres ,  à 
concevoir  les  plus  grandes  comme  les  plus 
petites  dimensions.  Enfin  gonflée  ,  et  non 
rassasiée  de  ce  qu'elle  a  dévoré ,  elle  se 
précipite  dans  le  sein  de  Dieu,  où  viennent 


DU    CHRISTIANISME.       267 

se  réunir  les  idées  de  l'infini,  en  perfection, 
en  temps  et  en  espace.  Mais  elle  ne  se 
plonge  dans  la  Divinité ,  que  parce  que 
cette  Divinité  est  pleine  de  ténèbres,  Deus 
absconditus  (1  ),  Si  elle  en  obtenait  une  vue 
distincte,  elle  la  dédaignerait,  comme  tous 
les  objets  qu'elle  mesure.  On  pourrait  même 
dire  que  ce  serait  avec  quelque  raison  ;  car 
si  l'ame  s'expliquait  bien  le  principe  éternel, 
elle  serait  ou  supérieure  à  ce  principe,  ou 
du  moins  son  égale.  Il  n'en  est  pas  de  l'ordre 
des  choses  divines  comme  de  l'ordre  des  choses 
humaines  :  un  homme  peut  comprendre  la 
puissance  d'un  roi ,  sans  être  un  roi  ;  mais  un 
homme  qui  comprendrait  Dieu  serait  Dieu. 

Or  ,  les  animaux  ne  sont  point  troublés 
par  cette  espérance  que  manifeste  le  cœur 
de  l'homme;  ils  atteignent  sur-le-champ 
à  leur  suprême  bonheur  :  un  peu  d'herbe 
satisfait  l'agneau  ,  un  peu  de  sang  rassasie 
le  tigre.  Si  l'on  soutenait,  d'après  quelques 
philosophes ,  que  la  diverse  conformation 
des  organes  fait  la  seule  différence  entre 
nous  et  la  brute  ,  on  pourrait  tout  au  plus 
admettre  ce  raisonnement  pour  les  actes 
purement    matériels  ;    mais    qu'importe    ma 

(1)  Is.  XLV,   i5. 


268  GENIE 

main  à  ma  pensée  ,  lorsque  dans  le  calme 
de  la  nuit ,  je  m'élance  dans  les  espaces , 
pour  y  trouver  l'Ordonnateur  de  tant  de 
mondes?  Pourquoi  le  bœuf  ne  fait -il  pas 
comme  moi  ?  Ses  yeux  lui  suffisent  ;  et 
quand  il  aurait  mes  pieds  ou  mes  bras,  ils 
lui  seraient  pour  cela  fort  mutiles.  Il  peut 
se  coucher  sur  la  verdure ,  lever  la  tête  vers 
les  cieux ,  et  appeler  par  ses  mugissemens 
l'Etre  inconnu  qui  remplit  cette  immensité. 
Mais  non  ;  préférant  le  gazon  qu'il  foule , 
il  n "interroge  point ,  au  haut  du  firmament , 
ces  soleils  qui  sont  la  grande  évidence  de 
l'existence  de  Dieu.  Il  est  insensible  au 
spectacle  de  la  nature,  sans  se  douter  qu'il 
est  jeté  lui-même  sous  l'arbre  où  il  repose, 
comme  une  petite  preuve  de  l'Intelligence 
divine. 

Donc  la  seule  créature  qui  cherche  au- 
dehors  ,  et  qui  n'est  pas  à  soi-même  son 
tout,  c'est  l'homme.  On  dit  que  le  peuple 
n'a  point  cette  inquiétude  :  il  est  sans  doute 
moins  malheureux  que  nous  ;  car  il  est  distrait 
de  ses  désirs  par  ses  travaux,  il  éteint  dans 
ses  sueurs  sa  soif  de  félicité.  Mais  quand 
vous  le  voyez  se  consumer  six  jours  de 
la  semaine,  pour  jouir  de  quelques  plaisirs 


DU    CHRISTIANISME.       269 

le  septième  ;  quand  ,  toujours  espérant  le 
repos  et  ne  le  trouvant  jamais  ,  il  arrive  à 
la  mort  sans  cesser  de  désirer  ;  direz-vous 
qu'il  ne  partage  pas  la  secrète  aspiration 
de  tous  les  hommes  à  un  bien-être  inconnu  ? 
Que  si  l'on  prétend  que  ce  souhait  est  du 
moins  borné  pour  lui  aux  choses  de  la 
terre ,  cela  n'est  rien  moins  que  certain  : 
donnez  à  l'homme  le  plus  pauvre ,  les  trésors 
du  monde,  suspendez  ses  travaux,  satisfaites 
ses  besoins  ;  avant  que  quelques  mois  se 
soient  écoulés,  il  en  sera  encore  aux  ennuis 
et  à  l'espérance. 

D'ailleurs  est-il  vrai  que  le  peuple,  même 
dans  son  état  de  misère  ,  ne  connaisse  pas 
ce  désir  de  bonheur  qui  s'étend  au-delà  de 
la  vie?  D'où  vient  cet  instinct  mélancolique 
qu'on  remarque  dans  l'homme  champêtre  ? 
Souvent  le  dimanche  et  les  jours  de  fête  , 
lorsque  le  village  était  allé  prier  ce  Mois- 
sonneur qui  sépare  le  bon  grain  de  l'ivraie, 
nous  avons  vu  quelque  paysan  resté  seul 
à  la  porte  de  sa  chaumière  ;  il  prêtait  l'oreille 
au  son  de  la  cloche  ;  son  attitude  était 
pensive  ;  il  n'était  distrait ,  ni  par  les  passereaux 
de  l'aire  voisine ,  ni  par  les  insectes  qui 
bourdonnaient  autour   de    lui.    Cette   noble 


270  GENIE 

figure  de  Phomme ,  plantée  comme  la  statue 
d'un  dieu  sur  le  seuil  d'une  chaumière,  ce 
front  sublime  ,  bien  que  chargé  de  soucis  ; 
ces  épaules  ombragées  d'une  noire  chevelure , 
et  qui  semblaient  encore  s'élever  comme 
pour  soutenir  le  ciel ,  quoique  courbées  sous 
le  fardeau  de  la  vie ,  tout  cet  être  si  majes- 
tueux ,  bien  que  misérable  ,  ne  pensait4i  à 
rien ,  ou  songeait-il  seulement  aux  choses 
d'ici-bas  ?  Ce  n'était  pas  l'expression  de  ces 
lèvres  entr'ouvertes ,  de  ce  corps  immobile, 
de  ce  regard  attaché  à  la  terre  :  le  souvenir 
de  Dieu  était  là  avec  le  son  de  la  cloche 
religieuse. 

S'il  est  impossible  de  nier  que  l'homme 
espère  jusqu'au  tombeau  ;  s'il  est  certain 
que  les  biens  de  la  terre,  loin  de  combler 
nos  souhaits  ,  ne  font  que  creuser  Pâme  et 
en  augmenter  le  vide  ;  il  faut  en  conclure 
qu'il  y  a  quelque  chose  au-delà  du  temps. 
Vincula  hujus  mundi ,  dit  saint  Augustin, 
asperitatem  habent  verarn  ,  jucunditatem 
falsam  :  certum  dolorem  ,  incertain  volup- 
tatem  :  durum  laborem,  timidam  quietem: 
rem  plenam  miseriœ ,  spem  beatiiudinis 
inanem.  «  Le  monde  a  des  liens  pleins 
d'une  véritable  âpreté  et  d'une  fausse  douceur  ; 


DU  CHRISTIANISME.  271 
des  douleurs  certaines,  des  plaisirs  incertains; 
un  travail  dur,  un  repos  inquiet;  des  choses 
pleines  de  misère ,  et  une  espérance  vide 
de  bonheur  (  1  )•  »  Loin  de  nous  plaindre 
que  le  désir  de  félicité  ait  été  placé  dans 
ce  monde,  et  son  but  dans  l'autre,  admirons 
en  cela  la  bonté  de  Dieu.  Puisqu'il  faut  tôt 
ou  tard  sortir  de  la  vie  ,  la  Providence  a 
mis  au-delà  du  terme  un  charme  qui  nous 
attire ,  afin  de  diminuer  nos  terreurs  du 
tombeau  :  quand  une  mère  veut  faire  franchir 
une  barrière  à  son  enfant,  elle  lui  tend  de 
l'autre  côté  un  objet  agréable,  pour  l'engager 
à  passer. 

CHAPITRE     II. 

Bu  Remords  et  de  la   Conscience. 

JuA  conscience  fournit  une  seconde  preuve 
de  l'immortalité  de  notre  ame.  Chaque  homme 
a  au  milieu  du  cœur  un  tribunal  où  il  com- 
mence par  se  juger  soi-même ,  en  attendant 
que  l'arbitre  souverain  confirme  la  sentence. 
Si  le  vice  n'est  qu'une  conséquence  physique 

(1)  Epiât.  3o. 


272  GENIE 

de  notre  organisation ,  d'où  vient  cette  frayeur 
qui  trouble  les  jours  d'une  prospérité  cou- 
pable? Pourquoi  le  remords  est-il  si  terrible, 
qu'on  préfère  de  se  soumettre  à  la  pauvreté 
et  à  toute  la  rigueur  de  la  vertu,  plutôt  que 
d'acquérir  des  biens  illégitimes  ?  Pourquoi 
y  a-t-il  une  voix  dans  le  sang,  une  parole 
dans  la  pierre  ?  Le  tigre  déchire  sa  proie  , 
et  dort  ;  l'homme  devient  homicide ,  et  veille. 
Il  cherche  les  lieux  déserts ,  et  cependant 
la  solitude  l'effraie  ;  il  se  traîne  autour  des 
tombeaux  ,  et  cependant  il  a  peur  des 
tombeaux.  Son  regard  est  mobile  et  inquiet, 
il  n'ose  regarder  le  mur  de  la  salle  du  festin , 
dans  la  crainte  d'y  lire  des  caractères  funestes. 
Ses  sens  semblent  devenir  meilleurs  pour  le 
tourmenter  :  il  voit ,  au  milieu  de  la  nuit , 
des  lueurs  menaçantes,  il  est  toujours  envi- 
ronné de  l'odeur  du  carnage ,  il  découvre 
le  goût  du  poison  dans  le  mets  qu'il  a  lui- 
même  apprêté  ;  son  oreille  d'une  étrange 
Subtilité ,  trouve  le  bruit  où  tout  le  monde 
trouve  le  silence  ,  et  sous  les  vêtemens  de 
son  ami ,  lorsqu'il  l'embrasse ,  il  croit  sentir 
un  poignard  caché. 

O  conscience  !  ne  serais-tu  qu'un  fantôme 
de  l'imagination,  ou  la  peur  des  chàtimens 

des 


DU  CHRISTIANISME.  273 
des  hommes  ?  Je  m'interroge  ;  je  me  fais 
cette  question  :  «  Si  tu  pouvais,  par  un  seul 
désir,  tuer  un  homme  à  la  Chine,  et  hériter 
de  sa  fortune  en  Europe,  avec  la  conviction 
surnaturelle  qu'on  n'en  saurait  jamais  rien, 
consentirais-tu  à  former  ce  désir  ?  »  J"ai  beau 
m'exagérer  mon  indigence  ;  j'ai  beau  vouloir 
atténuer  cet  homicide,  en  supposant  que, 
par  mon  souhait,  le  Chinois  meurt  tout-à-coup 
sans  douleur ,  qu'il  n'a  point  d'héritier , 
que  même  à  sa  mort,  ses  biens  seront  perdus 
pour  l'état  ;  j'ai  beau  me  figurer  cet  étranger 
comme  accablé  de  maladies  et  de  chagrins , 
j'ai  beau  me  dire  que  la  mort  est  un  bien 
pour  lui ,  qu'il  l'appelle  lui-même ,  qu'il  n'a 
plus  qu'un  instant  à  vivre  ;  malgré  mes 
vains  subterfuges,  j'entends  au  fond  de  mon 
cœur  une  voix  qui  crie  si  fortement  contre 
la  seule  pensée  d'une  telle  supposition,  que 
je  ne  puis  douter  un  instant  de  la  réalité 
de  la  conscience. 

C'est  donc  une  triste  nécessité  que  d'être 
obligé  de  nier  le  remords ,  pour  nier  l'immor- 
talité de  l'ame  et  l'existence  d'un  Dieu 
vengeur.  Toutefois  nous  n'ignorons  pas  que 
l'athéisme,  poussé  à  bout,  a  recours  à  cette 
dénégation  honteuse.  Le  sophiste ,  dans  le 
i.  S 


274  GENIE 

paroxisrne  de  la  goutte ,  s'écriait  :  «  O  douleur  ! 
je  n'avouerai  jamais  que  tu  sois  un  mal  !  » 
Et  quand  il  serait  vrai  qu'il  se  trouvât  des 
hommes  assez  infortunés  pour  étouffer  le 
cri  du  remords,  qu'en  résulterait- il  ?  Ne 
jugeons  point  celui  qui  a  l'usage  de  ses 
membres  ,  par  le  paralytique  qui  ne  se 
sert  plus  des  siens;  le  crime,  à  son  dernier 
degré  ,  est  un  poison  qui  cautérise  la  cons- 
cience :  en  renversant  la  religion  ,  on  a 
détruit  le  seul  remède  qui  pouvait  rétablir 
la  sensibilité  dans  les  parties  mortes  du 
cœur.  Cette  étonnante  religion  du  Christ 
était  une  sorte  de  supplément  à  ce  qui 
manquait  aux  hommes.  Devenait -on  cou- 
pable par  excès ,  par  trop  de  prospérité  , 
par  violence  de  caractère  ?  elle  était  là  pour 
nous  avertir  de  l'inconstance  de  la  fortune 
et  du  danger  des  emportemens.  Etait-ce  ; 
au  contraire,  par  défaut  qu'on  était  exposé, 
par  indigence  de  biens ,  par  indifférence 
dame  ?  elle  nous  apprenait  à  mépriser  les 
richesses,  en  même  temps  qu'elle  réchauffait 
nos  glaces  ,  et  nous  donnait  pour  ainsi  dire 
des  passions.  Avec  le  criminel  sur-tout,  sa 
charité  était  inépuisable  :  il  n'y  avait  point 
d'homme  si  souillé  qu'elle  n'admit  à  repentir; 


DU  CHRISTIANISME.  275 
point  de  lépreux  si  dégoûtant ,  qu'elle  ne 
touchât  de  ses  mains  pures.  Pour  le  passé, 
elle  ne  demandait  qu'un  remords  ;  pour 
l'avenir,  qu'une  vertu  :  Ubi  autem  abundavit 
deïictum ,  disait-elle ,  super  abundavit  gralia. 
«  La  grâce  a  surabondé  où  avait  abondé  le 
crime  (  i  ).  »  Toujours  prêt  à  avertir  le 
pécheur ,  le  Fils  de  Dieu  avait  établi  sa 
religion  comme  une  seconde  conscience , 
pour  le  coupable  qui  aurait  eu  le  malheur 
de  perdre  la  conscience  naturelle;  conscience 
évangélique,  pleine  de  pitié  et  de  douceur, 
et  à  laquelle  Jésus- Christ  avait  accordé  le 
droit  de  faire  grâce ,  que  n'a  pas  la  première. 

Après  avoir  parlé  du  remords  qui  suit  le 
crime,  il  serait  inutile  de  parler  de  la  satis- 
faction qui  accompagne  la  vertu.  Le  conten- 
tement intérieur  qu'on  éprouve  en  faisant 
une  bonne  œuvre  ,  n'est  pas  plus  une 
combinaison  de  la  matière ,  que  le  reproche 
de  la  conscience  lorsqu'on  commet  une 
méchante  action,  n'est  la  crainte  des  lois. 

Si  des  sophistes  soutiennent  que  la  vertu 
n'est  qu'un  amour-propre  déguisé ,  et  que 
la    pitié    n'est    qu'un    amour    de    soi-même  ; 

(i)  Rom.  Cap.  V^v.  20. 

S    2 


276  GENIE 

ne  leur  demandons  point  s'ils  n'ont  jamais 
rien  senti  dans  leurs  entrailles,  après  avoir 
soulagé  un  malheureux  ;  ou  si  c'est  la  crainte 
de  retomber  en  enfance  ,  qui  les  attendrit 
sur  l'innocence  du  nouveau-né.  La  vertu 
et  les  larmes  sont  pour  les  hommes  la 
source  de  l'espérance  et  la  base  de  la  foi; 
or  ,  comment  croirait-il  en  Dieu ,  celui  qui 
ne  croit  ni  à  la  réalité  de  la  vertu,  ni  à  la 
vérité  des  larmes  ? 

Nous  penserions  faire  injure  aux  lecteurs, 
en  nous  arrêtant  à  montrer  comment  l'immor- 
talité de  lame  et  l'existence  de  Dieu  se 
prouvent  par  cette  voix  intérieure  appelée 
conscience.  «  11  y  a  dans  l'homme  ,  dit 
Cicéron  (  1  )  ,  une  puissance  qui  porte  au 
bien  et  détourne  du  mal,  non -seulement 
antérieure  à  la  naissance  des  peuples  et 
des  villes ,  mais  aussi  ancienne  que  ce  Dieu 
par  qui  le  ciel  et  la  terre  subsistent  et  sont 
gouvernés  :  car  la  raison  est  un  attribut 
essentiel  de  l'intelligence  divine  ;  et  cette 
raison  qui  est  en  Dieu,  détermine  nécessai- 
rement ce  qui  est  vice  ou  vertu.  » 


(O  Ad  Attic.  XII,  =8.  Tracl.  de  d'OUv. 


DU    CHRISTIANISME.       277 


CHAPITRE     III. 

Qu'il  n'y  a  point  de  Morale ,  s'il  n'y  a 
point  d'autre  Vie.  Présomption  en  faveur 
de  l'Ame  ,  tirée  du  respect  de  l'Homme 
pour  les  Tombeaux* 

JLa  morale  est  la  base  de  la  société  ;  mais 
si  tout  est  matière  en  nous,  il  n'y  a  réellement 
ni  vice  ni  vertu ,  et  conséquemment  plus 
de  morale.  Nos  lois  ,  toujours  relatives  et 
changeantes ,  ne  peuvent  servir  de  point 
d'appui  à  la  morale  ,  toujours  absolue  et 
inaltérable;  il  faut  donc  qu'elle  ait  sa  source 
dans  un  monde  plus  stable  que  celui-ci , 
et  des  garans  plus  sûrs  que  des  récompenses 
précaires  ,  ou  des  chàtimens  passagers. 
Quelques  philosophes  ont  cru  que  la  religion 
avait  été  inventée  pour  la  soutenir  ;  ils  ne 
se  sont  pas  apperçus  qu'ils  prenaient  l'effet 
pour  la  cause.  Ce  n'est  pas  la  religion  qui 
découle  de  la  morale,  c'est  la  morale  qui 
naît  de  la  religion;  puisqu'il  est  certain, 
comme  nous  venons  de  le  dire  que  la 
morale   ne    peut    avoir   son    principe   dans 

S  3 


o78  GENIE 

l'homme  physique  ou  la  simple  matière  ; 
puisqu'il  est  certain  que ,  quand  les  hommes 
perdent  l'idée  de  Dieu ,  ils  se  précipitent 
dans  tous  les  crimes ,  en  dépit  des  lois  et 
des  bourreaux. 

Une  religion  qui  a  voulu  s'élever  sur  les 
ruines  du  christianisme ,  et  qui  a  cru  mieux 
faire  que  l'Evangile ,  a  déroulé  dans  nos 
églises  ce  précepte  du  décalogue  :  Eiifans , 
honorez  vos  pères  et  mères.  Pourquoi  les 
théophilantropes  ont-ils  retranché  la  dernière 
partie  du  précepte  ,  afin  de  vivre  lon- 
guement ?  C'est  qu'une  misère  secrète  leur 
a  appris  que  l'homme  qui  n'a  rien  ne  peut 
rien  donner.  Comment  aurait-il  promis  des 
années  ,  celui  qui  n'est  pas  assuré  de  vivre 
deux  momens  ?  Tu  me  fais  présent  de  la 
vie  ,  lui  aurait -on  dit ,  et  tu  ne  vois  pas 
que  tu  tombes  en  poussière  !  Comme  Jéhovah, 
tu  m'assures  une  longue  existence  ,  et  as-tu 
comme  lui  l'éternité  pour  y  puiser  des  jours? 
Imprudent  !  l'heure  où  tu  vis  n'est  pas  même 
à  toi  :  tu  ne  possèdes  en  propre  que  la  mort  ; 
que  tireras-tu  donc  du  fond  de  ton  sépulcre , 
hors  le  néant ,  pour  récompenser  ma  vertu  ? 

Enfin  il  y  une  autre  preuve  morale  de 
l'immortalité  de  l'ame  ,  sur  laquelle  il  faut 


DU    CHRISTIANISME.       279 

insister  :  c'est  la  vénération  des  hommes 
pour  les  tombeaux.  Là ,  par  un  charme 
invincible  ,  la  vie  est  attachée  à  la  mort  ; 
là  ,  la  nature  humaine  se  montre  supérieure 
au  reste  de  la  création,  et  déclare  ses  hautes 
destinées.  La  bète  connait-elle  le  cercueil, 
et  s  inquiète-t-elle  de  ses  cendres  ?  Que  lui 
font  les  ossemens  de  son  père  ,  ou  plutôt 
sait-elle  quel  est  son  père ,  après  que  les 
besoins  de  l'enfance  sont  passés  ?  D'où  nous 
vient  donc  la>  puissante  idée  que  nous  avons 
du  trépas  ?  Quelques  grains  de  poussière 
mériteraient-ils  nos  hommages  ?  Non  sans 
doute  :  nous  respectons  les  cendres  de  nos 
ancêtres,  parce  qu'une  voix  nous  dit  que  tout 
n'est  pas  éteint  en  eux.  Et  c'est  cette  voix 
qui  consacre  le  culte  funèbre  chez  tous  les 
peuples  de  la  terre  :  tous  sont  également 
persuadés  que  le  sommeil  n'est  pas  durable, 
même  au  tombeau ,  et  que  la  mort  n'est 
qu'une  transfiguration  glorieuse. 


s  4 


280  GENIE 

CHAPITRE      IV. 

De  quelques  objections, 

io'ans  entrer  trop  avant  dans  les  preuves 
métaphysiques  que  nous  avons  pris  soin 
d'écarter ,  nous  tâcherons  pourtant  de  ré- 
pondre à  quelques  objections  qu'on  reproduit 
éternellement. 

Cicéron  ayant  avancé ,  d'après  Platon , 
quil  n'y  a  point  de  peuples  chez  lesquels 
on  n'ait  trouvé  quelque  notion  de  la  divinité, 
ce  consentement  universel  des  nations,  que 
les  anciens  philosophes  regardaient  comme 
une  loi  de  nature  ,  a  été  nié  par  les  incré- 
dules modernes;  ils  ont  soutenu  que  certains 
Sauvages  n'ont  aucune  connaissance  de- 
Dieu. 

Les  athées  se  tourmentent  en  vain  pour 
couvrir  la  faiblesse  de  leur  cause  ;  il  résulte 
de  leurs  argumens  ,  que  leur  système  n'esfc 
fondé  que  sur  des  exceptions ,  tandis  que 
le  déisme  suit  la  règle  générale.  Si  l'on  dit 
que  le  genre  humain  croit  en  Dieu  ,  l'in^ 
crédule  vous  oppose  d'abord  tels  sauvages  , 


DU    CHRISTIANISME.       281 

ensuite  telle  personne ,  et  quelquefois  lui- 
même.  Soutiei  [-on  que  le  hasard  n'a  pu 
former  le  monde ,  parce  qu'il  n'y  aurait  eu 
qu'une  seule  chance  favorable  contre  d'incalcu- 
lables impossibilités?  l'incrédule  en  convient; 
mais  il  répond  que  cette  chance  existait  : 
c'est  en  tout  la  même  manière  de  raisonner. 
De  sorte  que ,  d'après  l'athée ,  la  nature  est 
un  livre  où  la  vérité  se  trouve  toujours  dans 
la  note ,  et  jamais  dans  le  texte  ;  une  langue 
dont  les  barbarismes  forment  seuls  l'essence 
et  le  génie. 

Quand  on  vient  d'ailleurs  à  examiner 
ces  prétendues  exceptions  ,  on  découvre  , 
ou  qu'elles  tiennent  à  des  causes  locales , 
ou  quelles  rentrent  même  dans  la  loi  établie. 
Ici ,  par  exemple ,  il  est  faux  qu'il  y  ait 
des  sauvages  qui  n'aient  aucune  notion  de  la 
divinité.  Les  voyageurs  qui  avaient  avancé 
ce  fait  ,  ont  été  démentis  par  d'autres 
voyageurs  mieux  instruits.  Parmi  les  incré- 
dules des  bois ,  on  avait  cité  les  hordes 
Canadiennes  :  eh  bien  !  nous  les  avons  vus 
ces  sophistes  de  la  hutte,  qui  devaient  avoir 
appris  dans  le  livre  de  la  nature  ,  comme 
nos  philosophes  dans  les  leurs  ,  qu'il  n'y  a 
ni  Dieu  ni  avenir  pour  l'homme  ;  ces  Indiens 


z82  GENIE 

sont  d'absurdes  barbares  ,  qui  voient  lame 
d'un  enfant  dans  une  colombe ,  ou  dans 
une  touffe  de  sensitive.  Les  mères ,  chez 
eux ,  sont  assez  insensées  pour  épancher  leur 
lait  sur  le  tombeau  de  leur  fils  ,  et  elles 
donnent  à  l'homme ,  au  sépulcre ,  la  même 
attitude  qu'il  avait  dans  le  sein  maternel. 
Elles  prétendent  enseigner  ainsi,  que  la  mort 
n'est  qu'une  seconde  mère  qui  nous  enfante  à 
une  autre  vie.  L'athéisme  ne  fera  jamais 
rien  de  ces  peuples  qui  doivent  à  la  Provi- 
dence le  logement,  l'habit  et  la  nourriture; 
et  nous  conseillons  aux  incrédules  de  se 
défier  de  ces  alliés  corrompus,  qui  reçoivent 
secrètement  des  présens  de  l'ennemi. 

Autre  objection. 

«  Puisque  l'esprit  croît  et  décroit  avec 
l'âge ,  puisqu'il  suit  les  altérations  de  la 
matière  ,  il  est  donc  lui-même  de  nature 
matérielle,  conséquemment divisible ,  et  sujet 
à  périr.  » 

Ou  l'esprit  et  le  corps  sont  deux  êtres 
difTérens,  ou  ils  ne  sont  que  le  même  être. 
S'ils  sont  deux,  il  vous  faut  convenir  que 
l'esprit  est  renfermé  dans  le  corps  ;  il  en 
résulte  qu'aussi  long-temps  que  durera  cette 
union ,    l'esprit     sera    en    quelques    degrés  , 


DU  CHRISTIANISME.  -83 
soumis  aux  liens  qui  le  pressent.  Il  paraîtra 
s'élever  ou  s'abaisser  dans  les  proportions 
de  son  enveloppe.  L'objection  ne  subsiste 
donc  plus  ,  dans  l'hypothèse  où  l'esprit  et 
le  corps  sont  considérés  comme  deux  subs- 
tances distinctes. 

Dans  celle  où  vous  supposez  qu'ils  ne  sont 
qu'an  et  tout  ,  partageant  même  vie  et 
même  mort ,  vous  êtes  tenus  à  prouver 
V  assertion.  Or,  il  est  depuis  long -temps 
démontré  que  l'esprit  est  essentiellement 
différent  du  mouvement ,  et  des  autres  pro- 
priétés de  la  matière ,  n'étant  ni  étendu , 
ni  divisible. 

Ainsi  l'objection  se  renverse  de  fond  en 
comble  ,  puisque  tout  se  réduit  à  savoir , 
si  la  matière  et  la  pensée  sont  une  et 
même  chose ,  ce  qui  ne  se  peut  soutenir 
sans  absurdité. 

Au  surplus  ,  il  ne  faut  pas  s'imaginer 
qu'en  employant  la  prescription  pour  écarter 
cette  difficulté,  il  soit  impossible  de  l'attaquer 
par  le  fond.  On  peut  prouver  qu'alors  même 
que  l'esprit  semble  suivre  les  accidens  du 
corps  ,  il  conserve  les  caractères  distinctifs 
de  son  essence.  Les  athées  ,  par  exemple , 
produisent  en  triomphe  la  folie ,  les  blessures 


284  GENIE 

au  cerveau  ,  les  fièvres  délirantes  :  afin 
d  etayer  leur  système ,  ces  hommes  sont 
obligés  d'enrôler,  pour  auxiliaires  dans  leur 
cause,  les  malheurs  de  l'humanité.  Eh  bien 
donc,  ces  fièvres,  cette  folie,  (que  l'athéisme, 
c'est-à-dire  le  génie  du  mal ,  a  raison  d'appeler 
en  preuve  de  sa  réalité  )  que  démontrent- 
elles  après  tout  ?  Je  vois  une  imagination 
déréglée ,  mais  un  entendement  réglé.  Le 
fou  et  le  malade  apperçoivent  des  objets 
qui  n'existent  pas;  mais  raisonnent-ils  faux 
sur  ces  objets?  Ils  tirent  d'une  cause  infirme 
des  conséquences  saines. 

Pareille  chose  arrive  à  l'homme  attaqué 
de  la  fièvre  ;  son  ame  est  offusquée  dans 
la  partie  où  se  réfléchissent  les  images , 
parce  que  l'imbécillité  des  sens  ne  lui  transmet 
que  des  notions  trompeuses  ;  mais  la  région 
des  idées  reste  entière  et  inaltérable.  Et  de 
même  qu'un  feu  allumé  dans  une  vile  matière , 
n'en  est  pas  moins  un  feu  pur  ,  quoique 
nourri  d'impurs  alimens  ;  ainsi  la  pensée , 
flamme  céleste  ,  s'élance  incorruptible  et 
immortelle ,  du  milieu  de  la  corruption  et  de 
la  mort. 

Quant  à  l'influence  des  climats  sur  l'esprit , 
qui  a  été  alléguée  comme  une  preuve  de  la 


DU    CHRISTIANISME.       ^85 

matérialité  de  la  pensée ,  nous  prions  les 
lecteurs  de  faire  quelque  attention  à  notre 
réponse  ;  car ,  au  lieu  de  résoudre  une 
objection ,  nous  allons  tirer  de  la  chose 
même  qu'on  nous  oppose  ,  une  preuve  de 
l'immortalité  de  Famé. 

On  a  remarqué  que  la  nature  se  montre 
plus  forte  au  septentrion  et  au  midi  ;  c'est 
entre  les  tropiques  que  se  trouvent  les  plus 
grands  quadrupèdes,  les  plus  grands  reptiles, 
les  plus  grands  oiseaux  ,  les  plus  grands 
fleuves  ,  les  plus  hautes  montagnes  ;  c'est 
dans  les  régions  du  nord  que  vivent  les 
puissans  cétacées,  qu'on  rencontre  l'énorme 
fucus  et  le  pin  gigantesque.  Si  tout  est 
effet  de  matière  ,  combinaisons  d'élémens , 
force  de  soleil ,  résultat  du  froid  et  du  chaud  , 
du  Sec  et  de  l'humide  ;  pourquoi  l'homme 
seul  est-il  excepté  de  la  loi  générale  ?  Pourquoi 
sa  capacité  physique  et  morale  ne  se  dilate-t- 
elle  pas  avec  celle  de  l'éléphant  sous  la  ligne, 
et  de  la  baleine  sous  le  pôle  ?  Dira-t-on 
qu'il  est ,  comme  le  bœuf ,  un  animal  de 
tous  les  pays  ?  Mais  le  bœuf  conserve  son 
instinct  en  tout  climat,  et  nous  voyons, 
par  rapport  à  l'homme ,  une  chose  bien 
différente. 


-86  GENIE 

Loin  de  suivre  la  loi  générale  des  êtres, 
loin  de  se  fortifier  là  où  la  matière  est 
supposée  plus  active ,  l'homme ,  au  contraire , 
s'affaiblit  en  raison  de  l'accroissement  de 
la  création  animale  autour  de  lui.  L'Indien , 
le  Péruvien ,  le  Nègre  au  midi  ;  l'Esquimaux , 
le  Lapon  au  nord  ,  en  sont  la  preuve.  Il 
y  a  plus  ;  l'Amérique  ,  où  le  mélange  des 
limons  et  des  eaux  donne  à  la  végétation 
la  vigueur  d'une  terre  primitive ,  l'Amérique 
est  pernicieuse  aux  races  d'hommes  ,  quoi- 
qu'elle le  devienne  moins  chaque  jour,  en 
raison  de  l'affaiblissement  du  principe  matériel. 
L'homme  n'a  toute  son  énergie  que  dans 
les  régions  où  les  élémens  moins  vifs  laissent 
un  plus  libre  cours  à  la  pensée  ,  où  cette 
pensée ,  pour  ainsi  dire  dépouillée  de  son 
vêtement  terrestre  ,  n'est  gênée  dans  aucun 
de  ses  mouvemens ,  dans  aucune  de  ses 
facultés. 

Il  faut  donc  reconnaître  ici  quelque  chose , 
en  opposition  directe  avec  la  nature  passive  ; 
or ,  cette  chose  est  notre  ame  immortelle. 
Elle  répugne  aux  opérations  de  la  matière; 
elle  est  malade ,  elle  languit  quand  elle  en 
est  trop  touchée.  Cet  état  de  langueur  de 
l'ame  produit  à  son  tour  la  débilité  du  corps; 


DU    CHRISTIANISME.       287 

le  corps,  qui,  s'il  eût  été  seul,  eût  profité 
sous  les  feux  du  soleil ,  est  contrarié  par 
l'abattement  de  l'esprit.  Que  si  l'on  disait 
que  c'est ,  au  contraire  ,  le  corps  qui ,  ne 
pouvant  supporter  les  extrémités  du  froid  et 
du  chaud ,  fait  dégénérer  l'aine ,  en  dégénérant 
lui-même ,  ce  serait  une  seconde  fois  prendre 
l'effet  pour  la  cause.  Ce  n'est  pas  le  vase 
qui  agit  sur  la  liqueur  ,  c'est  la  liqueur  qui 
tourmente  le  vase  ,  et  ces  prétendus  effets 
du  corps  sur  l'aine ,  sont  les  effets  de  l'ame 
sur  le  corps. 

La  double  débilité  mentale  et  physique 
des  peuples  du  Nord  et  du  Midi,  la  mélancolie 
dont  ils  semblent  frappés,  ne  peuvent  donc, 
selon  nous  ,  être  attribuées  à  une  fibre  trop 
relâchée  ou  trop  tendue,  puisque  les  mêmes 
accidens  ne  produisent  pas  le  même  effet 
dans  les  zones  tempérées.  Cette  affection 
plaintive  des  habitans  du  pôle  et  des  tropiques , 
est  une  véritable  tristesse  intellectuelle ,  pro- 
duite par  la  position  de  l'ame  ,  et  par  ses 
combats  contre  les  forces  de  la  matière. 
Ainsi,  non-seulement  Dieu  a  marqué  sa 
sagesse  par  les  avantages  que  le  globe  retire 
delà  diversité  des  latitudes;  mais  en  plaçant 
l'homme  sur  cette  échelle ,  il  nous  a  démontré 


r>88  GENIE 

presque  mathématiquement  l'immortalité  de 
notre  essence,  puisque  lame  se  fait  le  plus 
sentir ,  là  où  la  matière  agit  le  moins  ,  et 
que  l'homme  diminue,  où  la  brute  augmente. 

Touchons  une  dernière  objection. 

«  Si  l'idée  de  Dieu  est  naturellement 
empreinte  dans  nos  âmes,  elle  doit  devancer 
l'éducation ,  prévenir  le  raisonnement  ,  se 
montrer  dès  l'enfance  :  or,  les  enfans  n'ont 
point  l'idée  de  Dieu;  donc,  etc.  » 

Dieu  étant  esprit ,  et  ne  pouvant  être 
entendu  que  par  1  esprit ,  un  enfant  chez 
qui  la  pensée  n'est  pas  encore  développée, 
ne  saurait  concevoir  le  souverain  Etre.  Ne 
demandons  point  au  cœur  sa  fonction  la 
plus  noble,  lorsqu'il  n'est  pas  achevé,  lorsque 
le  merveilleux  ouvrage  est  encore  entre  les 
mains  de  l'ouvrier. 

Mais  d'ailleurs  on  peut  soutenir  que  l'enfant 
a  du  moins  l'Instinct  de  son  Créateur?  Nous 
en  prenons  à  témoin  ses  petites  rêveries  , 
ses  inquiétudes  ,  ses  craintes  dans  la  nuit , 
son  penchant  à  lever  les  yeux  vers  le  ciel. 
Un  enfant  joint  ses  deux  mains  innocentes, 
et  répète  après  sa  mère  une  prière  au  bon 
Dieu.  Pourquoi  ce  jeune  ange  de  la  terre 
balbutie-t-il  avec  tant  d'amour  et  de  pureté, 

le 


DU    CHRISTIANISME.        289 

le  nom  de  ce  souverain  Etre  qu'il  ne  connaît 
pas  ? 

Voyez  ce  nouveau -né  qu'une  nourrice 
porte  dans  ses  bras.  Qu'a-t-il  dit  pour  donner 
tant  de  joie  à  ce  vieillard  ,  à  cet  homme 
fait,  à  cette  femme?  deux  ou  trois  syllabes 
à  demi  formées ,  que  personne  n'a  comprises  : 
et  voilà  des  êtres  raisonnables  transportés 
d'alégresse,  depuis  l'aïeul,  qui  sait  toutes  les 
choses  de  la  vie,  jusqu'à  la  jeune  mère  qui 
les  ignore  encore.  Qui  donc  a  mis  cette 
puissance  dans  le  verbe  de  l'homme  ?  Pourquoi 
le  son  d'une  voix  humaine  vous  remue-t-il 
si  impérieusement  ?  Ce  qui  vous  subjugue 
ici ,  est  un  mystère  qui  tient  à  des  causes 
plus  relevées ,  qu'à  l'intérêt  qu'on  peut  prendre 
en  lage  de  cet  enfant  ;  quelque  chose  vous  dit 
que  ces  paroles  inarticulées  sont  les  premiers 
bégayemens  d'une  pensée  immortelle. 


1. 


290  GENIE 


CHAPITRE      V. 

Danger  et  inutilité  de  V Athéisme. 

Il  y  a  deux  sortes  d'athées,  bien  distinctes  : 
les  premiers  ,  conséquens  dans  leurs  prin- 
cipes ,  déclarent ,  sans  hésiter ,  qu'il  n'y  a 
point  de  Dieu ,  par  conséquent  point  de 
différence  essentielle  entre  le  bien  et  le  mal, 
que  le  monde  appartient  aux  plus  forts  et 
aux  plus  habiles,  etc.  Les  seconds  sont  les 
honnêtes  gens  de  l'athéisme,  les  hypocrites 
de  l'incrédulité;  absurdes  personnages,  qui, 
avec  une  douceur  feinte ,  se  porteraient  à 
tous  les  excès ,  pour  soutenir  leur  système  ; 
ils  vous  appelleraient  mon  frère ,  en  vous 
égorgeant;  les  mots  de  morale  et  d'humanité 
sont  incessamment  dans  leurs  bouches  :  ils 
sont  triplement  médians  ,  car  ils  joignent 
aux  vices  de  l'athée ,  l'intolérance  du  sectaire , 
et  l'amour-propre  de  l'auteur. 

Ces  hommes  prétendent  que  l'athéisme 
ne  détruit  ni  le  bonheur  ni  la  vertu ,  et 
qu'il  n'y  a  point  de  condition  où  il  ne  soit 
aussi  profitable  d'être  incrédule  que  d'être 
religieux  :  c'est  ce  qu'il  convient  d'examiner. 


DU    CHRISTIANISME.        291 

Si  une  chose  doit  être  estimée  en  raison 
de  son  plus  ou  moins  d'utilité  ,  l'athéisme 
est  bien  méprisable ,  car  il  n'est  bon  à 
personne. 

Parcourons  la  vie  humaine;  commençons 
par  les  pauvres  et  les  infortunés ,  puisqu'ils 
l'ont  la  majorité  sur  la  terre.  Eh  bien  , 
innombrable  famille  des  misérables ,  est-ce 
à  vous  que  l'athéisme  est  utile  ?  Répondez. 
Quoi  !  pas  une  voix  !  pas  une  seule  voix  ! 
J'entends  un  cantique  d'espérance  ,  et  des 
soupirs  qui  montent  vers  le  Seigneur  ! 
Ceux-ci  croient  :  passons  aux  heureux. 

Il  nous  semble  que  l'homme  heureux  n'a 
aucun  intérêt  à  être  athée.  Il  est  si  doux 
pour  lui  de  songer  que  ses  jours  se  prolon- 
geront au-delà  de  la  vie  !  Avec  quel  désespoir 
ne  quitterait-il  pas  ce  monde  ,  s'il  croyait 
se  séparer  pour  toujours  du  bonheur  !  En 
vain  tous  les  biens  du  siècle  s'accumuleraient 
sur  sa  tête;  ils  ne  serviraient  qu'à  lui  rendre 
le  néant  plus  affreux.  Le  riche  peut  aussi 
se  tenir  assuré  que  la  religion  augmentera 
ses  plaisirs ,  en  y  mêlant  une  tendresse 
ineffable  ;  son  cœur  ne  s'endurcira  point , 
il  ne  sera  point  rassasié  par  la  jouissance  , 
inévitable  écueil  des  longues  prospérités  :  la 

T  2 


292  GENIE 

religion  prévient  la  sécheresse  de  l'ame  ;  c'est 
ce  que  voulait  dire  cette  huile  sainte,  avec 
laquelle  le  christianisme  consacrait  la  royauté, 
la  jeunesse  et  la  mort ,  pour  les  empêcher 
d'être  stériles. 

Le  guerrier  s'avance  au  combat  :  sera-t-il 
athée ,  cet  enfant  de  la  gloire  ?  Celui  qui 
cherche  une  vie  sans  fin  ,  consentira-t-il  à 
finir  ?  Paraissez  sur  vos  nues  tonnantes , 
innombrables  soldats ,  antiques  légions  de 
la  patrie  !  Fameuses  milices  de  la  France  , 
et  maintenant  milices  du  ciel ,  paraissez  ! 
Dites  aux  héros  de  notre  âge  ,  du  haut 
de  la  cité  sainte ,  que  le  brave  n'est  pas 
tout  entier  au  tombeau  ,  et  qu'il  reste 
après  lui  quelque  chose  de  plus  qu'une  vaine 
renommée. 

Les  grands  capitaines  de  l'antiquité  ont  été 
remarquables  par  leur  religion  :  Epaminondas , 
libérateur  de  sa  patrie ,  passait  pour  le 
plus  religieux  des  hommes;  Xénophon,  ce 
guerrier  philosophe  ,  était  le  modèle  de  la 
piété  ;  Alexandre  ,  éternel  exemple  des 
conquérans,  se  disait  fils  de  Jupiter;  chez 
les  Romains,  les  anciens  consuls  de  la  Répu- 
blique, Cincinnatus,  Fabius,  Papirius  Cursor, 
Paul  Emile  ,    Scipion  ,    ne   mettaient    leur 


DU  CHRISTIANISME.  293 
espérance  que  dans  la  divinité  du  Capitole  ; 
Pompée  marchait  aux  combats,  en  invoquant 
l'assistance  divine  ,  César  voulait  descendre 
d'une  race  céleste  ,  Caton  ,  son  rival ,  était 
convaincu  de  l'immortalité  de  l'ame,  Brutus, 
son  assassin,  croyait  aux  puissances  surnatu- 
relles, et  Auguste,  son  successeur,  ne  régna 
qu'au  nom  des  dieux. 

Parmi  les  nations  modernes ,  était-ce  un 
incrédule  que  ce  fier  Sycambre ,  vainqueur 
de  Rome  et  des  Gaules,  qui,  tombant  aux 
pieds  d'un  prêtre  ,  jetait  les  fondemens  de 
l'Empire  Français?  Etait-ce  un  incrédule 
que  ce  Saint  Louis ,  arbitre  des  rois ,  et 
révéré  même  des  infidèles?  Duguesclin,  dont 
le  cercueil  prenait  des  villes ,  Baïard ,  chevalier 
sans  peur  et  sans  reproche ,  le  vieux  conné- 
table deMontmorenci,  qui  disait  son  chapelet 
au  milieu  des  camps ,  étaient-ils  des  hommes 
sans  foi  ?  O  temps  plus  merveilleux  encore , 
où  un  Bossuet  ramenait  un  Turenne  dans 
le  sein  de  l'Eglise  ! 

Il  n'est  point  de  caractère  plus  admirable 
que  celui  du  héros  chrétien  :  le  peuple  qu'il 
défend  le  regarde  comme  son  père  ;  il 
protège  le  laboureur  et  les  moissons  ;  il  écarte 
les  injustices;  c'est  une  espèce 'd'ange  de  la 

T  3  " 


294  GENIE 

guerre ,  que  Dieu  envoie  pour  adoucir  ce 
fléau.  Les  villes  ouvrent  leurs  portes  au  seul 
bruit  de  sa  justice ,  les  remparts  tombent 
devant  ses  vertus  ;  il  est  l'amour  du  soldat 
et  l'idole  des  nations  ;  il  mêle  au  courage 
du  guerrier,  la  charité  évangélique  ;  sa  conver- 
sation touche  et  instruit,  ses  paroles  ont  une 
grâce  de  simplicité  parfaite  ;  on  est  étonné 
de  trouver  tant  de  douceur  dans  un  homme 
accoutumé  à  vivre  au  milieu  des  périls  : 
ainsi  le  miel  se  cache  sous  Fécorce  d'un 
chêne    qui    a    bravé   les   orages. 

Concluons  que  ,  sous  aucun  rapport , 
l'athéisme  n'est  bon  au  guerrier. 

Nous  ne  voyons  pas  qu'il  soit  plus  utile 
dans  les  états  de  la  nature  ,  que  dans  les 
conditions  de  la  société.  Si  la  morale  porte 
toute  entière  sur  le  dogme  de  l'existence  de 
Dieu  et  de  l'immortalité  de  lame,  un  père, 
un  fils  ,  des  époux ,  n'ont  aucun  intérêt  à 
être  incrédules.  Eh  !  comment,  par  exemple , 
concevoir  qu'une  femme  puisse  être  athée? 
Qui  appuiera  ce  roseau  ,  si  la  religion  n'en 
soutient  la  fragilité  ?  Etre  le  plus  faible  de 
la  nature ,  toujours  à  la  veille  de  la  mort  ou 
de  la  perte  de  ses  charmes ,  qui  le  soutiendra 
cet  être  qui  sourit  et  qui  meurt,  si  son  espoir 


DU    CHRISTIANISME.        295 

n'est  point  au-delà  d'une  existence  éphémère? 
Par  le  seul  intérêt  de  sa  beauté,  la  femme  doit 
être  pieuse.  Douceur,  soumission,  aménité, 
tendresse ,  sont  une  partie  des  charmes  que  le 
Créateur  prodigua  à  notre  première  mère,  et  la 
philosophie  est  mortelle  à  cette  sorte  d'attraits. 
La  femme  qui  a  naturellement  l'instinct 
du  mystère  ,  qui  prend  plaisir  à  se  voiler  , 
qui  ne  découvre  jamais  qu'une  moitié  de 
ses  grâces  et  de  sa  pensée  ,  qui  peut  être 
devinée  mais  non  connue ,  qui  comme  mère 
et  comme  vierge  est  pleine  de  secrets,  qui 
séduit  sur-tout  par  son  ignorance  ,  qui  fut 
formée  pour  la  vertu  et  le  sentiment  le  plus 
mystérieux ,  la  pudeur  et  l'amour ,  cette 
femme  renonçant  au  doux  instinct  de  son 
sexe  ,  ira  d'une  main  faible  et  téméraire  , 
chercher  à  soulever  l'épais  rideau  qui  couvre 
la  Divinité  !  A  qui  pense-t-elle  plaire  par 
cet  effort  sacrilège  ?  Croit-elle  ,  en  joignant 
ses  ridicules  blasphèmes  et  sa  frivole  méta- 
physique aux  imprécations  des  Spinosa  et 
aux  sophismes  des  Bayle,  nous  donner  une 
grande  idée  de  son  génie?  Sans  doute  elle 
n'a  pas  dessein  de  se  choisir  un  époux. 
Quel  homme  de  bon  sens  voudrait  s'associer 
une  compagne  impie  ? 

T  4 


296  GENIE 

L'épouse  incrédule  a  rarement  l'idée  de 
ses  devoirs  ;  elle  passe  ses  jours  ou  à  raisonner 
sur  la  vertu  sans  la  pratiquer,  ou  à  suivre  ses 
plaisirs  dans  le  tourbillon  du  monde.  Sa  tête 
est  vide ,  son  ame  creuse  ;  l'ennui  la  dévore  ; 
elle  n'a  ni  Dieu  ,  ni  soins  domestiques , 
pour  remplir  l'abyme  de  ses  momens. 

Le  jour  vengeur  approche  ;  le  Temps 
arrive ,  menant  la  Vieillesse  par  la  main. 
Le  spectre  aux  cheveux  blancs,  aux  épaules 
voûtées ,  aux  mains  de  glace ,  s'assied  sur 
le  seuil  du  logis  de  la  femme  incrédule  ; 
elle  l'apperçoit,  et  pousse  un  cri.  Mais  qui 
peut  entendre  sa  voix  ?  Est-ce  un  époux  ? 
il  n'y  en  a  plus  pour  elle  ;  depuis  long-temps 
il  s'est  éloigné  du  théâtre  de  son  déshonneur. 
Sont-ce  des  enfans  ?  perdus  par  une  éducation 
impie  et  par  l'exemple  maternel,  se  soucient- 
ils  de  leur  mère  ?  Si  elle  regarde  dans  le 
passé  ,  elle  n'apperçoit  qu'un  désert  où  ses 
vertus  n'ont  point  laissé  de  traces.  Pour  la 
première  fois ,  sa  triste  pensée  se  tourne 
vers  le  ciel  ;  elle  commence  à  croire  qu'il  eût 
été  plus  doux  d'avoir  une  religion.  Regret 
inutile  !  la  dernière  punition  de  l'athéisme 
dans  ce  monde  ,  est  de  désirer  la  foi  sans 
pouvoir   l'obtenir.    Quand ,    au  bout   de    sa 


DU    CHRISTIANISME.       297 

carrière ,  on  reconnaît  les  mensonges  d'une 
fausse  philosophie;  quand  le  néant,  comme 
un  astre  funeste,  commence  à  se  lever  sur 
l'horizon  de  la  mort  ;  on  voudrait  revenir 
à  Dieu,  et  il  n'est  plus  temps  :  l'esprit  abruti 
par  l'incrédulité  ,  rejette  toute  conviction. 
Oh  !  qu'alors  la  solitude  est  profonde ,  lorsque 
la  Divinité  et  les  hommes  se  retirent  à-la-fois  ! 
Elle  meurt  cette  femme  ;  elle  expire  entre 
les  bras  d'une  garde  payée,  ou  d'un  homme 
dégoûté  par  ses  souffrances  ,  qui  trouve 
qu'elle  a  résisté  au  mal  bien  des  jours.  Un 
chétif  cercueil  renferme  toute  l'infortunée  : 
on  ne  voit  à  ses  funérailles  ni  une  fille 
échevelée  ,  ni  des  gendres  et  des  petits-fils 
en  pleurs;  digne  cortège  qui,  avec  la  béné- 
diction du  peuple  et  le  chant  des  prêtres  , 
accompagne  au  tombeau  la  mère  de  famille. 
Peut -être  seulement  un  fils  inconnu,  qui 
ignore  le  honteux  secret  de  sa  naissance , 
rencontre  par  hasard  le  convoi  ;  il  s'étonne 
de  l'abandon  de  cette  bière ,  et  demande 
le  nom  du  mort  à  ceux  qui  vont  jeter  aux 
vers  le  cadavre  qui  leur  fut  promis  par  la 
femme  athée. 

Que    différent    est   le    sort   de   la   femme 
religieuse  !  Ses  jours  sont  environnés  de  joie, 


-98  GENIE 

sa  vie  est  pleine  d'amour  :  son  époux ,  ses 
enfans,  ses  domestiques  la  respectent  et  la 
chérissent  :  tous  reposent  en  elle  une  aveugle 
confiance,  parce  qu'ils  croient  fermement  à 
la  fidélité  de  celle  qui  est  fidèle  à  son  Dieu. 
La  foi  de  cette  chrétienne  se  fortifie  par 
son  bonheur ,  et  son  bonheur  par  sa  foi  ; 
elle  croit  en  Dieu,  parce  qu'elle  est  heureuse, 
et  elle  est  heureuse  ,  parce  qu'elle  croit  en 
Dieu. 

Il  suffit  qu'une  mère  voie  sourire  son 
enfant ,  pour  être  convaincue  de  la  réalité 
d'une  félicité  suprême.  La  bonté  de  la  Pro- 
vidence se  montre  toute  entière  dans  le 
berceau  de  l'homme.  Quels  accords  touchans  ! 
ne  seraient-ils  que  les  effets  d'une  insensible 
matière  ?  L'enfant  naît ,  la  mamelle  est 
pleine  ;  la  bouche  du  jeune  convive  n'est 
point  armée  ,  de  peur  de  blesser  la  coupe 
du  banquet  maternel  :  il  croit;  le  lait  devient 
plus  nourrissant  :  on  le  sèvre ,  la  merveilleuse 
fontaine  tarit.  Cette  femme  si  faible  a 
tout-à-coup  acquis  des  forces  qui  lui  font 
surmonter  des  fatigues  que  ne  pourrait 
supporter  l'homme  le  plus  robuste.  Qu'est-ce 
qui  la  réveille  au  milieu  de  la  nuit ,  au 
moment  même  où  son  fils  va  demander  le 


DU    CHRISTIANISME.       299 

repas  accoutumé  ?  D'où  lui  vient  cette  adresse 
quelle  n'avait  jamais  eue?  Comme  elle  touche 
cette  tendre  fleur  sans  la  briser  !  ses  soins 
semblent  être  le  fruit  de  l'expérience  de 
toute  sa  vie  ;  et  cependant  c'est  là  son 
premier-né  !  Le  moindre  bruit  épouvantait 
la  vierge  ;  où  sont  les  armées ,  les  foudres , 
les  périls ,  qui  feront  pâlir  la  mère  ?  Jadis , 
il  fallait  à  cette  femme  une  nourriture 
délicate,  une  robe  fine,  une  couche  molle; 
le  moindre  souffle  de  l'air  l'incommodait  : 
à  présent  un  pain  grossier,  un  vêtement  de 
bure,  une  poignée  de  paille,  la  pluie  et  les 
vents  ne  lui  importent  guère ,  tandis  qu'elle 
a  dans  sa  mamelle  une  goutte  de  lait  pour 
nourrir  son  fils ,  et  dans  ses  haillons  un 
coin  de  manteau  pour  l'envelopper. 

Tout  étant  ainsi  ,  il  faudrait  être  bien 
obstiné,  pour  ne  pas  embrasser  le  parti  où 
non-seulement  la  raison  trouve  le  plus  grand 
nombre  de  preuves,  mais  où  la  morale,  le 
bonheur,  l'espérance,  l'instinct  même  et  les 
désirs  de  l'ame  nous  portent  naturellement  ; 
car  s'il  était  vrai ,  comme  il  est  faux ,  que 
l'esprit  tint  la  balance  égale  entre  Dieu  et 
l'athéisme,  encore  est-il  certain  qu'elle  pen- 
cherait beaucoup  du  côté  du  premier:  outre  la 


3oo  GENIE 

moitié  de  sa  raison ,  l'homme  met  de  plus 
dans  le  bassin  de  Dieu,  tout  le  poids  de  son 
cœur. 

On  sera  convaincu  de  cette  vérité ,  si  l'on 
examine  la  manière  dont  l'athéisme  et  la 
religion  procèdent  dans  leurs  démonstrations. 

La  religion  ne  se  sert  que  de  preuves 
générales;  elle  ne  juge  que  sur  l'ordonnance 
des  cieux,  sur  les  lois  de  l'univers;  elle  ne 
voit  que  les  grâces  de  la  nature,  les  instincts 
cliarmans  des  animaux,  et  leurs  convenances 
avec  l'homme. 

L'athéisme  ne  vous  apporte  que  de  hon- 
teuses exceptions  ;  il  n'apperçoit  que  des 
désordres,  des  marais,  des  volcans,  des  bêtes 
nuisibles,  et  comme  s'il  cherchait  à  se  cacher 
dans  la  boue,  il  interroge  les  reptiles  et  les 
insectes,  pour  lui  fournir  des  preuves  contre 
Dieu. 

La  religion  ne  parle  que  de  la  grandeur 
et  de  la  beauté  de  l'homme  : 

L'athéisme  a  toujours  la  lèpre  et  la  peste 
à  vous  offrir. 

La  religion  tire  ses  raisons  de  la  sensi- 
bilité de  Pâme ,  des  plus  doux  attachemens 
de  la  vie  ,  de  la  piété  filiale  ,  de  l'amour 
conjugal,  de  la  tendresse  maternelle  : 


DU    CHRISTIANISME.        3oi 
L'athéisme  réduit  tout  à    l'instinct  de   la 

bète  ;    et    pour   premier   argument    de    son 

système,  il  vous  étale  un  cœur  que  rien  ne 

peut  toucher. 

Enfin ,   dans    le    culte    du    Chrétien ,   on 

nous  assure  que  nos  maux  auront  un  terme  ; 

on  nous  console ,  on  essuie  nos  pleurs ,  on 

nous  promet  une  autre  vie  : 

Dans    le   culte   de    l'athée ,    les   Douleurs 

humaines  font  fumer  l'encens  ,  la  Mort  est 

le   sacrificateur ,    l'autel    un  Cercueil ,   et  le 

Néant  la  divinité. 


3o2  GENIE 


CHAPITRE      VI. 

Fin  des  Dogmes  du  Christianisme.  Etat 
des  peines  et  des  récompenses  dans  une 
autre  vie.  Elysée  antique ,  etc. 

-Inexistence  d'un  Etre  suprême  une  fois 
reconnue ,  et  l'immortalité  de  l'âme  accordée, 
il  n'y  a  plus,  quant  au  fond,  de  difficulté 
à  admettre  un  état  de  récompenses  et  de 
châtimens  après  cette  vie  :  les  deux  premiers 
dogmes  entraînent  de  nécessité  le  troisième. 
Il  ne  s'agit  donc  que  de  faire  voir  combien 
celui-ci  est  moral  et  poétique  dans  les  opinions 
chrétiennes,  et  combien  la  religion  évangé- 
lique  se  montre  encore  ici  supérieure  à  tous 
les  cultes  de  la  terre. 

Dans  l'Elysée  des  anciens  ,  on  ne  trouve 
que  des  héros  et  des  hommes  qui  avaient 
été  heureux  ou  éclatans  dans  le  monde  ;  les 
enfans,  et  apparemment  les  esclaves  et  les 
hommes  obscurs  (  c'est-à-dire  l'infortune  et 
l'innocence  )  ,  étaient  relégués  aux  enfers. 
Et  quelles  récompenses  pour  la  vertu,  que 


DU    CHRISTIANISME.        3o3 

ces  banquets  et  ces  danses  dont  l'éternelle 
durée  suffirait  pour  en  faire  un  des  tourmens 
du  Tartare  ! 

Mahomet  promet  d'autres  jouissances.  Son 
paradis  est  une  terre  de  musc  et  de  la  plus 
pure  farine  de  froment ,  qu'arrose  le  fleuve 
de  vie  ,  et  PAcawtar  ,  rivière  qui  prend  sa 
source  sous  les  racines  du  Tuba ,  ou  l'arbre 
du  bonheur.  Des  fontaines  dont  les  grottes 
sont  d'ambre  gris  et  les  bords  d'aloès,  mur- 
murent sous  des  palmiers  d'or.  Sur  les  rives 
d'un  lac  quadrangulaire  ,  reposent  mille 
coupes  faites  d'étoiles,  dont  les  âmes  prédes- 
tinées se  servent  pour  puiser  l'onde.  Les 
élus  assis  sur  des  tapis  de  soie  ,  à  l'entrée 
de  leurs  tentes,  mangent  le  globe  de  la  terre, 
transformé  par  Allah  en  un  merveilleux 
gâteau.  Des  eunuques  et  soixante-douze  filles 
aux  yeux  noirs,  leur  servent  dans  trois  cents 
plats  d'or  le  poisson  Nun  ,  et  les  côtes  du 
buffle  Bàlam.  L'ange  Israfll  chante  de  beaux 
cantiques  ;  les  Houris  mêlent  leurs  voix  à 
ses  concerts;  et  les  âmes  des  poètes  vertueux, 
retirées  dans  la  glotte  de  certains  oiseaux 
qui  voltigent  sur  Marbre  du  bonheur ,  accom- 
pagnent le  chœur  céleste.  Cependant  des 
cloches  de  cristal,   suspendues  aux  palmiers 


3o4  GÉNIE 

d'or ,  sont  mélodieusement  agitées  par  un 
vent  sorti  du  trône  de  Dieu.  (  i  ) 

Les  joies  du  ciel  des  Scandinaves  étaient 
sanglantes  ;  mais  il  y  avait  de  la  grandeur  dans 
les  plaisirs  attribués  aux  ombres  guerrières; 
elles  assemblaient  les  orages  et  dirigeaient 
les  tourbillons  :  ce  paradis  était  le  résultat 
du  genre  de  vie  que  menait  le  Barbare  du 
nord.  Errant  sur  des  grèves  sauvages  et 
prêtant  l'oreille  à  cette  voix  qui  sort  de 
l'Océan ,  il  tombait  peu  à  peu  dans  la  rêverie  ; 
égaré  de  pensée  en  pensée ,  comme  les  flots 
de  murmure  en  murmure  ,  dans  le  vague 
de  ses  désirs ,  il  se  mêlait  aux  élémens  , 
montait  sur  les  nues  fugitives ,  balançait  les 
forêts  dépouillées,  et  volait  sur  les  mers 
avec  les  tempêtes. 

Les  enfers  des  nations  infidèles  sont  aussi 
capricieux  que  leur  ciel  :  nous  parlerons  du 
Tartare  dans  la  partie  littéraire  de  notre 
ouvrage  ,  où  nous  allons  entrer  à  l'instant. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  les  récompenses  que  le 
christianisme  promet  à  la  vertu ,  et  les 
chàtimens  qu'il  annonce  au  crime  ,  se  font 


(i)  Le  Coran  et  les  poètes  Arabes. 

reconnaître 


DU    CHRISTIANISME.        3o5 

reconnaître  au  premier  coup  d'œil  pour  les 
véritables.  Le  ciel  et  l'enfer  des  chrétiens 
ne  sont  point  imaginés  d'après  les  mœurs 
particulières  d'un  peuple ,  mais  ils  sont  fondés 
sur  des  idées  générales  qui  conviennent  à 
toutes  les  nations  et  à  toutes  les  classes  de 
la  société.  Ecoutez  ce  qu'il  y  a  de  plus 
simple  et  de  plus  sublime  en  quelques  mots  : 

—  Le  bonheur  du  juste  consistera  ,  dans 
l'autre  vie,  à  posséder  Dieu  avec  plénitude; 

—  le  malheur  de  l'impie  sera  de  connaître 
les  perfections  de  Dieu  ,  et  d'en  être  à  jamais 
privé. 

On  dira  peut-être  que  le  christianisme  ne 
fait  que  répéter  ici  les  leçons  des  écoles  de 
Platon  et  de  Pythagore.  On  convient  donc 
au  moins  que  la  religion  chrétienne  n'est 
pas  la  religion  des  petits  esprits,  puisqu'on 
avoue  que  ses  dogmes  sont  ceux  des  sages  ? 

En  effet ,  les  Gentils  reprochaient  aux 
premiers  fidèles  de  n'être  qu'une  secte  de 
philosophes  ;  mais  fût-il  certain  ,  ce  qui  n'est 
pas  prouvé  ,  que  l'antiquité  eut ,  touchant 
un  état  futur ,  les  mêmes  notions  que  le 
christianisme;  autre  est  toutefois  une  vérité 
renfermée  dans  un  petit  cercle  de  disciples 
choisis ,  autre  une  vérité  qui  est  devenue 
i.  V 


3o6  GENIE 

la  manne  commune  du  peuple.  Ce  que  les 
beaux  génies  de  la  Grèce  ont  trouvé  par 
un  dernier  effort  de  raison,  s'enseigne  publi- 
quement aux  carrefours  de  nos  cités  ;  et  le 
manœuvre  peut  acheter  pour  quelques  deniers  f 
dans  le  catéchisme  de  ses  enf ans ,  les  secrets 
les  plus  sublimes  des  sectes  antiques. 

Nous  ne  dirons  rien  à  présent  du  purga- 
toire ,  parce  que  nous  le  considérons  ailleurs 
sous  ses  rapports  moraux  et  poétiques.  Quant 
au  principe  qui  établit  ce  lieu  d'expiation, 
il  est  fondé  sur  la  raison  même  ,  puisqu'il 
y  a  un  état  de  tiédeur  entre  le  vice  et  la 
vertu,  qui  ne  mérite  ni  les  peines  de  l'enfer, 
ni  les  récompenses  du  ciel. 

CHAPITRE      VIL 

Jugement   dernier. 

Xjes  Pères  ont  été  de  différentes  opinions 
sur  l'état  immédiat  de  l'ame  du  juste,  après 
sa  séparation  d'avec  le  corps.  Saint  Augustin 
pense  qu'elle  va  dans  un  séjour  de  paix  , 
en  attendant  qu'elle  se  réunisse  à  sa  chair 
incorruptible  (  i  ).   Saint  Bernard  croit  qu'elle 

(  i  )  Du  Trinit.  lib.  XV ,  cap.  i5. 


DU    CHRISTIANISME.       3o7 

est  reçue  dans  le  ciel ,  où  elle  contemple 
l'humanité  de  Jésus -Christ  ,  mais  non  sa 
divinité  ,  dont  elle  ne  jouira  qu'après  la 
résurrection  (i)  ;  dans  quelques  autres  endroits 
de  ses  sermons,  il  assure  qu'elle  entre  immé- 
diatement dans  la  plénitude  du  bonheur 
céleste  (2)  ;  c'est  le  sentiment  que  l'Église 
parait  avoir  adopté. 

Mais  comme  il  est  juste  que  le  corps  et 
l'ame,  qui  ont  commis  ou  pratiqué  ensemble, 
ou  la  faute ,  ou  la  vertu ,  soutirent  ou  soient 
récompensés  ensemble  ,  la  religion  nous 
enseigne  que  celui  qui  nous  tira  de  la 
poussière  ,  nous  en  rappellera  une  seconde 
fois ,  pour  comparaître  à  son  tribunal.  L'école 
stoïque  croyait ,  ainsi  que  les  chrétiens  ,  à 
l'enfer  ,  au  paradis  ,  au  purgatoire  ,  et  à  la 
résurrection  des  corps  (3),  et  l'idée  confuse 
de  ce  dernier  dogme  était  répandue  chez 
les    mages    (4)«    Les   Egyptiens    espéraient 


(1)  Serm.  in    Sa?ict.  omn.    1-2-3.  De  Considérât,  lib.  V, 
cap.   4. 

(2)  Serm.  II  de  S.  Malac.  n.  5.  Serm.  de  S.  Vî'ct.  n.  4. 

(3)  Senec.  epist.  90.  id.  ad  Marc.  Lac-rt.  lib.  VII.  Plut,  in 
resig.  si  oie.  et  in  jac.  lun. 

(4)  Hyde.  relig.  Vers.  Flut.  de  Is.  et  Osir. 

V    2. 


3o8  GENIE 

revivre ,  après  avoir  passé  mille  ans  dans 
la  tombe  (  i  )  ;  les  vers  Sibyllins  parlent  de 
la  résurrection ,  du  jugement  dernier  (2)  ,  etc. 

Pline ,  en  se  moquant  de  Démocrite ,  nous 
apprend  quelle  était  l'opinion  de  ce  philo- 
sophe ,  touchant  une  résurrection  :  similis 
et  de  asservandis  corporibus  hominum,  ac 
reviviscendi  promissa  àDernocrito  vanilas , 
qui  non  vixit  ipse.  (  3  ) 

La  résurrection  est  clairement  exprimée 
dans  ces  vers  de  Phocylide ,  sur  la  cendre 
des  morts. 

Où   àuXcv  àpuiir/jV  uvetXuifttv  Kvipa;7roi6, 

Kui   Tct%ct   c^l'ix   yctitjç   iXm^oftw   è?   Çaoî   lhii~t 

«  Il  est  impie  de  disperser  les  restes  de 
l'homme  ;  car  la  cendre  et  les  ossemens 
des  morts  retourneront  à  la  lumière  t  et 
deviendront  semblables  aux  Dieux.  » 

Virgile  parle  obscurément  du  dogme  de 
la  résurrection ,  dans  le  sixième  livre  de 
l'Enéide. 


(1)  Diod.  et  Herod. 

(2)  Bocchus  in  Sulin.   cap.   S.    tact.  lib.  VII;  cap.  29; 
lib.  IV,  cap.   i5,   18  et   igi. 

(3)  Lib.  VII,  cap.  55. 


DU    CHRISTIANISME.       309 

Mais  comment  des  atomes  dispersés  dans 
les  élémens  ,  pourront-ils  se  réunir  pour 
former  les  mêmes  corps  ?  Il  y  a  long-temps 
que  cette  objection  a  été  faite,  et  la  plupart 
des  Pères  y  ont  répondu  (  1  ).  «  Explique- 
moi  comment  tu  es  ,  dit  Tertullien  ,  et  je 
te  dirai  comment  tu  seras.  »   (2) 

Rien  n'est  plus  frappant  et  plus  formi- 
dable que  ce  moment  de  la  fin  des  siècles, 
annoncé  par  le  christianisme. 

En  ce  temps-là  ,  des  signes  se  manifes- 
teront dans  les  cieux  :  le  puits  de  l'a-byme 
s'ouvrira  :  les  sept  anges  verseront  les  sept 
coupes  pleines  de  la  colère  ;  les  peuples 
s'entre-tueront  ;  les  mères  entendront  leurs 
fruits  se  plaindre  dans  leur  sein  ,  et  la 
mort  parcourra  les  royaumes  sur  son  cheval 
pâle.  (3) 

Cependant  la  terre  chancelle  sur  ses  bases  ; 
la  lune  se    couvre   d'un  voile  sanglant ,    les 


(1)  Saint  Cyrille,  évèque  de  Jérusalem,  Catéch.  XVIII. 
S.  Grég.  Nie.  Orat.  pro.  Bes.  carn.  S.  Atigust.  de  Civ.  Eei , 
lib.  XX.  S.  Chrys.  Hom-el.  in  Resur.  carn.  S.  Grég.  pap. 
dial.  IV.  S.  Amb.  Serm.  in  Fid.  res.  S.  Epiph.  Ancyrot.  p.  38. 

(2)  In  Apologet. 

(3)  Apoc.  Cap.  VL  v.  8» 

V  3 


3io  GENIE 

astres  pendent  à  demi  détachés  de  leur 
yoûte  :  l'agonie  du  monde  commence.  Tout-à- 
coup  l'heure  fatale  vient  à  frapper  ;  Dieu 
suspend  les  flots  de  la  création,  et  le  monde 
a  passé  comme  un  fleuve  tari. 

Alors  se  fait  entendre  la  trompette  de 
l'ange  du  jugement;  il  crie  :  Morts,  levez- 
vous  :  SURGJTE  ,  MORTUI  !  Les  sépulcres 
se  fendent,  le  genre  humain  sort  du  tombeau, 
et  les  races  s'assemblent  dans  Josaphat. 

Le  Fils  de  l'Homme  apparaît  sur  les 
nuées  ;  les  puissances  de  l'enfer  remontent 
du  fond  de  l'abyme ,  pour  assister  au  dernier 
arrêt  prononcé  sur  les  siècles  :  les  boucs  et 
les  brebis  sont  séparés  ,  les  médians  s'en- 
foncent dans  le  gouffre,  les  justes  montent 
dans  les  cieux  :  Dieu  rentre  dans  son  repos , 
et  par-tout  règne  l'éternité. 


CHAPITRE     VIII. 

Bonheur  des   Justes. 

On  demande  quelle  est  cette  plénitude  de 
bonheur  céleste  ,  promise  à  la  vertu  par  le 
christianisme  ;  on  se  plaint  de  sa  trop  grande 
mysticité    :     «    du   moins   dans    le    système 


DU    CHRISTIANISME.       3n 

mythologique,  dit-on,  on  pouvait  se  former 
une  image  des  plaisirs  des  ombres  heureuses  ; 
mais  comment  comprendre  la  félicité  des 
élus  ?  » 

Fénélon  l'a  cependant  devinée  cette  félicité  r 
lorsqu'il  fait  descendre  Télémaque  au  séjour 
des  mânes  :  son  éîysée  est  visiblement  un 
paradis  chrétien.  Comparez  sa  description 
à  l'élysée  de  l'Enéide,  et  vous  verrez  quels 
progrès  le  christianisme  a  fait  faire  à  la 
raison  et  au  cœur  de  l'homme. 

«  Une  lumière  pure  et  douce  se  répand 
autour  des  corps  de  ces  hommes  justes,  et 
les  environne  de  ses  rayons  comme  d'un 
vêtement  :  cette  lumière  n'est  point  sem- 
blable à  la  lumière  sombre,  qui  éclaire  les 
yeux  des  misérables  mortels ,  et  qui  n'est 
que  ténèbres;  c'est  plutôt  une  gloire  céleste 
qu'une  lumière  :  elle  pénètre  plus  subtilement 
les  corps  les  plus  épais,  que  les  rayons  du 
soleil  ne  pénètrent  le  plus  pur  cristal  :  elle 
n'éblouit  jamais  ;  au  contraire  ,  elle  fortifie 
les  yeux  ,  et  porte  dans  le  fond  de  l'âme , 
je  ne  sais  quelle  sérénité  :  c'est  d'elle  seule 
que  les  hommes  bienheureux  sont  nourris; 
elle  sort  d'eux ,  et  elle  y  entre  ;  elle  les 
pénètre  ,   et  s'incorpore  à  eux ,    comme  les 

V  4 


3i2  GENIE 

alimens  s'incorporent  à  nous.  Ils  la  voient, 
ils  la  sentent,  ils  la  respirent;  elle  fait  naître 
en  eux  une  source  intarissable  de  paix  et 
de  joie  :  ils  sont  plongés  dans  cet  abyme  de 
délices ,  comme  les  poissons  dans  la  mer  ; 
ils  ne  veulent  plus  rien  ;  ils  ont  tout ,  sans 
rien  avoir  ;  car  ce  goût  de  lumière  pure 
appaise  la  faim  de  leur  cœur 

Une  jeunesse  éternelle,  une  félicité  sans  fin, 
une  gloire  toute  divine  est  peinte  sur  leur 
visage  :  mais  leur  joie  n'a  rien  de  folâtre 
ni  d'indécent  ;  c'est  une  joie  douce  ,  noble , 
pleine  de  majesté  ;  c'est  un  goût  sublime  de 
la  vérité  et  de  la  vertu  qui  les  transporte  : 
ils  sont  sans  interruption,  à  chaque  moment, 
dans  le  même  saisissement  de  cœur  où  est 
une  mère  qui  revoit  son  cher  fils  qu'elle 
avait  cru  mort  ;  et  cette  joie  ,  qui  échappe 
bientôt  à  la  mère ,  ne  s'enfuit  jamais  du 
cœur  de  ces  hommes.  »    (  i  ) 

Les  plus  belles  pages  du  Phédon  sont 
moins  divines  que  cette  peinture  ;  et  cependant 
Fénélon  ,  resserré  dans  les  bornes  de  sa 
fiction  ,    n'a  pu  attribuer  aux   Ombres   tout 

(j)   Liv.  XIX. 


DU  CHRISTIANISME.  3i3 
le  bonheur  qu'il  eût  retracé  dans  les  véri- 
tables élus.   (  i  ) 

Le  plus  pur  de  nos  sentimens  dans  ce 
monde,  c'est  l'admiration;  mais  cette  admi- 
ration terrestre  est  toujours  mêlée  de  faiblesse, 
soit  dans  l'objet  qui  admire,  soit  dans  l'objet 
admiré.  Qu'on  imagine  donc  un  être  parfait, 
source  de  tous  les  êtres ,  en  qui  se  voit 
clairement  et  saintement  tout  ce  qui  fut , 
est ,  et  sera  ;  que  Ton  suppose  en  même  temps 
une  aine  exempte  d'envie  et  de  besoins,  incor- 
ruptible ,  inaltérable  ,  infatigable ,  capable 
d'une  attention  sans  fin;  qu'on  se  la  figure 
contemplant  le  Tout-Puissant ,  découvrant 
sans  cesse  en  lui  de  nouvelles  connaissances 
et  de  nouvelles  perfections,  passant  d'admi- 
ration en  admiration ,  et  ne  s'appercevant 
de  son  existence ,  que  par  le  sentiment  pro- 
longé de  cette  admiration  même;  concevez 
de  plus  Dieu  comme  souveraine  beauté , 
comme  principe  universel  d'amour  ;  repré- 
sentez-vous toutes  les  amitiés  de  la  terre, 
venant  se  perdre  ou  se  réunir  dans  cet 
abyme  de  sentimens,  ainsi  que  des  gouttes 

(  i  )  Voyez  aussi  le  sermon  sur  le  Ciel ,  par  l'abbé  Poule. 


3i4    GÉNIE  DU  CHRISTIANISME. 

d'eau  dans  la  mer,  de  sorte  que  Pâme  for- 
tunée aime  Dieu  uniquement,  sans  pourtant 
cesser  d'aimer  les  amis  qu'elle  eut  ici-bas  ; 
persuadez-vous  enfin  que  le  prédestiné  a  la 
conviction  intime  que  son  bonheur  ne  finira 
point  (  i  )  :  alors  vous  aurez  une  idée  ,  à 
la  vérité  très-imparfaite  ,  de  la  félicité  des 
justes  ;  alors  vous  comprendrez  que  tout  ce 
que  le  chœur  des  bienheureux  peut  faire 
entendre,  c'est  ce  cri  :  Saint  !  Saint  !  Saint  ! 
qui  meurt  et  renaît  éternellement ,  dans 
Pextase  éternelle  des  cieux. 

(  i  )  S.  Augustin. 

FIN     DU     PREMIER     VOLUME. 


NOTES 

E  T 

ÉCLAIRCISSEMENS. 


Note    A ,    page  3. 

JL/Encyclopédie  est  un  fort  mauvais  ouvrage; 
c'est  l'opinion  de  Voltaire  lui-même. 

«  J'ai  va  par  hasard  quelques  articles  de  ceux 
»  qui  se  font,  comme  moi,  les  garçons  de  cette 
»  grande  boutique  ;  ce  sont  ,  pour  la  plupart , 
»  des  dissertations  sans  méthode.  On  vient  d'im- 
»  primer  dans  un  journal,  l'article  Femme, 
»  qu'on  tourne  horriblement  en  ridicule.  Je  ne 
»  peux  croire  que  vous  ayez  souffert  un  tel  article 
»  dans  un  ouvrage  si  sérieux  :  Chloé  presse  du 
»  genou  un  petit-maître ,  et  chiffonne  les  den- 
»  telles  d'un  autre  ;  il  semble  que  cet  article 
»  soit  fait  pour  le  laquais  de  Gil-Blas. 

»  J'ai  vu  Enthousiasme,  qui  est  meilleur; 
»  mais  on  n'a  que  faire  d'un  si  long  discours  , 
»  pour  savoir  que  l'enthousiasme  doit  être  gou- 
»  verné  par  la  raison.  Le  lecteur  veut  savoir 
»  d'où  vient  ce  mot ,  pourquoi  les  anciens  le 
»  consacrèrent  à  la  divination  ,  à  la  poésie ,  à 
»  l'éloquence ,    au   zèle    de    la    superstition  5   le 


3i6  Notes 

»  lecteur  veut  des  exemples  de  ce  transport  secret 
»  de  l'ame ,  appelé  enthousiasme  ;  ensuite  il  est 
»  permis  de  dire  que  la  raison ,  qui  préside  à  tout , 
»  doit  aussi  conduire  ce  transport.  Enfin,  je  ne 
»  voudrais,  dans  votre  dictionnaire  ,  que  vérité 
»  et  méthode.  Je  ne  me  soucie  pas  qu'on  me 
»  donne  son  avis  particulier  sur  la  comédie;  je 
»  veux  qu'on  m'en  apprenne  la  naissance  et  les 
»  progrès  chez  chaque  nation  :  voilà  ce  qui  plaît, 
»  voilà  ce  qui  instruit.  On  ne  lit  point  ces  petites 
»  déclamations ,  dans  lesquelles  un  auteur  ne 
»  donne  que  ses  propres  idées,  qui  ne  sont  qu'un 
»  sujet  de  dispute.  »  Correspondance  de  Voltaire 
et  de  d'Alembert ,  ioZ.  i.er,  pag.  13,  édit.  in-8.° 
de  Beaumarchais.  (Lettre  du  i3  novembre  iyS6.) 

Pag.  26.  «  Vous  m'encouragez  à  vous  repré- 
»  senter  en  général  qu'on  se  plaint  de  la  longueur 
»  des  dissertations  vagues  et  sans  méthode ,  que 
»  plusieurs  personnes  vous  fournissent  pour  se 
»  faire  valoir;  il  faut  songer  à  l'ouvrage  et  non  à 
»  soi.  Pourquoi  n'avez-vous  pas  recommandé  une 
»  espèce  de  protocole  à  ceux  qui  vous  servent , 
»  étymologies  ,  définitions  ,  exemples  ,  raisons  , 
»  clarté  et  brièveté  ?  Je  n'ai  vu  qu'une  douzaine 
»  d'articles;  mais  je  n'y  ai  rien  trouvé  de  tout 
»  cela.  (22  décembre  1756.) 

Page  62.  «  Je  cherche  dans  les  articles  dont 
»  vous  me  chargez  ,  à  ne  rien  dire  que  de 
»  nécessaire  ,  et  je  crains  de  n'en  pas  dire  assez; 


ET      ÉCLAIRCISSEMENS.        ZlJ 

»  d'un  autre  côté,  je  crains  de  tomber  dans   la 
»  déclamation. 

Il  me  paraît  qu'on  vous  a  donné  plusieurs 
»  articles  remplis  de  ce  défaut  ;  il  me  revient 
»  toujours  qu'on  s'en  plaint  beaucoup.  Le  lecteur 
»  ne  veut  qu'être  instruit,  et  il  ne  l'est  point 
»  du  tout  par  les  dissertations  vagues  et  puériles , 
»  qui,  pour  la  plupart,  renferment  des  paradoxes, 
»  des  idées  hasardées,  dont  le  contraire  est  souvent 
»  vrai ,  des  phrases  ampoulées ,  des  exclamations 
«  qu'on  sifflerait  dans  une  académie  de  province.  » 
(  29  décembre  1757.  ) 

D'Alembert ,  dans  le  discours  à  la  tête  du 
3.e  volume  de  l'Encyclopédie  ,  et  Diderot,  dans 
le  5. e  volume,  article  Encyclopédie ,  ont  fait  eux- 
mêmes  la  satire  la  plus  arrière  de  leur  ouvrage. 

Note    B ,  page   71. 

On  peut  encore  voir  un  résultat  bien  effroyable 
de  l'excès  de  population  à  la  Chine,  où.  l'on  est 
obligé  de  jeter  pour  ainsi  dire  les  enfans  aux 
pourceaux.  Plus  on  examine  la  question,  plus  on 
est  porté  à  croire  que  Jesus-Christ  rit  un  acte  digne 
du  législateur  universel  ,  en  invitant  quelques 
hommes ,  par  son  exemple ,  à  vivre  dans  la  chas- 
teté. Le  libertinage   a  pu  sans  doute  profiter  du 


3iO  Notes 

conseil  de  St.  Paul ,  pour  voiler  des  excès   atten- 
tatoires à  la  société ,  et  des  esprits  superficiels  ont 
pu  prendre  l'abus  pour  le  défaut  du  conseil  même. 
Mais  de  quoi  la  corruption  n'abuse- t-elle  pas?  et 
de  quelle  institution  un  génie  médiocre  ,  qui  n'em- 
brasse pas  toutes  les  parties  d'un  objet,  ne  peut-il 
pas  trouver  à  médire?  D'ailleurs,  sans  les  soli- 
taires chrétiens  qui   parurent  dans  le  monde  3oo 
ans   après  le  Messie ,    que   seraient   devenus  les 
lettres  ,  les  sciences  et  les  arts  ?  Enfin ,  les  écono- 
mistes modernes  confirment  eux-mêmes  l'opinion 
que  j'ai  avancée,  puisqu'ils  prétendent   (et  entre 
autres    Artur-Young)  que  les  grandes  propriétés 
sont  plus   favorables  que   les    petites  à  tous  les 
genres  de  culture,  la  vigne  peut-être  exceptée.  Or, 
dans   tout  pa)rs  peu  livré  au  commerce  et  essen- 
tiellement agricole  ,  si  la  population  est  excessive  , 
les  propriétés  seront  nécessairement  très-divisées , 
ou  bien  ce  pays  sera  exposé  à  d'éternelles  révo- 
lutions -7  à  moins  toutefois  que  le  paysan  ne  soit 
esclave  comme  chez  les  anciens,  ou  serf  comme 
en  Russie  et  dans  une  partie  de  l'Allemagne. 

Kotf,    C ,  dont  V indication  a  été  omise  dans 
V Ouvrage,  et  qui  se  rapporte  à  la  page   67. 

Il  est  curieux  de  rapprocher  de  ce  fragment  de 
l'Apologie  de  S.  Justin  le  tableau  des  mœurs  des 
Chrétiens  ,  que  l'on  trouve  dans  la  fameuse  lettre 
dePlinelejeuneàTrajan.  Cette  lettre,  ainsi  que  la 


ET     ÉCLAIRCISSEMENS.        3l<) 

réponse  de  l'empereur  ,  prouve  que  l'innocence  des 
Chrétiens  était  parfaitement  reconnue,  et  que  leur 
foi  était  leur  seul  crime.  On  y  voit  aussi  la  mer- 
veilleuse rapidité  de  la  propagation  de  l'évangile, 
puisque  dès-lors,  dans  une  partie  de  l'empire,  les 
temples  étaient  presque  déserts  :  Pline  écrivait 
cette  lettre  un  an  ou  deux  après  la  mort  de  Saint 
Jeau  l'évangéliste  ,  et  environ  quarante  avant  que 
S.  Justin  publiât  son  Apologie. 

Quoique  cette  lettre  soit  extrêmement  connue  , 
on  a  cru  qu'il  ne  serait  pas  hors  de  propos 
de  l'insérer  ici. 

Pline,  proconsul  dans  la  Bithynie  et  le  Pont , 
à  l'empereur  Trajan. 

«  Je  me  fais  une  religion,  seigneur,  de  vous 
»  exposer  tous  mes  scrupules  ;  car  qui  peut  mieux 
»  me  déterminer  ou  m'instruire  ?  Je  n'ai  jamais 
»  assisté  à  l'instruction  et  au  jugement  du  procès 
»  d'aucun  chrétien;  ainsi  je  ne  sais  sur  quoi  tombe 
»  l'information  que  l'on  fait  contre  eux,  ni  jusqu'où 
»  on  doit  porter  leur  punition.  J'hésite  beaucoup 
»  sur  la  différence  des  âges.  Faut-il  les  assujettir 
»  tous  à  la  peine  ,  sans  distinguer  les  plus  jeunes 
»  des  plus  âgés  ?  Doit-on  pardonner  à  celui  qui 
»  se  repent?  ou  est-il  inutile  de  renoncer  au  chris- 
»  t'.anisme, quand  une  fois  on  l'a  embrassé?  Est-ce 
»  le  nom  seul  que  l'on  punit  en  eux  ?  ou  sont-ce 


o2o  Notes 

»  les  crimes  attachés  à  ce  nom  ?  Cependant  voici 
»  la  règle  que   j'ai    suivie  dans   les    accusations 
»  intentées  devant  moi  contre  les  Chrétiens.    Je 
v  les  ai   interrogés   s'ils  étaient   chrétiens.  Ceux 
»  qui  l'ont  avoué,  je  les  ai  interrogés  une  seconde 
»  et  une  troisième   fois,    et  les   ai  menacés   du 
»  supplice  :  quand  ils  ont  persisté ,    je  les   y  ai 
»  envoyés  ;  car ,  de  quelque  nature  que  fût  ce  qu'ils 
»  confessaient ,  j'ai  cru  que  l'on  ne  pouvait  manquer 
»  à  punir  en  eux  leur  désobéissance  et  leur  invin- 
»  cible  opiniâtreté.  Il  y  en  a  eu  d'autres   entêtés 
»  de  la  même  folie,  que  j'ai  réservés  pour  envoyer 
»  à  Rome,   parce   qu'ils    sont  citoyens   romains. 
»  Dans  la  suite ,  ce  crime  venant  à  se  répandre , 
»  comme  il  arrive  ordinairement,  il  s'en  est  pré- 
»  sente  de  plusieurs  espèces.    On  m'a  mis  entre 
»  les   mains  un  mémoire  sans  nom  d'auteur,  où 
»  l'on  accuse  d'être  chrétiens  différentes  personnes 
»  qui  nient  de   l'être  et  de  l'avoir  jamais  été.  Ils 
»  ont ,  en  ma  présence  et  dans  les  termes  que  je 
v  leur  prescrivais,  invoqué  les  Dieux  et  offert  de 
»  l'encens  et  du  via  à  votre  image  ,  que  j'avais  fait 
»  apporter  exprès  avec  les  statues  de  nos  divinités  ; 
»  ils  se   sont   encore    emportés   en    imprécations 
»  contre  le  Chiist  :  c'est  à  quoi ,  dit-on ,  l'on  ne 
»  peut  jamais  forcer  ceux  qui  sont  véritablement 
»  chrétiens.  J'ai  donc  cru  qu'il  les  fallait  absoudre. 
»  D'autres ,    déférés   par    un    dénonciateur  ,  ont 
»  d'abord    reconnu  qu'ils    étaient    chrétiens ,   et 

aussitôt 


ET      É  C  L  A  I   R   C  I    S  5  E  M  E   N   S.         321 

»  aussitôt  après  ils  l'ont  nié,  déclarant  que  véri- 

»  tablement  ils  l'avaient  été  ,  mais  qu'ils  ont  cessé 

>>  de  l'être,  les  uns  il  y  avait  plus  de   trois  ans, 

»  les  autres  depuis  un  plus  grand  nombre  d'années, 

»  quelques-uns    depuis   plus   de   vingt.    Tous  ces 

»  gens-là  ont  adoré  votre  image  et  les  statues  des 

»  Dieux;  tous  ont  chargé  le  Christ  de  malédictions. 

»  Ils  assuraient  que  toute  leur  erreur  ou  leur  faute 

»  avait  été  renfermée  dans  ces  points  :   qu'à  un 

»  jour  marqué  ils  s'assemblaient  avant  le  lever  du 

»  soleil ,  et  chantaient  tour  à  tour  des  vers  à  la 

»  louange  du  Christ ,   comme   s'il  eût  été  Dieu  ; 

»  qu'ils  s'engageaient  par  serment,  non  à  quelque 

»  crime ,    mais  à  ne   point   commetre  de  vol   ni 

»  d'adultère ,  à  ne  point  manquer  à  leur  promesse, 

»  à  ne   point  nier  un  dépôt  ;  qu'après  cela  ,  ils 

»  avaient  coutume  de  se  séparer ,  et  ensuite  de  se 

»  rassembler  pour  manger  en  commun  des  mets 

»  innocens  ;  qu'ils  avaient  cessé  de  le  faire  depuis 

»  mon  édit,  par  lequel,  selon  vos  ordres  ,  j'avais 

»  défendu  toute  sorte  d'assemblées.   Cela  m'a  fait 

»  juger    d'autant    plus    nécessaire    d'arracher    la 

»  vérité   par    la   force   des   tourmens  à  des  filles 

»  esclaves  ,  qu'ils  disaient  être  dans  le  ministère 

»  de  leur  culte  ;  mais  je  n'y  ai  découvert  qu'une 

»  mauvaise  superstition  portée  à  l'excès  ;  et ,  par 

»  cette    raison ,    j'ai     tout    suspendu    pour    vous 

»  demander  vos  ordres.  L'affaire  m'a  paru  digne 

»  de  vos  réflexions,  par  la  multitude  de  ceux  qui 
i.  X 


322  Notes 

»  sont  enveloppés  dans  ce  péril  ;  car  un  très- 
»  grand  nombre  de  personnes  de  tout  âge  ,  de  tout 
»  ordre ,  de  tout  sexe  ,  sont  et  seront  tous  les 
»  jours  impliquées  dans  cette  accusation.  Ce  mal 
»  contagieux  n'a  pas  seulement  infecté  les  villes , 
»  il  a  gagné  les  villages  et  les  campagnes.  Je  crois 
»  pourtant  que  l'on  y  peut  remédier ,  et  qu'il  peut 
»  être  arrêté.  Ce  qu'il  y  a  de  certain ,  c'est  que 
»  les  temples  qui  étaient  presque  déserts  sont 
»  fréquentés ,  et  que  les  sacrifices  long-temps 
»  négligés  recommencent  :  on  vend  par -tout 
»  des  victimes  qui  trouvaient  auparavant  peu 
»  d'acheteurs.  De-là  on  peut  juger  quelle  quantité 
»  de  gens  peuvent  être  ramenés  de  leur  égarement, 
»  si  l'on  fait  grâce  au  repentir.  » 
L'Empereur  lui  rit  cette  réponse. 

Trajan  a  Pline. 
«  Vous  avez,  mon  très-cher  Pline  ,  suivi  la  voie 
»  que  vous  deviez  dans  l'instruction  du  procès  des 
»  "chrétiens  qui  vous  ont  été  déférés  ;  car  il  n'est 
»  pas  possible  d'établir  une  forme  certaine  et 
»  générale  dans  cette  sorte  d'affaire  :  il  ne  faut 
»  pas  en  faire  perquisition.  S'ils  sont  accusés  et 
»  convaincus  ,  il  les  faut  punir.  Si  pourtant  l'accusé 
»  nie  qu'il  soit  chrétien ,  et  qu'il  le  prouve  par 
»  sa  conduite ,  je  veux  dire  en  invoquant  les 
»  Dieux ,  il  faut  pardonner  à  son  repentir ,  de 
»  quelque  soupçon  qu'il  ait  été  auparavant  chargé. 
»  Au  reste,  dans  nul  genre  de  crime,  l'on  ne  doit 


ET      É  C  L  A  I  R  C  1  S  S  E  M  E  K  S.        323 

»  recevoir  des  dénonciations  qui  ne  sont  sous- 
»  crites  de  personne  ;  car  cela  est  d'un  pernicieux 
»  exemple    et    très -éloigné    de   nos    maximes.  » 

(  Note  de  Védit.  ) 

Note   D ,  page    ioo. 

M.  de  Ramsay  ,  Ecossais  ,  passa  de  la  religion 
anglicane  au  socinianisme ,  de-là  au  pur  déisme  , 
et  il  tomba  errin  dans  un  pyrrhonisme  universel. 
Il  vint  chercher  la  vérité  auprès  de  M.  de  Fénélon, 
qui  le  convertit  au  christianisme  et  à  la  religion 
catholique.  C'est  M.  de  Ramsay  lui-même  qui  nous 
a  conservé  le  précieux  entretien  dont  sa  conversion 
fut  le  fruit.  Nous  en  citerons  la  partie  dans  laquelle 
M.  de  Fénélon  rixe  les  bornes  de  la  raison  et  de  la 
foi.  Il  avait  prouvé  à  M.  de  Ramsay  l'authenticité 
des  livres  saints ,  et  lui  avait  montré  la  beauté  de 
la  morale  qu'ils  contiennent.  <<Mais,  monseigneur, 
»  reprit  M.  de  Ramsay  (  c'est  lui-même  qui  parle  ), 
»  pourquoi  trouve-t-on  dans  la  Bible  un  contraste 
»  si  choquant  de  vérités  lumineuses  et  de  dogmes 
»  obscurs  ?  Je  voudrais  bien  séparer  les  idées 
»  sublimes ,  dont  vous  venez  de  me  parler ,  d'avec 
»  ce  que  les  prêtres  appellent  mystères. 

»  Il  me  répondit  ainsi  :  Pourquoi  rejeter  tant 
»  de  lumières  qui  consolent  le  cœur ,  parce  qu'elles 
»  sont  mêlées  d'ombres  qui  humilient  l'esprit?  La 
»  vraie  religion  ne  doit-elle  pas  élever  et  abattre 
»  l'homme  ,  lui  montrer  tout  ensemble  sa  grandeur 

X  3 


324  Notes 

»  et  sa  faiblesse  ?  Vous  n'avez  pas  encore  une  idée 
»  assez  étendue  du  christianisme.  Il  n'est  pas  seu- 
»  lement  une  loi  sainte  qui  purifie  le  cœur ,  il  est 
»  aussi  une  sagesse  mystérieuse  qui  dompte  l'esprit. 
»  C'est  un  sacrifice  continuel  de  tout  soi-même  en 
»  hommage  à  la  souveraine  raison.  En  pratiquant 
»  sa  morale,  on  renonce  aux  plaisirs  pour  l'amour 
»  de  la  beauté  suprême.  En  croyant  ses  mystères, 
»  on  immole  ses  idées  par  respect  pour  la  vérité 
»  éternelle.  Sans  ce  double  sacrifice  des  pensées 
»  et  des  passions ,  l'holocauste  est  imparfait,  notre 
»  victime  est  défectueuse.  C'est  par-là  que  l'homme 
»  tout  entier  disparaît  et  s'évanouit  devant  l'Etre 
»  des  êtres.  Il  ne  s'agit  pas  d'examiner  s'il  est 
»  nécessaire  que  Dieu  nous  révèle  ainsi  des  mys- 
»  ter  es  pour  humilier  notre  esprit.  Il  s'agit  de 
»  savoir  s'il  en  a  révélé  ou  non.  S'il  a  parlé  à 
»  sa  créature ,  l'obéissance  et  l'amour  sont  insè- 
»  parables.  Le  christianisme  est  un  fait.  Puisque 
»  vous  ne  doutez  plus  des  preuves  de  ce  fait ,  il 
»  ne  s'agit  plus  de  choisir  ce  qu'on  croira  et  ce 
»  qu'on  ne  croira  pas.  Toutes  les  difficultés  dont 
»  vous  avez  rassemblé  des  exemples  s'évanouissent 
»  dès  qu'on  a  l'esprit  guéri  de  la  présomption. 
ï>  Alors  on  n'a  nulle  peine  à  croire  qu'il  y  ait  dans 
»  la  nature  divine ,  et  dans  la  conduite  de  sa  pro- 
»  vidence,  une  profondeur  impénétrable  à  notre 
»  faible  raison.  L'Etre  infini  doit  être  incompré- 
»  hensible   à  la  créature.    D'un  côté,  on  voit  un 


ET      ECLAIRCISSEMENS.        325 

»  législateur ,  dont  la  loi  est  tout-à-fait  divine, 
»  qui  prouve  sa  mission  par  des  faits  miraculeux 
»  dont  on  ne  saurait  douter  par  des  raisons  aussi 
»  fortes  que  celles  qu'on  a  de  les  croire.  D'un 
»  autre  côté ,  on  trouve  plusieurs  mystères  qui 
»  nous  choquent.  Que  faire  entre  ces  deux  extré- 
»  mités  embarrassantes  d'une  révélation  claire  et 
»  d'un  obscur  incompréhensible  ?  On  ne  trouve  de 
»  ressource  que  dans  le  sacrifice  de  l'esprit,  et  ce 
»  sacritice  est  une  partie  du  culte  dû  au  souverain 
»  Etre. 

»  Dieu  n'a-t-il  point  des  connaissances  infinies 
»  que  nous  n'avons  point  ?  Quand  il  en  découvre 
»  quelques-unes  par  une  voie  surnaturelle ,  il  ne 
»  s'agit  plus  d'examiner  le  comment  de  ces 
»  mystères ,  mais  la  certitude  de  leur  révélation. 
»  Ils  nous  paraissent  incompatibles ,  sans  l'être  en 
»  effet  ;  et  cette  incompatibilité  apparente  vient 
»  de  la  petitesse  de  notre  esprit,  qui  n'a  pas  de 
»  connaissances  assez  étendues  pour  voir  la  liaison 
»  de  nos  idées  naturelles  avec  ces  vérités  surna- 
»  turelles.  »  (  Note  de  ledit.  ) 


X  3 


326  Notes 

Note    E,  page    n3. 

La  Polyglotte  d'Antoine  Vitré  donne,  vulgate  : 
Ego  sum  Dominas  Deus  tuus  ; 
Septante  : 

Latin  du  texte  chaldaique  : 
Ego  Dominus  tuus. 

La  Polyglotte  de  "Walton  porte  , 
Vulgate  et  Septante ,  comme  ci-dessus  ; 
Latin  de  la  version  syriaque  : 

Ego  sum  Dominus  Deus  tuus  ; 
Version  latine  interlignée  sur  l'hébreu  : 

Et  JEgypti  terrd  è  te  eduxi    qui ,  tuus 
Dominus  Deus  Ego  ; 
Latin  de  l'hébreu  samaritain  : 

Ego  sum  Dominus  Deus  tuus; 
Latin  de  la  version  arabe  : 

Ego  sum  Deus  Dominus  tuus. 

Note    F ,  page   120. 

Les  vérités  de  l'Écriture  se  retrouvent  jusque 
chez  les  sauvages  du  Nouveau-Monde. 

«  Vous  avez  pu  voir,  dit  Charlevoix ,  dans  la 
fable  d'Atahentsic  chassée  du  ciel,  quelques  vestiges 
de  l'histoire  de  la  première  femme  exilée  du  paradis 
terrestre,  en  punition  de  sa  désobéissance,  et  la 
tradition  du  déluge,  aussi  bien  que  l'arche  dans 


et  Éclaircissement.  Zzj 
laquelle  Noe*  se  sauva  avec  sa  famille.  Cette 
circonstance  m'empêche  d'adhérer  au  sentiment  du 
P.  d'Acosta,  qui  prétend  que  cette  tradition  ne 
regarde  pas  le  déluge  universel ,  mais  un  déluge 
particulier  à  l'Amérique.  En  effet,  les  Algonquins 
et  presque  tous  les  peuples  qui  parlent  leur  langue, 
supposant  la  création  du  premier  homme ,  disent 
que  sa  postérité  ayant  péri  presque  toute  entière 
par  une  inondation  générale,  un  nommé  Messou, 
d'autres  l'appellent  Saketchack ,  qui  vit  toute  la 
terre  abymée  sous  les  eaux  par  le  débordement 
d'un  lac  ,  envoya  un  corbeau  au  fond  de  cet  abyme 
pour  lui  en  rapporter  de  la  terre  ;  que  ce  corbeau 
ayant  mal  fait  sa  commission,  il  y  envoya  un  rat 
musqué  qui  réussit  mieux  ;  que  de  ce  peu  de  terre 
que  l'animal  lui  avait  apporté ,  il  rétablit  le  monde 
dans  son  premier  état  ;  qu'il  tira  des  flèches  contre 
les  troncs  des  arbres  qui  paraissaient  encore,  et 
que  ses  flèches  se  changèrent  en  branches  ;  qu'il 
fit  plusieurs  autres  merveilles  ,  et  que  par  recon- 
naissance du  service  que  lui  avait  rendu  le  rat 
musqué,  il  épousa  une  femelle  de  son  espèce,  dont 
il  eut  des  enfans  qui  repeuplèrent  le  monde; 
qu'il  avait  communiqué  son  immortalité  à  un  certain 
sauvage ,  et  la  lui  avait  donnée  dans  un  petit  paquet, 
en  lui  défendant  de  l'ouvrir ,  sous  peine  de  perdre 
un  don  si  précieux. 

»  Le  père  Bouchet ,  dans  sa  lettre  à  l'évêque 
d'Avranches ,  donne  les  détails  les  plus  curieux 

X4 


328  Notes 

sur  les  rapports  des  fables  indiennes ,  avec  les  prin- 
cipales vérités  de  notre  religion,  et  les  traditions 
de  l'Ecriture  :  les  mémoires  de  la  société  Anglaise 
de  Calcutta  ,  maintenant,  sous  presse  ,  confirment 
tout  ce  que  dit  ici  le  savant  missionnaire  Français. 

»  La  plupart  des  Indiens  assurent  que  ce  grand 
nombre  de  divinités  qu'ils  adorent  aujourd'hui,  ne 
sont  que  des  dieux  subalternes  et  soumis  au  sou- 
verain Être,  qui  est  également  le  Seigneur  des 
dieux  et  des  hommes.  Ce  grand  Dieu,  disent-ils, 
est  infiniment  élevé  au-dessus  de  tous  les  êtres  ;  et 
cette  distance  infinie  empêchait  qu'il  eût  aucun 
commerce  avec  de  faibles  créatures.  Quelle  pro- 
portion en  effet ,  continuent-ils ,  entre  un  être 
infiniment  parfait  et  des  êtres  créés ,  remplis ,  comme 
nous  ,  d'imperfections  et  de  faiblesses  ?  C'est  pour 
cela  même,  selon  eux,  que Parabaravastou ,  c'est- 
à-dire  ,  le  Dieu  suprême ,  a  créé  trois  dieux  infé- 
rieurs ;  savoir  :  Bruina ,  Wishnou  ,  et  Routren.  Il 
a  donné  au  premier  la  puissance  de  créer  ;  au 
second ,  le  pouvoir  de  conserver  j  et  au  troisième , 
le  droit  de  détruire. 

s>  Mais  ces  trois  dieux  qu'adorent  les  Indiens, 
sont,  au  sentiment  de  leurs  savans,les  enfans  d'une 
femme  qu'ils  appellent  Parachatti ,  c'est-à-dire ,  la 
Puissance  suprême.  Si  l'on  réduisait  cette  fable  à  ce 
qu'elle  était  dans  son  origine,  on  y  découvrirait  aisé- 
ment la  vérité ,  toute  obscurcie  qu'elle  est  par  les 
idées  ridicules  que  l'esprit  de  mensonge  y  a  ajoutées. 


ET      ËCLAIRCISSEMENS.       Ù2[) 

»  Les  premiers  Indiens  ne  voulaient  dire  autre 
chose,  sinon  que  tout  ce  qui  se  fait  dans  le  monde, 
soit  par  la  création  qu'ils  attribuent  à  Bruina  ,  soit 
par  la  conservation  qui  est  le  partage  de  Wishnou , 
soit  enfin  par  lesdifférens  changemens  qui  sout  l'ou- 
vrage de  Routren,  vient  uniquement  de  la  puissance 
absolue  du  Parabaraïastou,  ou  du  Dieu  suprême. 
Ces  esprits  charnels  ont  fait  ensuite  une  femme  de 
leur  Parachatti ,  et  lui  ont  donné  trois  enfans , 
qui  ne  sont  que  les  principaux  effets  de  la  toute- 
puissance.  En  effet,  Chatti  ,  en  langue  indienne, 
signirle  puissance,  et  Para,  suprême  ou  absolue. 

»  Cette  idée  qu'ont  les  Indiens  d'un  être  infi- 
niment supérieur  aux  autres  divinités,  marque  au 
moins  que  leurs  anciens  n'adoraient  effectivement 
qu'un  Dieu, et  que  le  polythéisme  ne  s'est  introduit 
parmi  eux  que  de  la  manière  dont  il  s'est  répandu 
dans  tous  les  pays  idolâtres. 

»  Je  ne  prétends  pas,  Monseigneur,  que  cette 
première  connaissance  prouve  d'une  manière  bien 
évidente  le  commerce  des  Indiens  avec  les  Egyptiens 
ou  avec  les  Juifs.  Je  sais  que,  sans  un  tel  secours  , 
l'auteur  de  la  nature  a  gravé  cette  vérité  fonda- 
mentale dans  l'esprit  de  tous  les  hommes,  et  qu'elle 
ne  s'altère  chez  eux  que  par  le  dérèglement  et  la 
corruption  de  leur  cœur.  C'est  pour  la  même  raison 
que  je  ne  vous  dis  rien  de  ce  que  les  Indiens  ont 
pensé  sur  l'immortalité  de  nos  âmes,  et  sur  plusieurs 
autres  vérités  semblables. 


33o  Notes 

»  Je  m'imagine  cependant  que  vous  ne  serez 
pas  fâché  de  savoir  comment  nos  Indiens  trouvent 
expliquée  ,  dans  leurs  auteurs ,  la  ressemblance  de 
l'homme  avec  le  souverain  Etre.  Voici  ce  qu'un 
savant  Brame  m'a  assuré  avoir  tiré.,  sur  ce  sujet, 
d'un  de  leurs  plus  anciens  livres.  Imaginez-vous , 
dit  cet  auteur ,  un  million  de  grands  vases  tous 
remplis  d'eau,  sur  lesquels  le  soleil  répand  les 
rayons  de  sa  lumière  :  ce  bel  astre,  quoique  unique, 
se  multiplie  en  quelque  sorte  et  se  peint  tout 
entier,  en  un  moment,  dans  chacun  de  ces  vases 5 
on  en  voit  par-tout  une  image  très-ressemblante. 
Nos  corps  sont  ces  vases  remplis  d'eau  ;  le  soleil 
est  la  figure  du  souverain  Etre  ;  et  l'image  du 
soleil ,  peinte  dans  chacun  de  ces  vases ,  nous 
représente  assez  naturellement  notre  ame  créée  à 
la  ressemblance  de  Dieu  même. 

»  Je  passe ,  Monseigneur ,  à  quelques  traits  plus 
marqués  et  plus  propres  à  satisfaire  un  discernement 
aussi  exquis  que  le  vôtre  :  trouvez  bon  que  je  vous 
raconte  ici  simplement  les  choses  telles  que  je  les 
ai  apprises  ;  il  me  serait  fort  inutile ,  en  écrivant 
à  un  aussi  savant  prélat  que  vous ,  d'y  mêler  mes 
réflexions  particulières. 

»  Les  Indiens,  comme  j'ai  eu  l'honneur  de  vous 
le  dire ,  croient  que  Bruina  est  celui  des  trois  dieux 
subalternes ,  qui  a  reçu  du  Dieu  suprême  la  puis- 
sance de  créer.  Ce  fut  donc  Bruina  qui  créa  le 
premier  homme  :    mais  ce  qui  fait  à  mon  sujet, 


ET      ÉCLAIRCISSEMENS.        33 1 

c'est  que  Bruina  forma  l'homme  du  limon  de  la 
terre  encore  toute  récente  :  il  eut ,  à  la  vérité , 
quelque  peine  à  finir  son  ouvrage  ;  il  y  revint  à 
plusieurs  fois ,  et  ce  ne  fut  qu'à  la  troisième  ten- 
tative que  ses  mesures  se  trouvèrent  justes.  La  fable 
a  ajouté  cette  dernière  circonstance  à  la  vérité  ; 
et  il  n'est  pas  surprenant  qu'un  dieu  du  second 
ordre  ait  eu  besoin  d'apprentissage  pour  créer 
l'homme  dans  la  parfaite  proportion  de  toutes  les 
parties  où  nous  le  voyons.  Mais  si  les  Indiens  s'en 
étaient  tenus  à  ce  que  la  nature,  et  probablement 
le  commerce  des  Juifs  ,  leur  avaient  enseigné  de 
l'unité  de  Dieu,  ils  se  seraient  aussi  contentés  de 
ce  qu'ils  avaient  appris  par  la  même  voie  de  la 
création  de  l'homme  5  ils  se  seraient  bornés  à 
dire  ,  comme  ils  font  après  l'Ecriture  sainte  ,  que 
l'homme  fut  formé  du  limon  de  la  terre  toute 
nouvellement  sortie  des  mains  du  Créateur. 

»  Ce  n'est  pas  tout ,  Monseigneur  5  l'homme  une 
fois  créé  par  Bruina,  avec  la  peine  dont  je  vous 
ai  parlé  ,  le  nouveau  créateur  fut  d'autant  plus 
charmé  de  sa  créature ,  qu'elle  lui  avait  plus  coûté 
à  perfectionuer.  Il  s'agit  maintenant  de  la  placer 
dans  une  habitation  digne  d'elle. 

»  L'Ecriture  est  magnifique  dans  la  description 
qu'elle  nous  fait  du  paradis  terrestre.  Les  Indiens 
ne  le  sont  guère  moins  dans  les  peintures  qu'ils 
nous  tracent  de  leur  Chorcam  ;  c'est,  selon  eux, 
un  jardin  de  délices  où  tous  les  fruits  se  trouvent 


532  Notes 

en  abondance  :  on  y  voit  même  un  arbre  dont  les 
fruits  communiqueraient  l'immortalité  ,  s'il  était 
permis  d'en  manger.  Il  serait  bien  étrange  que  des 
gens  qui  n'auraient  jamais  entendu  parler  du  paradis 
terrestre,  en  eussent  fait ^  sans  le  savoir,  une  pein- 
ture si  ressemblante. 

»  Ce  qu'il  y  a  de  merveilleux ,  Monseigneur , 
c'est  que  les  dieux  inférieurs  ,  qui ,  dès  la  création 
du  monde  se  multiplièrent  à  l'infini,  n'avaient  pas, 
ou  du  moins  n'étaient  pas  sûrs  d'avoir  le  privilège 
de  l'immortalité ,  dont  ils  se  seraient  cependant 
fort  accommodés.  Voici  une  histoire  que  les  Indiens 
racontent  à  cette  occasion.  Cette  histoire  ,  toute 
fabuleuse  qu'elle  est,  n'a  point  assurément  d'autre 
origine  que  la  doctrine  des  Hébreux,  et  peut-être 
même  celle  des  Chrétiens. 

»  Les  dieux ,  disent  nos  Indiens ,  tentèrent  toutes 
sortes  de  voies  pour  parvenir  à  l'immortalité.  A 
force  de  chercher,  ils  s'avisèrent  d'avoir  recours  à 
l'arbre  de  vie  qui  était  dans  le  Chorcam.  Ce  moyen 
leur  réussit ,  et  en  mangeant  de  temps  en  temps 
des  fruits  de  cet  arbre,  ils  se  conservèrent  le  précieux 
trésor  qu'ils  ont  tant  d'intérêt  de  ne  pas  perdre. 
Un  fameux  serpent  nommé  Cheien ,  s'apperçut  que 
l'arbre  de  vie  avait  été  découvert  par  les  dieux  du 
second  ordre  ;  comme  apparemment  on  avait  confié 
à  ses  soins  la  garde  de  cet  arbre,  il  conçut  une  si 
grande  colère  de  la  surprise  qu'on  lui  avait  faite  , 
qu'il  répandit  sur-le-champ  une  grande  quantité 


ET      É  C  L  A  I  R  C  I  S  S  E  M   E  N  S.        333 

de  poison  :  toute  la  terre  s'en  ressentit,  et  pas  un 
homme  ne  devait  échapper  aux  atteintes  de  ce 
poison  mortel  ;  mais  le  dieu  Chiven  eut  pitié  de 
la  nature  humaine  ;  il  parut  sous  la  forme  d'un 
homme  ,  et  avala  sans  façon  tout  le  venin  dont  le 
malicieux  serpent  avait  infecté  l'univers. 

»  Vous  voyez,  Monseigneur,  qu'à  mesure  que 
nous  avançons  ,  les  choses  s'éclaircissent  toujours 
un  peu.  Ayez  la  patience  d'écouter  une  nouvelle 
fable  que  je  vais  vous  raconter  ;  car  certainement 
je  me  tromperais  si  je  m'engageais  à  vous  dire 
quelque  chose  de  plus  sérieux  :  vous  n'aurez  pas 
de  peine  à  y  démêler  l'histoire  du  déluge  ,  et  les 
principales  circonstances  que  nous  en  rapporte 
l'Écriture. 

»  Le  Dieu  Routren  (  c'est  le  grand  destructeur 
des  êtres  créés)  prit  un  jour  la  résolution  de  noyer 
tous  les  hommes ,  dont  il  prétendait  avoir  lieu  de 
n'être  pas  content.  Son  dessein  ne  put  être  si  secret, 
qu'il  ne  fut  pressenti  par  Wishnou ,  conservateur 
des  créatures.  Vous  verrez,  Monseigneur,  qu'elles 
lui  eurent ,  dans  cette  rencontre  ,  une  obligation 
bien  essentielle.  Il  découvrit  donc  précisément  le 
jour  auquel  le  déluge  devait  arriver.  Son  pouvoir 
ne  s'étendait  pas  jusqu'à  suspendre  l'exécution  des 
projets  du  dieu  Routren  ;  mais  aussi  sa  qualité  de 
dieu  conservateur  des  choses  créées  lui  donnait 
droit  d'en  empêcher,  s'il  y  avait  moyen,  l'effet  le 
plus  pernicieux  -y  et  voici  la  manière  dont  il  s'y  prit. 


534  Notes 

»  Il  apparut  un  jour  à  Sattiavarti  son  grand 
confident ,  et  l'avertit  en  secret  qu'il  y  aurait  bientôt 
un  déluge  universel ,  que  la  terre  serait  inondée  , 
et  que  Routren  ne  prétendait  rien  moins  que  d'y 
faire  périr  tous  les  hommes  et  tous  les  animaux  ; 
il  l'assura  cependant  qu'il  n'y  avait  rien  à  craindre 
pour  lui,  et  qu'en  dépit  de  Routren,  il  trouverait 
bien  moyen  de  le  conserver,  et  de  se  ménager  à 
soi-même  ce  qui  lui  serait  nécessaire  pour  repeupler 
le  monde.  Son  dessein  était  de  faire  paraître  une 
barque  merveilleuse  au  moment  que  Routren  s'y 
attendrait  le  moins  ,  d'y  enfermer  une  bonne  pro- 
vision d'au  moins  huit  cent  quarante  millions 
d'ames  et  de  semences  d'êtres.  Il  fallait  au  reste 
que  Sattiavarti  se  trouvât,  au  temps  du  déluge  , 
sur  une  certaine  montagne  fort  haute  ,  qu'il  eut 
soin  de  lui  faire  bien  reconnaître.  Quelque  temps 
après,  Sattiavarti ,  comme  on  le  lui  avait  prédit, 
apperçut  une  multitude  infinie  de  nuages  qui 
s'assemblaient  :  il  vit  avec  tranquillité  l'orage  se 
former  sur  la  tête  des  hommes  coupables  ;  il  tomba 
du  ciel  la  plus  horrible  pluie  qu'on  vit  jamais.  Les 
rivières  s'enflèrent  et  se  répandirent  avec  rapidité 
sur  toute  la  surface  de  la  terre;  la  mer  franchit 
ses  bornes ,  et  se  mêlant  avec  les  fleuves  débordés , 
couvrit  en  peu  de  temps  les  montagnes  les  plus 
élevées  :  arbres  ,  animaux  ,  hommes  ,  villes  , 
royaumes,  tout  fut  submergé  3  tous  les  êtres  animés 
périrent  et  furent  détruits. 


ET      É  C  L  À  I  R  C  I  S  S  E  M  E  N  S.        335 

»  Cependant  Sattiavarti ',  avec  quelques-uns  de 
ses  pénitens  ,  s'était  retiré  sur  la  montagne  ;  il  y 
attendait  le  secours  dont  le  dieu  l'avait  assuré  :  il 
ne  laissa  pas  d'avoir  quelques  momens  de  frayeur. 
L'eau  qui  prenait  toujours  de  nouvelles  forces,  et 
qui  s'approchait  insensiblement  de  sa  retraite ,  lui 
donnait  de  temps  en  temps  de  terribles  alarmes  : 
mais  dans  l'instant  qu'il  se  croyait  perdu ,  il  vit 
paraître  la  barque  qui  devait  le  sauver  ;  il  y  entra 
incontinent  avec  les  dévots  de  sa  suite  :  les  huit 
cent  quarante  millions  d'ames  et  de  semences 
d'êtres  s'y  trouvèrent  renfermées. 

»  La  difficulté  était  de  conduire  la  barque  et  de 
la  soutenir  contre  l'impétuosité  des  flots  qui  étaient 
dans  une  furieuse  agitation.  Le  dieu  Wishnou  eut 
soin  d'y  pourvoir,  car  sur-le-champ  il  se  fit  poisson, 
et  il  se  servit  de  sa  queue  comme  d'un  gouvernail 
pour  diriger  le  vaisseau.  Le  dieu  poisson  et  pilote 
fit  une  manœuvre  si  habile ,  que  Sattiavarti  attendit 
fort  en  repos  dans  son  asile  ,  que  les  eaux  s'écou- 
lassent de  dessus  la  face  de  la  terre. 

»  La  chose  est  claire  ,  comme  vous  voyez , 
Monseigneur,  et  il  ne  faut  pas  être  bien  pénétrant 
pour  appercevoir  dans  ce  récit  mêlé  de  fables  et 
des  plus  bizarres  imaginations  ,  ce  que  les  livres 
sacrés  nous  apprennent  du  déluge,  de  l'arche  et  de 
la  conservation  de  Noé  avec  sa  famille. 

»  Nos  Indiens  n'en  sont  pas  demeurés  là  ;  et 
après  avoir  défiguré  Noé  souslenomdejata'tu'tfr/i, 


336  Notes 

ils  pourraient  bien  avoir  mis  sur  le  compte  de 
Bruma  les  aventures  les  plus  singulières  de 
l'histoire  d'Abraham.  En  voici  quelques  traits  , 
Monseigneur,  qui  me  paraissent  fort  ressemblans. 

»  La  conformité  du  nom  pourrait  d'abord 
appuyer  mes  conjectures  ;  il  est  visible  que  de 
Bruma  à  Abraham  il  n'y  a  pas  beaucoup  de  chemin 
à  faire  ;  et  il  serait  à  souhaiter  que  nos  savans,  en 
matière  d'étymologies  ,  n'en  eussent  point  adopté 
de  moins  raisonnables  et  de  plus  forcées. 

»  Ce  Bruina ,  dont  le  nom  est  si  semblable  à 
celui  d'Abraham ,  était  marié  à  une  femme  que 
tous  les  Indiens  nomment  Sarasvadi.  Vous  jugerez , 
Monseigneur ,  du  poids  que  le  nom  de  cette  femme 
ajoute  à  ma  première  conjecture.  Les  deux  der- 
nières syllabes  du  mot  Sarasvadi  sont ,  dans  la 
langue  indienne  ,  une  terminaison  honorifique  ; 
ainsi  vadi  répond  assez  bien  à  notre  mot  français  , 
madame.  Cette  terminaison  se  trouve  dans  plusieurs 
noms  de  femmes  distinguées  :  par  exemple  ,  dans 
celui  de  Parvadi ,  femme  de  Routren;  il  est  dès- 
lors  évident  que  les  deux  premières  syllabes  du 
mot  Sarasvadi ,  qui  font  proprement  le  nom  tout 
entier  de  la  femme  de  Bruma,  se  réduisent  à  Sara, 
qui  est  le  nom  de  Sara ,  femme  d'Abraham. 

»  Il  y  a  cependant  quelque  chose  de  plus  sin- 
gulier 5  Bruma ,  chez  les  Indiens ,  comme  Abraham 
chez  les  Juifs ,  a  été  le  chef  de  plusieurs  castes  ou 
tribus  différentes.  Les  deux  peuples  se  rencontrent 

même 


ET       Ë   C  L  A  I  R   C   I   S   S  E   M   E  N   S.         33/ 

même  fort  juste  sur  le  uombre  de  ces  tribus.  A 
Tichirapali ,  où  est  maintenant  le  plus  fameux 
temple  de  l'Iude,  on  célèbre  tous  les  ans  une  fête, 
dans  laquelle  un  vénérable  vieillard  mène  devant 
soi  douze  enfans  qui  représentent ,  disent  les 
Indiens,  les  douze  chefs  des  principales  castes.  Il 
est  vrai  que  quelques  docteurs  croient  que  ce 
vieillard  tient ,  dans  cette  cérémonie ,  la  place  de 
Wishnou  ;  mais  ce  n'est  pas  l'opinion  commune 
des  savans  ni  du  peuple,  qui  disent  communément 
que  Brwna  est  le  chef  de  toutes  les  tribus. 

»  Quoi  qu'il  en  soit,  Monseigneur,  je  ne  crois 
pas  que,  pour  reconnaître  dans  la  doctrine  des 
Indiens  celle  des  anciens  Hébreux,  il  soit  nécessaire 
que  tout  se  rencontre  parfaitement  conforme  de 
part  et  d'autre.  Les  Indiens  partagent  souvent  à 
différentes  personnes  ,  ce  que  l'Ecriture  nous 
raconte  d'une  seule ,  ou  bien  rassemblent  dans 
une  seule  ce  que  l'Ecriture  divise  dans  plusieurs  : 
mais  cette  différence  ,  bien  loin  de  détruire 
nos  conjectures,  doit  servir,  ce  me  semble,  à 
les  appuyer  ;  et  je  crois  qu'une  ressemblance 
trop  affectée  ne  serait  bonne  qu'à  les  rendre 
suspectes. 

»  Cela  supposé ,  Monseigneur ,  je  continue  à 
vous  raconter  ce  que  les  Indiens  ont  tiré  de  l'his- 
toire d'Abraham  ,  soit  qu'ils  l'attribuent  à  Brimia, 
soit  qu'ils  en  fassent  honneur  à  quelqu'autre  de 
leurs  dieux  ou  de  leurs  héros. 

1.  Y 


333  Notes 

»  Les  Indiens  honorent  la  mémoire  d'un  de 
leurs  pénitens ,  qui ,  comme  le  patriarche  Abraham , 
se  mit  en  devoir  de  sacrifier  son  fils  à  un  des  dieux 
du  pays.  Ce  dieu  lui  avait  demandé  cette  victime  ; 
mais  il  se  contenta  de  la  bonne  volonté  du  père  , 
et  ne  souffrit  pas  qu'il  en  vînt  jusqu'à  l'exécution. 
Il  y  en  a  pourtant  qui  disent  que  l'enfant  fut  mis 
à  mort,  mais  que  ce  dieu  le  ressuscita. 

»  J'ai  trouvé  une  coutume  qui  m'a  surpris ,  dans 
une  des  castes  qui  sont  aux  Indes  ,  c'est  celle  qu'on 
nomme  la  caste  des  voleurs.  IS'allez  pas  croire , 
Monseigneur ,  que  parce  qu'il  y  a  parmi  ces  peuples 
une  tribu  entière  de  voleurs ,  tous  ceux  qui  font  cet 
honorable  métier  ,  soient  rassemblés  dans  un  corps 
particulier  ,  et  qu'ils  aient  pour  voler  un  privilège  à 
l'exclusion  de  tout  autre  ;  cela  veut  dire  seulement 
que  tous  les  Indiens  de  cette  caste  volent  effecti- 
vement avec  une  extrême  licence;  mais  par  malheur 
ils  ne  sont  pas  les  seuls  dont  il  faille  se  défier. 

»  Après  cet  éclaircissement  qui  m'a  paru  néces- 
saire ,  je  reviens  à  mon  histoire.  J'ai  donc  trouvé 
que  dans  une  caste ,  on  garde  la  cérémonie  de  la 
circoncision  ;  mais  elle  ne  se  fait  pas  dès  l'enfance , 
c'est  environ  à  l'âge  de  vingt  ans  ;  tous  même  n'y 
sont  pas  sujets  ,  et  il  n'y  a  que  les  principaux  de 
la  caste  qui  s'y  soumettent  :  cet  usage  est  fort 
ancien  ,  et  il  serait  difficile  de  découvrir  d'où  leur 
est  venue  cette  coutume  ,  au  milieu  d'un  peuple 
entièrement  idolâtre. 


ET      É  C  L  A  I   R  C   I   S   S  E  M  E  N   S.        33<} 

»  Vous  avez  vu  ,  Monseigneur  ,  l'histoire  du 
déluge  et  deNoédans  Wishnou  et  dans  Sattiavarti; 
celle  d'Abraham  dans  Bruina  et  dans  Wishnou  ; 
vous  verrez  encore  avec  plaisir  celle  de  Moïse 
dans  les  mêmes  dieux ,  et  je  suis  persuadé  que 
vous  la  trouverez  encore  moins  altérée  que  les 
précédentes. 

»  Rien  ne  me  paraît  plus  ressemblant  à  Moïse 
que  le  Wishnou  des  Indiens  ,  métamorphosé  en 
Crichnen  ;  car  d'abord  Crichnen ,  en  langue 
indienne  ,  signifie  Noir  ■  c'est  pour  faire  entendre 
que  Crichnen  est  venu  d'un  pays  où  les  habitans 
sont  de  cette  couleur  :  les  Indiens  ajoutent  qu'un 
des  plus  proches  parens  de  Crichnen  fut  exposé  , 
dès  son  enfance  ,  dans  un  petit  berceau  sur  une 
grande  rivière ,  où  il  fut  daus  un  danger  évident 
de  périr  :  on  l'en  tira ,  et  comme  c'était  un  fort 
bel  enfant,  on  l'apporta  à  une  grande  princesse, 
qui  le  fit  nourrir  avec  sein,  et  qui  se  chargea 
ensuite  de  son  éducation. 

»  Je  ne  sais  pourquoi  les  Indiens  se  sont  avisés 
d'appliquer  cet  événement  à  un  des  parens  de 
Crichnen  plutôt  qu'à  Crichnen  même.  Que  faire 
à  cela  ,  Monseigneur  ?  il  faut  bien  vous  dire  les 
choses  telles  qu'elles  sont,  et  pour  rendre  les 
aventures  plus  ressemblantes  ,  je  n'irai  pas  vous 
déguiser  la  vérité.  Ce  ne  fut  donc  point  Crichnen, 
mais  un  de  ses  parens  qui  fut  élevé  au  palais  d'une 
grande  princesse   :  en  cela  la  comparaison  avec 

Y  2 


340  Notes 

Moïse  se  trouve  défectueuse  ;  voici  de  quoi  réparer 

un  peu  ce  défaut. 

»  Dès  que  Crichnen  fut  né  ,  on  l'exposa  aussi 
sur  un  grand  fleuve  ,  afin  de  le  soustraire  à  la 
colère  du  roi  qui  attendait  le  moment  de  sa  nais- 
sance pour  le  faire  mourir  :  le  fleuve  s'entr'ouvrit 
par  respect ,  et  ne  voulut  pas  incommoder  de  ses 
eaux  un  dépôt  si  précieux;  on  retira  l'enfant  de 
cet  endroit  périlleux ,  et  il  fut  élevé  parmi  des 
bergers  ;  il  se  maria  dans  la  suite  avec  les  filles 
de  ces  bergers ,  et  il  garda  long-temps  les  troupeaux 
de  ses  beaux-pères.  Il  se  distingua  bientôt  parmi 
tous  ses  compagnons  ,  qui  le  choisirent  pour  leur 
chef.  Il  fit  alors  des  choses  merveilleuses  en  faveur 
des  troupeaux  et  de  ceux  qui  les  gardaient  5  il  fit 
mourir  le  roi  qui  leur  avait  déclaré  une  cruelle 
guerre;  il  fut  poursuivi  par  ses  ennemis,  et  comme 
il  ne  se  trouva  pas  en  état  de  leur  résister  ,  il  se 
retira  vers  la  mer  ;  elle  lui  ouvrit  un  chemin  à 
travers  son  sein ,  dans  lequel  elle  enveloppa  ceux 
qui  le  poursuivaient  :  ce  fut  par  ce  moyen  qu'il 
échappa  aux  tourmens  qu'on  lui  préparait. 

»  Qui  pourrait  douter  après  cela,  Monseigneur, 
que  les  Indiens  n'aient  connu  Moïse ,  sous  le  nom  de 
Wishnou  métamorphosé  en  Criclmenl  Mais  à  la  con- 
naissance de  ce  fameux  conducteur  du  peuple  de  Dieu, 
ils  ont  joint  celle  deplusieurs  coutumes  qu'il  a  décrites 
dans  ses  livres,  et  plusieurs  lois  qu'il  a  publiées, 
et  dont  l'observation  s'est  conservée  après  lui. 


ET      ÉCLAIRCISSEMENS.        34 1 

»  Parmi  ces  coutumes ,  que  les  Indiens  ne 
peuvent  avoir  tirées  que  des  Juifs,  et  qui  persé- 
vèrent encore  aujourd'hui  dans  le  pays  ,  je  compte, 
Monseigneur,  les  bains  fréquens,  les  purifications, 
une  horreur  extrême  pour  les  cadavres,  par  l'attou. 
chement  desquels  ils  se  croient  souillés  ;  l'ordre 
différent  et  la  distinction  des  castes  ,  la  loi  invio- 
lable qui  défend  les  mariages  hors  de  sa  tribu  ou 
de  sa  caste  particulière.  Je  ne  finirais  point, 
Monseigneur ,  si  je  voulais  épuiser  ce  détail  :  je 
m'attache  à  quelques  remarques  qui  ne  sont  pas 
tout-à-fait  si  communes  dans  les  livres  des  savans. 

»  J'ai  connu  un  Brame  très-habile  parmi  les 
Indiens,  qui  m'a  raconté  l'histoire  suivante,  dont 
il  ne  comprenait  pas  lui-même  le  sens ,  tandis 
qu'il  est  demeuré  dans  les  ténèbres  de  l'idolâtrie. 
Les  Indiens  font  un  sacrifice  nommé  Ekiam  (c'est 
le  plus  célèbre  de  tous  ceux  qui  se  font  aux  Indes); 
on  y  sacrifie  un  mouton  ;  on  y  récite  une  espèce 
de  prière  ,  dans  laquelle  on  dit  à  haute  voix  ces 
paroles  :  Quand  sera-ce  que  le  Sauveur  naîtra  l 
Quand  sera-ce  que  le  Rédempteur  paraîtra  ï 

»  Ce  sacrifice  d'un  mouton  me  paraît  avoir 
beaucoup  de  rapport  avec  celui  de  l'agneau  Pascal; 
car  il  faut  remarquer  sur  cela  ,  Monseigneur,  que, 
comme  les  Juifs  étaient  tous  obligés  de  manger 
leur  part  de  la  victime  ,  aussi  les  Brames,  quoiqu'ils 
ne  puissent  manger  de  viande,  sont  cependant 
dispensés  de  leur  abstinence  au  jour  du  sacrifice 

Y  3 


3/l2  Notes 

de  VEkiam,  et  sont  obligés  par  la  loi  de  manger 
du  mouton  qu'on  immole  et  que  les  Brames  par- 
tagent entr'eux. 

»  Plusieurs  Indiens  adorent  le  feu  :  leurs  dieux 
même  ont  immolé  des  victimes  à  cet  élément  ;  il 
y  a  un  précepte  particulier  pour  le  sacrifice  d'Oman, 
par  lequel  il  est  ordonné  de  conserver  toujours  le 
feu  et  de  ne  le  laisser  jamais  éteindre  :  celui  qui 
assiste  à  l'Ekiam,  doit,  tous  les  matins  et  tous  les 
soirs ,  mettre  du  bois  au  feu  pour  l'entretenir.  Ce 
soin  scrupuleux  répond  assez  juste  au  comman- 
dement porté  dans  le  Lévitique,  c.  vj  ,  v.  12  et  i2>. 
Jgnis  in  aliare  semper  ardebit  ,  quem  nntriet 
sacerdos,  subjiciens  ligna  manè  per  singulos  dies. 
Les  Indiens  ont  fait  quelque  chose  de  plus  en  considé- 
ration du  feu ,  ils  se  précipitent  eux-mêmes  au  milieu 
des  flammes.  Vous  jugerez  commemoi,  Monseigneur, 
qu'ils  auraient  beaucoup  mieux  fait  de  ne  point 
ajouter  cette  cruelle  cérémonie  à  ce  que  les  Juifs 
leur  avaient  appris  sur  cette  matière. 

»  Les  Indiens  ont  encore  une  fort  grande  idée 
des  serpens  3  ils  croient  que  ces  animaux  ont 
quelque  chose  de  divin ,  et  que  leur  vue  porte 
bonheur;  ainsi,  plusieurs  adorent  les  serpens,  et 
leur  rendent  les  plus  profonds  respects  :  mais  ces 
animaux ,  peu  reconuaissans ,  ne  laissent  pas  de 
mordre  cruellement  leurs  adorateurs.  Si  le  serpent 
d'airain  que  Moïse  montra  au  peuple  de  Dieu  ,  et 
qui  guérissait  par  sa  seule  vue ,  eût  été  aussi  cruel 


ET      ÉCLÀIRCISSEMENS.        ?>45 

que   les  serpens  animes  des  Indes,  je  doute  fort 
que  les  Juifs  eussent  jamais  été  tentés  de  l'adorer. 

i>  Ajoutons  enfin,  Monseigneur,  la  charité  que 
les  Indiens  ont  pour  leurs  esclaves  :  ils  les  traitent 
presque  comme  leurs  propres  enfans  ;  ils  ont  grand 
soin  de  les  bien  élever  ;  ils  les  pourvoient  de  tout 
libéralement;  rien  ne  leur  manque  ,  soit  pour  leur 
vêtement,  soit  pour  la  nourriture  5  ils  les  marient, 
et  presque  toujours  ils  leur  rendent  la  liberté.  Ne 
semble-t-il  pas  que  ce  soit  aux  Indiens ,  comme 
aux  Israélites ,  que  Moïse  ait  adressé  sur  cet 
article ,  les  préceptes  que  nous  lisons  dans  le 
Lévitique  ? 

»  Quelle  apparence  y  a-t-il  donc,  Monseigneur, 
que  les  Indiens  n'aient  pas  eu  autrefois  quelque 
connaissance  de  la  loi  de  Moïse  ?  Ce  qu'ils  disent 
encore  de  leur  loi  et  de  Bruina  leur  législateur  , 
détruit,  ce  me  semble,  d'une  manière  évidente, 
ce  qui  pourrait  rester  de  doute  sur  cette  matière. 

»  Bruma  a  donné  la  loi  aux  hommes.  C'est  ce 
Vedam  ou  livre  de  la  loi  que  les  Indiens  regardent 
comme  infaillible  :  c'est,  selon  eux,  la  pure  parole 
de  Dieu  dictée  par  VAbadam ,  c'est-à-dire  ,  par 
celui  qui  ne  peut  se  tromper  et  qui  dit  essentielle- 
ment la  vérité.  Le  Vedam  ou  la  loi  des  Indiens 
est  divisée  en  quatre  parties  :  mais  au  sentiment 
de  plusieurs  doctes  Indiens ,  il  y  en  avait  ancien- 
nement une  cinquième  qui  a  péri  par  l'injure  des 
temps ,  et  qu'il  a  été  impossible  de  recouvrer. 

Y  4 


344  Notes 

»  Les  Indiens  ont  une  estime  inconcevable  pour 
la  loi  qu'ils  ont  reçue  de  leur  Bruina.  Le  profond 
respect  avec  lequel  ils  l'entendent  prononcer ,  le 
choix  des  personnes  propres  à. en  faire  la  lecture, 
les  préparatifs  qu'on  doit  y  apporter ,  cent  autres 
circonstances  semblables  ,  sont  parfaitement  con- 
formes à  ce  que  nous  savons  des  Juifs ,  par  rapport 
à  la  loi  sainte ,  et  à  Moïse  qui  la  leur  a  annoncée. 

»  Le  malheur  est ,  Monseigneur,  que  le  respect 
des  Indiens  pour  leur  loi  va  jusqu'à  nous  en  faire 
un  mystère  impénétrable  ;  j'en  ai  cependant  assez 
appris  par  quelques  docteurs ,  pour  vous  faire  voir 
que  les  livres  de  la  loi  du  prétendu  Bruina  sont 
une  imitation  du  Pentateuque  de  Moïse. 

»  La  première  partie  du  Vedam,  qu'ils  appellent 
Irroucouvedam ,  traite  de  la  première  cause  et  de 
la  manière  dont  le  monde  a  été  créé.  Ce  qu'ils 
m'en  ont  dit  de  plus  singulier,  par  rapport  à  notre 
sujet ,  c'est  qu'au  commencement  il  n'y  avait  que 
Dieu  et  l'eau ,  et  que  Dieu  était  porté  sur  les  eaux. 
La  ressemblance  de  ce  trait  avec  le  premier  cha- 
pitre de  la  Genèse,  n'est  pas  difficile  à  remarquer. 

»  J'ai  appris  de  plusieurs  Brames,  que  dans  le 
troisième  livre,  qu'ils  nomment  Samavedam ,  il  y 
a  quantité  de  préceptes  de  morale.  Cet  ensei- 
gnement m'a  paru  avoir  beaucoup  de  rapport  avec 
les  préceptes  moraux  répandus  dans  l'Exode. 

»  Le  quatrième  livre ,  qu'ils  appellent  Adara- 
navedam,  contient   les   différens   sacrifices  qu'on 


ET      ECLAIRCISSEMENS.        345 

doit  offrir,  les  qualités  requises  dans  les  victimes, 
la  manière  de  bâtir  les  temples ,  et  les  diverses 
fêtes  que  l'on  doit  célébrer.  Ce  peut  être  là,  sans 
trop  deviner,  une  idée  prise  sur  les  livres  du 
Lévitique  et  du  Deutéronome. 

»  Enfin,  Monseigneur,  de  peur  qu'il  ne  manque 
quelque  chose  au  parallèle  ,  comme  ce  fut  sur  la 
fameuse  montagne  de  Sinaï  que  Moïse  reçut  la  loi; 
ce  fut  aussi  sur  la  célèbre  montagne  de  Al  ahaine  rou, 
que  Bruina  se  trouva  avec  le  Vedam  des  Indiens. 
Cette  montagne  des  Indes  est  celle  que  les  Grecs 
ont  appelée  Meros ,  où  ils  disent  que  Bacchus  est 
né  ,  et  qui  a  été  le  séjour  des  dieux.  Les  Indiens 
disent  encore  aujourd'hui  que  cette  montagne  est 
l'endroit  où  sont  placés  leurs  Chorchams  ou  les 
différens  paradis  qu'ils  reconnaissent. 

»  N'est- il  pas  juste  ,  Monseigneur,  qu'après 
avoir  parlé  assez  long-temps  de  Moïse  et  de  la  loi , 
nous  disions  aussi  quelques  mots  de  Marie,  sœur 
de  ce  grand  prophète  ?  Je  me  trompe  beaucoup , 
ou  son  histoire  n'a  pas  été  tout-à-fait  inconnue  à 
nos  Indiens. 

»  L'Ecriture  nous  dit  de  Marie,  qu'après  le 
passage  miraculeux  de  la  mer  Rouge ,  elle  assembla 
les  femmes  Israélites  ;  elle  prit  des  instrumens  de 
musique  ,  et  se  mit  à  danser  avec  ses  compagnes 
et  à  chanter  les  louanges  du  Tout-Puissant.  Voici 
un  trait  assez  semblable  que  les  Indiens  racontent 
de   leur  fameuse  Lakeoumi.  Cette  femme,  aussi 


Z/^6  Notes 

bien  que  Marie ,  sœur  de  Moïse  ,  sortit  de  la  mer 

par  une  espèce  de  miracle.  Elle  ne  fut  pas  plutôt 

échappée    au  danger  où    elle  avait  été  de  périr , 

qu'elle  rit  un  bal  magnifique ,  dans  lequel  tous  les 

dieux  et  toutes  les  déesses  dansèrent  au  son  des 

instrumens. 

»  Il  me  serait  aisé,  Monseigneur,  en  quittant 
les  livres  de  Moïse ,  de  parcourir  les  autres  livres 
historiques  de  l'Ecriture,  et  de  trouver,  dans  la 
tradition  de  nos  Indiens  ,  de  quoi  continuer  ma 
comparaison  ;  mais  je  craindrais  qu'une  trop  grande 
exactitude  ne  vous  fatiguât  :  je  me  contenterai  de 
vous  raconter  encore  une  ou  deux  histoires  qui  m'ont 
le  plus  frappé ,  et  qui  font  le  plus  à  mon  sujet. 

»  La  première  qui  se  présente  à  moi ,  est  celle 
que  les  Indiens  débitent  sous  le  nom  d' ' Arichandiren. 
C'est  un  roi  de  l'Inde ,  fort  ancien ,  et  qui ,  au  nom 
et  à  quelques  circonstances  près ,  est ,  à  le  bien 
prendre  ,  le  Job  de  l'Ecriture. 

»  Les  dieux  se  réunirent  un  jour  dans  leur 
Chorcham,  ou,  si  nous  l'aimons  mieux,  dans  le 
paradis  des  délices.  Deuendiren,  le  dieu  de  la 
gloire ,  présidait  à  cette  illustre  assemblée  :  il  s'y 
trouva  une  foule  de  dieux  et  de  déesses  ;  les  plus 
fameux  pénitens  y  eurent  aussi  leur  place,  et  sur- 
tout les  sept  principaux  anachorètes. 

»  Après  quelques  discours  indifférens,  on  pro- 
posa cette  question  :  Si  parmi  les  hommes  il  se 
trouve    un    prince    sans     défaut  ?    Presque     tous 


et  Éclair  c  issemens.  547 
soutinrent  qu'il  n'y  en  avait  pas  un  seul  qui  ne 
fût  sujet  à  de  grands  vices  ;  et  Vichouva-moutren 
se  mit  à  la  tête  de  ce  parti  \  mais  le  célèbre 
Vachichten  prit  un  sentiment  contraire,  et  soutint 
fortement  que  le  roi  Arichandiren ,  son  disciple, 
était  un  prince  parfait.  Vichouva-moutren  ,  qui , 
du  génie  impérieux  dont  il  est ,  n'aime  pas  à  se 
voir  contredit ,  se  mit  en  grande  colère ,  et  assura 
les  dieux  qu'il  saurait  bien  leur  faire  connaître  les 
défauts  de  ce  prétendu  prince  parfait,  si  on  voulait 
le  lui  abandonner. 

»  Le  défi  fut  accepté  par  Vachichten  ;  et  l'on 
convint  que  celui  des  deux  qui  aurait  le  dessous, 
céderait  à  l'autre  tous  les  mérites  qu'il  avait  pu 
acquérir  par  une  longue  pénitence.  Le  pauvre  roi 
Arichandiren  fut  la  victime  de  cette  dispute. 
J  ichoina-moutren le  mit  à  toutes  sortes  d'épreuves; 
il  le  réduisit  à  la  plus  extrême  pauvreté  ;  il  le 
dépouilla  de  son  royaume;  il  lit  périr  le  seul  rlls 
qu'il  eût  ;  il  lui  enleva  sa  femme  Chandirandi. 

»  Malgré  tant  de  disgrâces,  le  prince  se  soutint 
toujours  dans  la  pratique  de  la  vertu  avec  une 
égalité  d'ame  dont  n'auraient  pas  été  capables  les 
dieux  mêmes  qui  l'éprouvaient  avec  si  peu  de 
ménagemens  ;  aussi  l'en  récompensèrent-ils  avec 
la  plus  grande  magnificence.  Les  dieux  l'embras- 
sèrent l'un  après  l'autre  ;  il  n'y  eut  pas  jusqu'aux 
déesses  qui  lui  firent  leurs  complimens.  On  lui 
rendit  sa  femme  et  on  ressuscita  son  fils.  Ainsi , 


348  Notes 

Vichouva-moutren  céda  ,  suivant  la  convention  , 
tous  ses  mérites  à  Vachicliten ,  qui  en  fit  présent 
au  roi  Arichandiren  ;  et  le  vaincu  alla,  fort  à 
regret ,  recommencer  une  longue  pénitence ,  pour 
faire ,  s'il  y  avait  moyen ,  bonne  provision  de 
nouveaux  mérites. 

»  La  seconde  histoire  qui  me  reste  à  vous 
raconter,  Monseigneur,  a  quelque  chose  de  plus 
funeste ,  et  ressemble  encore  mieux  à  un  trait  de 
l'histoire  de  Samson,  que  la  fable  à' Arichandiren 
ne  ressemble  à  l'histoire  de  Job. 

»  Les  Indiens  assurent  donc  que  leur  dieu 
Ranien  entreprit  un  jour  de  conquérir  Ceylan  ;  et 
voici  le  stratagème  dont  ce  conquérant,  tout  dieu 
qu'il  était,  jugea  à  propos  de  se  servir.  Il  leva  une 
armée  de  singes ,  et  leur  donna  pour  général  un 
singe  distingué,  qu'ils  nomment  Anouman  :  il  lui 
fit  envelopper  la  queue  de  plusieurs  pièces  de  toile, 
sur  lesquelles  on  versa  de  grands  vases  d'huile  ;  on 
y  mit  le  feu,  et  ce  singe  courant  par  les  campagnes, 
au  milieu  des  blés ,  des  bois ,  des  bourgades  et  des 
villes,  porta  l'incendie  par-tout  ;  il  brûla  tout  ce 
qui  se  trouva  sur  sa  route  ,  et  réduisit  en  cendres 
l'île  presque  toute  entière.  Après  une  telle  expé- 
dition, la  conquête  n'en  devait  pas  être  fort  difficile , 
et  il  n'était  pas  nécessaire  d'être  un  dieu  bien 
puissant  pour  en  venir  à  bout. 

»  Je  me  suis  peut-être  trop  arrêté,  Monseigneur, 
sur  la  conformité  de  la  doctrine  des  Indiens  avec 


ET  ÉclAïrcissemens.  Z^<) 
celle  du  peuple  de  Dieu  ;  j'en  serai  quitte  pour 
abréger  un  peu  ce  qui  me  resterait  à  vous  dire  sur 
un  second  point  que  j'étais  résolu  de  soumettre  , 
comme  le  premier ,  à  vos  lumières  et  à  votre  péné- 
tration :  je  me  bornerai  à  quelques  réflexions  assez 
courtes ,  qui  me  persuadent  que  les  Indiens  les 
plus  avancés  dans  les  terres  ont  eu  ,  dès  les 
premiers  temps  de  l'église  ,  la  connaissance  de  la. 
religion  chrétienne  ;  et  qu'eux ,  aussi  bien  que  les 
habitans  de  la  côte ,  ont  reçu  les  instructions  de 
St.  Thomas  et  des  premiers  disciples  des  apôtres. 

»  Je  commence  par  l'idée  confuse  que  les  Indiens 
conservent  encore  de  l'adorable  Trinité,  qui  leur  fut 
autrefois  prêchée.  Je  vous  ai  parlé,  Monseigneur, 
des  trois  principaux  dieux  des  Indiens  ,  Bruina , 
Wishnou  et  Routren.  La  plupart  des  Gentils  disent , 
à  la  vérité,  que  ce  sont  trois  divinités  différentes, 
et  effectivement  séparées.  Mais  plusieurs  Niani- 
gueuls ,  ou  hommes  spirituels ,  assurent  que  ces 
trois  dieux  séparés  en  apparence,  ne  font  réellement 
qu'un  seul  dieu  :  que  ce  dieu  s'appelle  Bruma 
lorsqu'il  xrée  et  qu'il  exerce  sa  toute-puissance  ; 
qu'il  s'appelle  Vichnou ,  lorsqu'il  conserve  les  êtres 
créés  ,  et  qu'il  donne  des  marques  de  sa  bonté  3  et 
qu'enfin  il  prend  le  nom  de  Routren  ,  lorsqu'il 
détruit  les  villes  ,  qu'il  châtie  les  coupables ,  et 
qu'il  fait  sentir  les  effets  de  sa  juste  colère. 

»  Il  n'y  a  que  quelques  années  qu'un  Brame 
expliquait  ainsi  ce  qu'il  concevait  de  la  fabuleuse 


35o  Notes 

Trinité  des  païens.  Il  faut ,  disait-il ,  se  représenter 
Dieu  et  ses  trois  noms  différens  qui  répondent  à 
ses  trois  principaux  attributs ,  à-peu-près  sous  l'idée 
de  ces  pyramides  triangulaires  qu'on  voit  élevées 
devant  la  porte  de  quelques  temples. 

»  Vous  jugez  bien ,  Monseigneur ,  que  je  ne 
prétends  pas  vous  dire  que  cette  imagination  des 
Indiens  réponde  fort  juste  à  la  vérité  que  les 
chrétiens  reconnaissent  ;  mais  au  moins  fait-elle 
comprendre  qu'ils  ont  eu  autrefois  des  lumières 
plus  pures  ,  et  qu'elles  se  sont  obscurcies  par  la 
difficulté  que  renferme  un  mystère  si  fort  au-dessus 
de  la  faible  raison  des  hommes. 

»  Les  fables  ont  encore  plus  de  part  dans  ce  qui 
regarde  le  mystère  de  l'Incarnation  ;  mais  du  reste , 
tous  les  Indiens  conviennent  que  Dieu  s'est  incarné 
plusieurs  fois.  Presque  tous  s'accordent  à  attribuer 
ces  incarnations  à  Wishnou  ,  le  second  dieu  de  leur 
trinité.  Et  jamais  ce  dieu  ne  s'est  incarné,  selon 
eux  ,  qu'en  qualité  de  sauveur  et  de  libérateur  des 
hommes. 

»  J'abrège,  comme  vous  le  voyez,  Monseigneur, 
autant  qu'il  m'est  possible  ,  et  je  passe  à  ce  qui 
regarde  nos  sacremens.  Les  Indiens  disent  que  le 
bain,pris  dans  certaines  rivières,  efface  entièrement 
les  péchés ,  et  que  cette  eau  mystérieuse  lave  non- 
seulement  les  corps,  mais  purifie  aussi  lésâmes  d'une 
manière  admirable.  Ne  serait-ce  point  là  un  reste  de 
l'idée  qu'on  leur  aurait  donnée  du  saint  baptême  ? 


et  Éclaircissements.  35 1 
»  Je  n'avais  rien  remarqué  sur  la  divine  Eucha- 
ristie ;  mais  un  Brame  converti  me  fit  faire  attention , 
il  y  a  quelques  années,  à  une  circonstance  assez 
considérable  pour  avoir  ici  sa  place.  Les  restes  des 
sacrifices,  et  le  riz  qu'on  distribue  à  manger  dans 
les  temples  ,  conserve,  chez  les  Indiens  ,  le  nom  de 
Prajadam.  Ce  mot  indien  signifie  en  notre  langue, 
divine  grâce  ;  et  c'est  ce  que  nous  exprimons  par 
le  terme  grec  Eucharistie. 

»  Il  y  a  quelque  chose  de  plus  marqué  sur  la 
confession  ;  et  je  crois ,  Monseigneur ,  devoir  y 
donner  un  peu  plus  d'étendue. 

»  C'est  une  espèce  de  maxime  parmi  les  Indiens , 
que  celui  qui  confessera  son  péché ,  en  recevra  le 
pardon.  Cheira  param  chounal  Tiroum.  Ils 
célèbrent  une  fête  tous  les  ans,  pendant  laquelle 
ils  vont  se  confesser  sur  le  bord  d'une  rivière ,  afin 
que  leurs  péchés  soient  entièrement  effacés.  Dans 
le  fameux  sacrifice  Ekiavi ,  la  femme  de  celui  qui 
y  préside  est  obligée  de  se  confesser,  de  descendre 
dans  le  détail  des  fautes  les  plus  humiliantes,  et 
de  déclarer  jusqu'au  nombre  de  ses  péchés.  » 

Note     G ,   page   145. 

«  La  chronologie  n'est  qu'un  amas  de  vessies 
remplies  de  vent;  tous  ceux  qui  ont  cru  y  marcher 
sur  un  terrain  solide  ,  sont  tombés.  Nous  avons 
aujourd'hui  quatre-vingts  systèmes,  dont  il  n'y  a 
pas  un  de  vrai. 


352  Notes 

»  Les  Babyloniens  disaient  :  Nous  comptons 
473,000  années  d'observations  célestes.  Vient  un 
Parisien  qui  leur  dit  :  Votre  compte  est  juste  ;  vos 
années  étaient  d'un  jour  solaire  ,  elles  reviennent 
à  1,297  des  nôtres,  depuis  Atlas,  roi  d'Afrique, 
grand  astronome  ,  jusqu'à  l'arrivée  d'Alexandre  à 
Babylone 


•»  Il  fallait  seulement  que  ce  nouveau  venu  de 
Paris  dît  aux  Chaldéens  :  Vous  êtes  des  exagé- 
rateurs ,  et  nos  ancêtres  des  ignorans  ;  les  nations 
sont  sujettes  à  trop  de  révolutions,  pour  conserver 
des  quatre  mille  sept  cent  trente-six  siècles  de 
calculs  astronomiques;  et  quant  au  roi  des  Maures 
Atlas,  personne  ne  sait  en  quel  temps  il  a  vécu. 
Pythagore  avait  autant  de  raison  de  prétendre 
avoir  été  coq ,  que  vous  de  vous  vanter  de  l'art 
d'observation.  »  (  Voltaire ,  Quest.  Encyclopéd. 
tom.  3  ,  pag.  5^ ,  artic.  Chronolog.  ) 

Note     H ,   page    i56\ 

Il  est  clair  d'abord ,  et  pour  mille  raisons,  qu'on 
ne  peut  attribuer  aux  sauvages  actuels  de  l'Amé- 
rique ,  les  ouvrages  des  rives  du  Scioto.  En  outre , 
toutes  les  peuplades  racontent  uniformément ,  que 
quand  leurs  aïeux  arrivèrent  dans  l'Ouest  pour 
s'établir  dans  la  solitude,  ils  y  trouvèrent  les 
ruines  telles  que  nous  les  voyons  aujourd'hui. 

Serait-ce 


ET      E  C  L  A  I  R  C  I  S  S  E  M   E  IN   S.        353 

Serait-ce  des  monumens  mexicains  ?  Mais  on  n'a 
rien  trouvé  de  semblable  au  Mexique,  ni  même 
au  Pérou;  mais  ces  monumens  paraissent  avoir 
exigé  le  fer ,  et  des  arts  plus  avancés  qu'ils  ne 
l'étaient  dans  les  deux  empires  du  Nouveau- 
Monde  ;  enfin ,  la  domination  de  Montézume  ne 
s'étendait  pas  si  loin  à  l'Orient,  puisque  quand  les 
Natchez  et  les  Chicassas  quittèrent  le  Nouveau- 
Mexique  ,  vers  le  commencement  du  seizième 
siècle,  ils  ne  rencontrèrent  sur  les  bords  de  Mescha- 
cebé  (  i  )  ,  que  des  hordes  vagabondes  et  libres. 

On  a  voulu  donner  ces  espèces  de  fortifications 
à  Ferdinand  de  Soto.  Quelle  apparence  que  cet 
Espagnol ,  suivi  d'une  poignée  d'aventuriers  ,  et 
qui  n'a  passé  que  trois  ans  dans  les  florides,  ait 
jamais  eu  assez  de  bras  et  de  loisir ,  pour  élever 
ces  énormes  ouvrages  ?  D'ailleurs  ,  la  forme  des 
tombeaux,  et  même  de  plusieurs  parties  des  ruines, 
contredisent  les  mœurs  et  les  arts  européens.  Ensuite 
c'est  un  fait  certain  ,  que  le  conquérant  de  la 
Floride  n'a  pas  pénétré  plus  avant  que  Chattafxllai , 
village  des  Chicassas ,  sur  l'une  des  branches  de  la 


(  i  )  Père  Barbu  des  Fleuves ,  vrai  nom  du  Mississippi  ou 
Méchassippi.  On  peut  voir,  sur  ce  que  nous  disons  ici, 
Duprat ,  Charlevoix,  etc.  et  les  derniers  voyageurs  en  Amé- 
rique, tels  que  Bertram  ,  Imley ,  etc. 

Nous  parlons  aussi  d'après  ce  que  nous  avons  appris  nous- 
mêmes  sur  les  lieux. 

i.  z 


354  Notes 

Maubile.  Enfin ,  ces  monumens  prennent  leurs 
racines  dans  des  jours  beaucoup  plus  reculés  que 
ceux  où  l'on  a  découvert  l'Amérique.  Nous  avons 
vu  sur  ces  ruines  un  chêne  décrépit,  qui  avait  poussé 
sur  les  débris  d'un  autre  chêne  tombé  à  ses  pieds, 
et  dont  il  ne  restait  plus  que  l'écorce  5  celui-ci  à 
son  tour  s'était  élevé  sur  un  troisième,  et  ce  troi- 
sième sur  un  quatrième.  L'emplacement  des  deux 
derniers  se  marquait  encore  par  l'intersection  de 
deux  cercles  ,  d'un  aubier  rouge  et  pétrifié ,  qu'on 
découvrait  à  fleur  de  terre,  en  écartant  un  épais 
humus  composé  de  feuilles  et  de  mousses.  Accordez, 
seulement  trois  siècles  de  vie  à  ces  quatre  chênes 
successifs ,  et  voilà  une  époque  de  douze  cents 
années  que  la  nature  a  gravée  sur  ces  ruines. 

Si  nous  poursuivons  cette  dissertation  historique 
(  qui  toutefois  ne  conclut  rien  en  faveur  de  l'anti- 
quité des  hommes  )  ,  nous  verrons  qu'on  ne  peut 
former  aucun  système  raisonnable  sur  le  peuple 
qui  a  élevé  ces  anciens  monumens.  Les  chroniques 
des  Welches  parlent  d'un  certain  Madoc  ,  fils  d'un 
prince  de  Galles  ,  qui ,  mécontent  de  son  pays , 
s'embarqua  en  1170,  fit  voile  à  l'ouest,  en 
laissant  l'Irlande  au  Nord  ,  découvrit  une  contrée 
fertile,  revint  en  Angleterre,  d'où  il  repartit  avec 
douze  vaisseaux  pour  la  terre  qu'il  avait  trouvée^ 
On  prétend  qu'il  existe  encore,  vers  les  sources  du 
Missouri ,  des  sauvages  blancs  qui  parlentle  celte, 
et  qui  sont  chrétiens.   Que  Madoc  et  sa  colonie  , 


ET      É  C  L  A  I  R  C  I  S  S  E  M  E  N  S.        355 

supposé  qu'ils  aient  abordé  au  Nouveau  -  Monde  , 
n'aient  pu  construire  les  immenses  ouvrages  du 
Ohio  ,  c'est ,  je  pense  ,  ce  qui  n'a  pas  besoin  de 
discussion. 

Vers  le  milieu  du  neuvième  siècle  ,  les  Danois , 
alors  grands  navigateurs ,  découvrirent  l'Islande , 
d'où  ils  passèrent  à  une  terre  t  à  l'ouest ,  qu'ils 
nommèrent  Vinland  (  i  )  ,  à  cause  de  la  quantité 
de  vignes  dont  les  bois  étaient  remplis.  On  ne  peut 
guère  douter  que  ce  continent  ne  fût  l'Amérique  , 
et  que  les  Esquimaux  du  Labrador  ne  soient  les 
descendans  des  aventuriers  Danois.  On  veut  aussi 
que  les  Gaulois  aient  abordé  au  Nouveau-Monde  : 
mais  ,  ni  les  Scandinaves  ,  ni  les  Celtes  de  l'Armo- 
rique  ou  de  la  Neustrie ,  n'ont  laissé  de  monumens 
semblables  à  ceux  dont  nous  recherchons  main- 
tenant les  fondateurs. 

Si  des  peuples  modernes  on  passe  aux  peuples 
anciens  ,  on  dira  peut-être  que  les  Phéniciens  ou 
les  Carthaginois,  dans  leur  commerce  à  la  Bétique  , 
aux  îles  Britanniques  ou  Cassitérides ,  et  le  long 
de  la  côte  occidentale  d'Afrique  (2  ) ,  ont  été 
jetés  par  les  vents  au  Nouveau-Monde.  Il  }r  a  même 
des  auteurs  qui  prétendent  que  les  Carthaginois  y 
avaient  des  colonies  régulières ,  lesquelles  furent 


(  1  )  Mail.  Intr.  à  l'Hist.  du  Ban. 
(2)   Vid.  Strab.  Ptol.  Hann.  Perip.  d'Anvill.  etc.  etc. 

Z    2 


556  Notes 

abandonnées  dans  la  suite  par  un  effet  de  la  poli- 
tique du  sénat. 

Si  les  choses  ont  été  ainsi ,  pourquoi  donc  n'a-t- 
on retrouvé  aucune  trace  des  mœurs  Phéniciennes 
chez  les  Caraïbes  ,  les  sauvages  de  la  Guyanne ,  du 
Paraguay  ,  ou  même  des  Florides  ?  pourquoi  le» 
ruines  dout  il  est  ici  question  ,  sont-elles  dans  l'in- 
térieur de  l'Amérique  du  nord  ,  plutôt  que  dans 
l'Amérique  méridionale  ,  sur  la  côte  opposée  à  la 
côte  d'Afrique  ? 

D'autres  auteurs  réclament  la  préférence  pour 
les  Juifs,  et  veulent  que  l'Orphir  des  Ecritures  ait 
été  placé  dans  les  Indes  occidentales.  Colomb  disait 
même  avoir  vu  les  restes  des  fourneaux  de  Salomon, 
dans  les  mines  de  Cibao.  On  pourrait  ajouter  à 
cela  que  plusieurs  coutumes  des  sauvages  semblent 
être  d'origines  judaïques  ,  telles  que  celles  de  ne 
point  briser  les  os  de  la  victime  dans  les  repas 
sacrés ,  de  manger  toute  l'hostie  ,  d'avoir  des 
retraites  ,  ou  des  huttes  de  purifications  pour  les 
femmes.  Malheureusement  ces  inductions  sont  peu 
de  chose;  car  on  pourrait  demander  alors,  comment 
il  se  fait  que  la  laugue  et  les  divinités  Huronnes 
soient  Grecques  plutôt  que  Juives  ?  N'est-il  pas 
étrange  qu'dres-Koui  ait  été  le  dieu  de  la  guerre  , 
dans  la  citadelle  d'Athènes  et  dans  le  fort  d'un 
ïroquois  ?  Enfin  ,  les  critiques  les  plus  judicieux  ne 
laissent  aucun  jour  à  faire  passer  les  Israélites  à  la 


ET      ÉCLAïttCTSSEMENS.         Zbj 

Louisiane  ;   car  ils  démontrent  assez    clairement 
qu'Orphir  était  sur  la  cote  d'Afrique.  (  i) 

Les  Egyptiens  sont  donc  le  dernier  peuple  dont 
il  nous  reste  à  examiner  les  droits  (2).  Ils 
ouvrirent ,  fermèrent  et  reprirent  tour  à  tour  le 
commerce  de  la  Trapobane  ,  par  le  golfe  Persique. 
Ont-ils  connu  le  quatrième  continent ,  et  peut-on 
leur  attribuer  les  monumens  du  Nouveau-Monde  ? 

Nous  répondons  que  les  ruines  de  l'Ohio  ne  sont 
point  d'architecture  égyptienne;  que  les  ossemeus 
qu'on  trouve  dans  ces  ruines  ne  sont  point 
embaumés  3  que  les  squelettes  y  sont  couchés,  et 
non  debout  ou  assis.  Ensuite ,  par  quel  incompré- 
hensible hasard  ne  rencontre- t-on  aucun  de  ces 
anciens  ouvrages,  depuis  le  rivage  de  la  mer 
jusqu'aux  Alléganys  ?  et  pourquoi  sont-ils  tous 
cachés  derrière  cette  chaîne  de  montagnes  ?  De 
quelque  peuple  que  vous  supposiez  la  colonie 
établie  en  Amérique ,  avant  d'avoir  pénétré ,  dans 
un  espace  de  plus  de  400  lieues,  jusqu'aux  fleuves 
où  se  voient  ces  monumens ,  il  faut  que  cette 
colonie  ait  d'abord  habité  la  plaine  qui  s'étend  de 
la  base  des    monts  aux    grèves   de    l'Atlantique. 


(  1)  Vid.  Saur.  d'Anvil. 

(  z  )  Si  nous  ne  parlons  point  des  Grecs  (  et  sur-tout  des 
habitans  de  l'ile  de  Rhodes  ) ,  quoiqu'ils  devinssent  d'assez 
habiles  navigateurs ,  c'est  qu'ils  sortirent  rarement  de  la 
Jylédjterranée. 

Z  5 


358  Notes 

Toutefois  on  pourrait  dire  avec  quelque  vraisem- 
blance, que  l'ancien  rivage  de  l'Océan  était  au 
pied  même  des  Apalages  et  des  Alléganys,  et  que 
la  Pensylvanie  ,  le  Maryland ,  la  Virginie  ,  la 
Caroline ,  la  Géorgie  et  les  Florides ,  sont  des 
plages  nouvellement  abandonnées  par  les  eaux. 

Note     I ,    page    168. 

Freret  a  fait  la  même  chose  pour  les  Chinois, 
et  M.  Bailly  a  réduit  pareillement  la  chronologie 
dé  ces  derniers ,  ainsi  que  celle  des  Egyptiens  et 
des  Chaldéens,  au  calcul  des  Septante.  Ces  auteurs 
ne  peuvent  être  soupçonnés  de  partialité  en  faveur 
de  notre  opinion.  (  Vid.  Bailly ,  tom.  1.  ) 

Note     K  ,   page   174. 

Buffon  qui  voulut  accorder  son  système  avec 
la  Genèse,  avait  reculé  l'origine  du  monde,  en 
considérant  chacun  des  six  jours  de  Moïse,  comme 
un  long  écoulement  de  siècles  ;  mais  il  faut  convenir 
que  ces  raisonnemens  ne  donnent  pas  un  grand 
poids  à  ses  conjectures.  Il  est  inutile  de  revenir  sur 
ce  système  que  les  premières  notions  de  physique 
et  de  chimie  ruinent  de  fond  en  comble  ;  et  sur  la 
formation  de  la  terre  détachée  de  la  masse  du 
soleil  ,  par  le  choc  oblique  d'une  comète ,  et  sou- 
mise tout-à-coup  aux  lois  de  gravitation  des  corps 
célestes  ;  le  refroidissement  graduel  de  la  terre  , 
qui  suppose  dans  le   globe  la  même  homogénéité 


ET      ÉclAIUCISSEMENS.        3o9 

que  dans  le  boulet  de  canon  qui  avait  servi  à  l'expé- 
rience ;  la  formation  des  montagnes  du  premier 
ordre,  qui  suppose  encore  la  transmutation  de  la 
terre  argileuse  en  terre  silicieuse,  etc. 

On  pourrait  grossir  cette  liste  de  systèmes  ,  qui , 
après  tout ,  ne  sont  que  des  systèmes.  Ils  se  sont 
détruits  entr'eux  5  et ,  pour  un  esprit  droit  ,  ils 
n'ont  jamais  rien  prouvé  contre  l'Écriture.  (  Voyez 
l'admirable  Commentaire  de  la  Genèse ,  par  M.  de 
Luc  ,  et  les  Lettres  du  savant  Euler.  ) 

Note    L,   page   178. 

Je  donnerai  ici  ces  preuves  métaphysiques  de 
l'existence  de  Dieu  et  de  l'immortalité  de  l'ame, 
pour  compléter  ce  que  j'ai  dit  sur  ce  grand  sujet. 
Toutes  les  preuves  abstraites  de  l'existence  de 
Dieu  se  tirent  de  ces  trois  sources  :  la  matière  > 
le  mouvement  ,  la  pensée. 

La   Matière. 
Première    Proposition. 

Quelque  chose  a  existé  de  toute 
éternité. 

Preuves.  Par  la  raison  que  quelque  chose 
existe.  Dieu  ou  matière,  peu  importe  à  présent. 

Seconde  Proposition,  i.  Quelque  chose  a 
existé    de    toute    éternité  ,    2.    et    cet    être 

EXISTANT  EST  INDEPENDANT  ET  IMMUABLE. 

Z  4 


36o  Notes 

Preuves.  Il  faudrait  autrement ,  qu'il  y  eût 
une  succession  infinie  de  causes  et  d'effets  sans 
cause  première  ;  ce  qui  est  contradictoire.  On  le 
prouve  , 

Parce  que  si  la  série  d'êtres  indépendans  est 
une  et  toute  ,  elle  ne  peut  avoir  au  dehors  une 
cause  de  son  existence  successive ,  puisqu'elle 
comprend  tout.   Or , 

Il  est  évident  que  chaque  être,  dans  la  chaîne 
progressive,  n'a  pas,  au-dedans  de  soi,  la  cause 
efficiente  de  son  existence,  puisqu'il  est  produit 
par  un  être  précédent.  Contradiction  manifeste. 

Objection.  On  dit  :  c'est  la  nécessité  qui  fait 
que  cette  chaîne  d'êtres  existe. 

Réponse.  Des  êtres  dépendons  les  uns  des 
autres ,  peuvent  exister  ou  n'exister  pas.  Il  n'y 
a  pas  là  nécessité  ;  donc  la  cause  de  cette  exis- 
tence est  déterminée  par  rien.  (  Absurdité.  )  Donc 
il  doit  y  avoir  de  toute  éternité  un  Etre  indépendant 
et  immuable  5  cause  première  de  la  génération  des 
êtres. 

Troisième  Proposition,  i.  Quelque  chose  a 
existé  de  toute  éternité.  2.  Cet  être  existant 
est  indépendant  et  immuable  ,  3.  et  ne  peut 
Être  la  matière. 

Première  preuve.  Si  cela  était ,  la  matière 
existerait  nécessairement  et  par  elle-même  :  la 
seule  supposition  qu'elle  n'existe  pas,  serait  une 
contradiction  dans  les  termes.  Or ,  il  est  prouvé , 


ET      ÉCLAIRCISSEHENS,        3Gl 

Que  le  mode  de  son  existence  n'est  pas  de 
cette  nature ,  puisqu'on  peut  concevoir ,  sans 
contradiction,  qu'elle  (la  matière)  pourrait  ne 
pas  exister  ,  ou  être  toute  autre  chose  que  ce 
qu'elle  est.   En  effet , 

Ce  caillou  que  vous  roulez  sous  votre  pied 
n'existe  pas  nécessairement  ,  puisque  vous  le 
concevez  fort  bien ,  ou  anéanti ,  ou  de  toute 
autre  espèce  ,  sans  qu'il  en  arrive  aucun  chan- 
gement dans  l'univers.  Ainsi,  d'objets  en  objets, 
vous  verrez  clair  comme  le  jour,  que  l'existence 
de  la  matière  n'est  pas  de  nécessité. 

Seconde  preuve.  En  outre ,  on  ne  peut  pas 
se  figurer  la  durée  éternelle  de  la  matière  ,  de 
la  même  manière  qu'on  entend  celle  de  Dieu  ; 
celui-ci ,  par  la  simplicité  et  la  non-étendue  de 
sa  substance,  se  fait  concevoir  à  la  pensée,  comme 
existant  à-la-  fois  dans  le  passé ,  le  présent  et 
l'avenir.  Mais  la  durée  de  la  matière  ne  peut 
être  que  progressive  ,  puisqu'elle  a  l'étendue  et 
les  dimensions  des  corps ,  et  qu'elle  se  perpétue 
par  destructions  et  générations;  elle  n'existe  plus 
pour  la  minute  écoulée,  et  comme  l'homme,  elle 
avance  dans  l'avenir,  en  perdant  le  passé. 

Or ,  si  l'éternité  est  successive  ,  comme  elle 
l'est  démonstrativement ,  dans  le  cas  de  la  matière, 
elle  enferme  des  siècles  infinis  ; 

Or ,  des  siècles  infinis  ne  peuvent  être  épuisés, 
ou  ils  ne  seraient  pas  infinis; 


362  Notes 

Donc  l'éternité  de  la  matière  étant  successive, 
cette  matière  ne  pourrait  être  venue  jusqu'à  nos 
jours,  puisqu'il  faudrait  supposer  qu'elle  eût  franchi 
des  siècles  infinis ,  et  que  des  siècles  infinis  qui 
pourraient  se  franchir ,  ne  seraient  poiut  infinis.  (  i  ) 

Troisième  preuve.  S'il  n'y  a  que  la  matière 
dans  la  nature ,  et  que  cette  matière  n'existe 
pas  de  nécessité  (  ce  qui  implique  déjà  contra- 
diction ) ,  qui  est-ce  qui  fait  durer  les  êtres  ? 

S'il  n'y  a  pas  une  puissance  nécessaire  ,  qui 
conserve  tout  par  sa  seule  vertu  ou  sa  seule 
volonté ,  la  cohésion  des  parties  des  corps  est 
impossible.  Mon  bras  doit  tomber  en  poussière, 
si  les  atomes  dont  il  est  formé  ne  sont  sans 
cesse  forcés  de  se  tenir  ensemble  ,  ou  môme  s'ils 
ne  sont  sans  cesse  créés  (2).  Or,  cette  puissance 
nécessaire  ne  peut  être  la  matière  ,  puisqu'elle 
n'existe  pas  de  nécessité ,  et  qu'elle  n'a  pas  elle- 
même  la  cohésion  des  parties.  Enfin,  cette  volonté 
conservatrice  ne  peut  émaner  de  la  matière ,  puisque 
la  matière  est  un  être  purement  passif  et  sans 
volonté. 

Concluons  que  l'être  primitif,  indépendant  et 
immuable ,  ne  peut  être  la  matière. 

Quatrième  Proposition,  i.  Quelque  chose  a 
existé  de  toute  éternité.  2.  Cet  être  existant  est 


(  1  )  Abbarîie. 
(2)  Descart. 


ET      ÉCLAIRCISSEMENS.        363 

indépendant  et  immuable  ;  3.  il  ne  peut  être  la 
matière;  4.  il  est  nécessairement  unique. 

Première  preuve.  Si  deux  principes  indépendans 
existent  ensemble ,  on  concevra  que  l'un  peut 
également  exister  seul ,  puisqu'il  n'est  pas  de  la 
même  nature  que  l'autre  ;  d'où  il  résulte  que  ni 
l'un  ni  l'autre  de  ces  principes  n'existe  nécessai- 
rement. Que  devient  donc  la  matière  et  l'être 
quelconque,  démontré  existant  de  toute  éternité, 
par  la  seule  raison  que  quelque  chose  existe  à 
présent  ? 

Seconde  preuve.  Si  deux  principes  existent 
ensemble ,  qui  est-ce  qui  a  arrangé  la  matière  ? 

Ce  ne  peut  être  Dieu  ,  parce  qu'il  ne  connaît 
point    Vautre  principe,  et   n'a    aucun    droit  sur 

lui.  (0 

Si   la    matière  est  incréée,  Dieu  ne    peut   la 

mouvoir  ,  ni  en  former  aucune  chose  ;  car  Dieu  ne 
peut  l'arranger  sagement  sans  la  connaître  ;  il  ne 
peut  la  connaître,  s'il  ne  l'a  pas  créée,  puisqu'étant 
un  principe  indépendant  par  lui-même ,  il  ne  peut 
tirer  ses  connaissances  que  de  lui  3  rien  ne  peut 
agir  en  lui,  ni  l'éclairer.  (2) 

Ainsi  s'évanouit  cet  épouvantait  de  l'école  des 
athées  :  ex  nihilo ,  nihil  fit.  Si  Dieu  existe ,  la 
matière   n'est   pas    éternelle,   et   la  création  est 

(  1  )  Bayl.  art.  A7iaxi?n. 
(a)  Mallebr. 


3^4  Notes 

obligée.  Si  vous  supposez  que  Dieu  Sexiste  pas , 
vous  rentrez  dans  le  cercle  de  nos  propositions. 

L'être  existant  de  toute  éternité  ,  est  donc 
nécessairement  unique.  (  i  ) 

Cinquième  Proposition,  i.  Quelque  chose  a 
existé  de  toute  éternité.  1.  Cet  être  existant 
est  indépendant  et  immuable;  3.  il  ne  peut 
être  la  matière  ;  4.  il  est  nécessairement  unique; 
5.    il   n'est   point   un   agent  AVEUGLE  ,    SANS 

CHOIX  ET  SANS  VOLONTE. 

Preuves.  Si  la  cause  suprême  est  sans  liberté, 
une  chose  qui  n'existe  pas  dans  le  moment  actuel, 
n'a  jamais  pu  exister  ;  car, 

Si  la  puissance  de  la  cause  suprême  vient  de 
l'enchaînement  nécessaire  des  êtres,  tout  ce  qui 
existe,  existe  par  une  nécessité  rigoureuse;  alors 
si  cette  nécessité  t  st  de  rigueur ,  comment  se 
trouve-t-ii  un  temps  où  cette  chose  n'existait  pas  ? 

Que  si  on  rapporte  cette  nécessité  d'existence  à 
une  certaine  époque  de  la  succession  des  temps, 
c'est  complétaient  déraisonner.  Dans  le  cas  d'une 
existence  d'absolue  nécessité ,  il  n'y  a  point  de 
succession  de  temps.  Les  temps  sont  un  et  tout. 


(1)  La  seule  objection  qu'on  pourrait  me  faire  ici,  se 
tirerait  du  spinosisme ,  qui  admet  l'unité  de  Dieu  et  de  la 
matière  ;  mais  on  sait  combien  celte  opinion  est  absurde. 
On  peut  voir  Bayle,  art.  Spinosa. 


ET      ECLÀIRCISSEMENS.       365 

Ensuite , 

Il  n'y  a  dans  le  monde  aucune  apparence  d'une 
nécessité  absolue.  Chacun  peut  concevoir  les  choseâ 
d'une  toute  autre  manière,  et  dans  un  ordre  tout 
différent  de  ce  qu'elles  sont  ;  mais  on  apperçoit 
une  nécessité  de  convenances  relatives  aux  lois  de 
l'harmonie  et  de  la  beauté.  Cette  nécessité  du 
meilleur  possible  dans  les  êtres ,  est  fort  digne 
d'une  cause  intelligente,  et  très-compatible  avec 
sa  liberté. 

De  plus  , 

L'être  intelligent  prouve  encore  sa  liberté  par 
les  causes  finales.  Aucun  athée  ne  s'avise  de 
soutenir  à  présent  ,  comme  jadis  Epicure ,  que 
l'œil  n'est  pas  formé  pour  voir ,  et  l'oreille  pour 
entendre.  Il  suffirait  de  renvoyer  cet  incrédule  aux 
anatomistes. 

Enfin , 

Si  la  cause  première  agit  par  nécessité ,  aucun 
effet  de  cette  cause  ne  sera  fini.  Une  nature  qui 
agit  nécessairement ,  agit  de  toute  sa  puissance. 
Or,  une  nature  infinie  ,  agissant  à-la- fois  de  toutes 
parts  et  de  toute  sa  puissance  ,  ne  peut  jamais 
compléter  un  être  ,  puisqu'elle  y  ajouterait  sans 
fin ,  en  raison  de  son  infinité  ;  il  n'y  aurait  donc 
point  d'objet  fiui  dans  l'univers ,  ce  qui  est  visi- 
blement absurde. 

Donc  la  cause  première  n'est  point  un  agent 
aveugle ,  sans  choix  et  sans  volonté. 


366  Notes 

Sixième  Proposition,  i.  Quelque  chose  a 
existé  de  toute  éternité.  2.  Cet  être  existant  est 
indépendant  et  immuable  ;  3.  il  ne  peut  être  la. 
matière;  4.  il  est  nécessairement  unique  ;  5.  il 
n'est  point  un  agent  aveugle,  sans  choix  et  sans 

Volonté.   6.  IL  POSSÈDE  UNE   PUISSANCE  INFINIE. 

Preuves.  Cette  puissance  ne  peut  s'éteudre  que 
sur  deux  espèces  d'êtres  ,  qui  constituent  toutes 
les  choses ,  savoir  :  les  êtres  matériels  et  les  êtres 
immatériels. 

Par  rapport  aux  premiers  , 

Nous  avons  vu  que  la  cause  nécessairement 
unique ,  doit  avoir  créé  la  matière ,  et  consé- 
quemment  en  être  la  maîtresse  absolue. 

Quant  aux  derniers , 

Nous  prouverons  ailleurs  que  Dieu  a  pu  seul 
les  créer ,  lorsque  nous  examinerons  la  nature  de 
la  pensée  de  l'homme. 

Septième  et  dernière  Proposition,  i.  Quelque 
chose  a  existé  de  toute  éternité.  2.  Cet  être  existant 
est  indépendant  et  immuable  ;  3.  il  ne  peut  être  la 
matière  ;  4.  il  est  nécessairement  unique;  5.  il  n'est 
point  un  agent  aveugle ,  sans  choix  et  sans 
volonté  ;  6.  il  possède  une  puissance  infinie  ;  7.  et 

IL  EST    INFINIMENT  SAGE  ,    BON,  JUSTE,  CtC 

Preuves.  Cela  se  démontre 
A   priori , 

i.°  Parce  qu'un  être  parfaitement  intelligent  doit 
connaître  ses  propres  facultés ,  et  qu'étant  infini 


ET      É  C  L  A  I  R  C  I  S  S  E  M  E  N  S.        ùGj 

en  puissance  ,  rien  ne  peut  l'empêcher  de  faire  ce 
qui  est  le  meilleur  et  le  plus  sage. 

2.°  Parce  que  l'être  infini  connaissant  toutes  les 
convenances  et  toutes  les  relations  des  choses , 
n'étant  jamais  détourné'  de  la  vérité  ,  par  les 
passions,  la  force  ou  l'ignorance ,  il  doit  toujours 
agir  conformément  aux  propriétés  des  choses. 

A  posteriori , 

Les  preuves  de  la  bonté ,  de  la  sagesse  et  de  la 
justice  de  Dieu,  se  tirent  de  la  beauté  de  l'univers. 

Récapitulons. 

i.°  Quelque  chose  a  existé  de  toute  éternité. 

2.°  Cette  chose  existante  est  immuable  et 
indépendante. 

3.°  Elle  n'est  pas  la  matière. 

4.0  Elle  est  unique. 

5.°  Elle  n'est  point  un  agent  aveugle. 

6.°  Elle  est  toute-puissante. 

7.0  Elle  est  souverainement  sage ,  bonne  et  juste. 

Voilà  Dieu. 

Le  Mouvement. 

D'où  vient  le  mouvement  de  la  matière  ? 

Premier  syllogisme  (  genre  positif.  ) 

Ou  ce  mouvement  lui  est  essentiel ,  ou  il  lui 
est  communiqué. 

Si  le  mouvement  est  essentiel  à  la  matière  , 
c'est  une  nécessité  pour  elle  que  ses  parties  soient 
toujours  en  mouvement  :  or, 


368  Notes 

L'expérience  la  plus  commune  démontre  qu'il 
y  a  des  corps  en  repos  ;  donc 

Le  mouvement  n'est  pas  essentiel  à  la  matière  5 
donc 

Il  lui  est  communiqué. 

Second  syllogisme  (  genre  destructif.  ) 

Si  le  mouvement  est  essentiel  à  la  matière  , 
toutes  ses  parties  doivent  tendre  sans  cesse  et 
également  de  tous  côtés  :  or , 

De  l'éternel  mouvement  résulte  l'éternel  repos  5 
donc 

Tout  est  en  repos  dans  l'univers  ;  (  absurde.  ) 

Troisième  syllogisme  (  genre  démonstratif.  ) 

Le  mouvement ,  par  sa  nature  connue, n'a  aucune 
régularité  ; 

Il  s'exerce  dans  toutes  les  dimensions  et  dans 
toutes  les  vitesses  5 

Il  s'échappe  par  la  tangente ,  coupe  par  la 
sécante ,  se  plonge  par  la  perpendiculaire ,  se 
roule  par  le  cercle  ,  se  glisse  par  l'ellipse  et  la 
parabole  ; 

Il  se  communique  par  le  choc  ;  il  prend  des 
directions  nouvelles  ,  selon  l'opposition  ou  la 
réflexion  des  corps  :  or , 

Les  lois  motrices  des  astres,  du  soleil  et  des 
planètes ,  s'accomplissent  dans  une  inaltérable 
régularité  géométrique  5  donc 

Ces 


ET      ECLAIRCISSEJVIENS.        36() 

Ces  lois  d'un  mouvement  permanent  et  régulier, 
ne  peuvent  être  engendrées  par  le  mouvement 
confus  et  désordonné  de  la  matière. 

11  suit  de  ces  trois  syllogismes,  que  le  mou- 
vement n'est  point  essentiel  à  la  matière  : 

i.°  Parce  qu'il  y  a  des  corps  en  repos  ; 

2.°  Parce  que  l'universel  mouvement  serait  le 
repos  universel,  ce  qui  choque  l'expérience  3 

3.°  Parce  que  le  mouvement  irrégulier  de  la 
matière  ne  peut  jamais  être  admis  comme  créateur 
de  l'ordre ,  de  l'univers.  Une  cause  ne  peut  pas 
produire  un  effet  dont  elle  n'a  pas  en  elle-même 
le  principe,  puisqu'il  y  aurait  alors  un  effet  sans 
cause j  un  composé  ne  peut  pas  avoir  des  vertus, 
qui  ne  sont  pas  dans  ses  élémens  simples.  Enfin , 
si  le  mouvement  était  une  qualité  résidante  dans 
la  matière  ou  dans  l'arrangement  de  ses  parties, 
depuis  le  temps  que  les  plus  habiles  mécaniciens 
cherchent  le  mouvement  perpétuel ,  n'est-il  pas 
plus  que  probable  qu'ils  auraient  trouvé  la  machine 
propre  à  le  mettre  en  évidence  ?  Mais  l'expérience 
a  démontré  jusqu'à  présent ,  qu'il  fallait  un  moteur 
étranger. 

On  doit  conclure  de  ces  argumens ,  qu'il  existe 
quelque  part ,  hors  de  la  matière ,  un  mobile  uni- 
versel ,  premier  agent  du  mouvement ,  à-la-fois 
immuable  et  dans  un  mouvement  éternel. 

Voilà   Dieu. 

1.  A  a 


370  Notes 

Éclaircissemens    sur    ces    dernières    preuves 
touchant   le  mouvement. 

Le  mouvement  de  la  matière  fournissant  une 
preuve  sans  réplique  en  faveur  de  l'existence  de 
Dieu ,  il  sera  bon  d'y  jeter  encore  quelque  lumière. 

Pour  démontrer  l'impossibilité  de  la  formation 
des  mondes  par  le  mouvement  et  le  hasard , 
Cicéron  tire  des  lettres  de  l'alphabet,  cette  objection 
si  connue  : 

«  Ne  dois-je  pas  m'étonner  (1),  dit-il,  qu'il 
y  ait  un  homme  qui  se  persuade  que  de  certains 
corps  solides  et  indivisibles  se  meuvent  d'eux- 
mêmes  par  leur  poids  naturel  ,  et  que  ,  de  leur 
concours  fortuit,  s'est  fait  un  monde  d'une  si  grande 
beauté  ?  Quiconque  croit  cela  possible  ,  pourquoi 
ne  croirait-il  pas  que  si  l'on  jetait  à  terre  quantité 
de  caractères  d'or ,  ou  de  quelque  matière  que  ce 
fût,  qui  représentassent  les  vingt  et  une  lettres,  ils 
pourraient  tomber  arrangés  dans  un  tel  ordre , 
qu'ils  formeraient  lisiblement  les  annales  d'Ennius? 
Je  doute  si  le  hasard  rencontrerait  assez  juste  pour 
en  faire  un  seul  vers.  Mais  ces  gens-là ,  comment 
assurent-ils  que  des  corpuscules,  qui  n'ont  point 
de  couleur  ,  point  de  qualité ,  point  de  sentiment, 
qui  ne  font  que  voltiger  au  gré  du  hasard,  ont  fait 

ii)  De  Nat.  Deor.  IL  37.  Traduct.  de  d'Olivet, 


et    Éclaircissement     371 

ce  monde-ci  ,  ou  plutôt  eu  font  à  chaque  moment 
d'innombrables  qui  en  remplacent  d'autres?  Quoi! 
si  le  concours  des  atomes  peut  faire  un  monde  , 
ne  pourrait-il  pas  faire  des  choses  bien  plus  aisées, 
un  portique,  un  temple,  une  maison,  une  ville?  » 

Cette  absurdité  qui  frappait  si  justement  l'orateur 
Romain ,  a  aussi  été  relevée  par  Bayle.  Nous 
aimons  à  citer  Bayle  aux  athées.  «  Ce  dialecticien 
(c'est  Leibnitz  qui  parle)  passe  aisément  du  blanc 
au  noir  ;  il  s'accommode  de  tout  ce  qui  lui  convient 
pour  combattre  l'adversaire  qu'il  a  en  tête,  n'ayant 
pour  but  que  d'embarrasser  les  philosophes  ,  et 
faire  voir  la  faiblesse  de  notre  raison.  Jamais 
Arcésilas  et  Carnéades  n'ont  soutenu  le  pour  et  le 
contre  avec  plus  d'esprit  et  d'éloquence.  »  (  1  ) 

Voici  donc  ce  que  dit  Bayle  sur  la  nécessité 
d'une  cause  intelligente.  (2) 

«  Puisque ,  de  l'aveu  de  toutes  les  sectes ,  les 
lois  du  mouvement  ne  sont  pas  capables  de  pro- 
duire ,  je  ne  dirai  pas  un  moulin,  une  horloge, 
mais  le  plus  grossier  instrument  qui  se  voit  dans 
la  boutique  d'un  serrurier,  comment  seraient-elles 
capables  de  produire  le  corps  d'un  chien,  ou  même 
une  rose  et  une  grenade  ?  Recourir  aux  astres  ou 


(1)  Leibn.  Théodic.  part.  3,  §  353.  On  sait  ce  que  c'est 
que  l'éloquence  de  Bayle  \  mais  il  faut  pardonner  ce  jugement 
à  Leibnitz. 

(2)  Art.  Sennert.  n.  C. 

A  a    2 


oji  Notes 

aux  formes  substantielles,  c'est  un  pitoyable  asile. 
Il  faut  ici  une  cause  qui  ait  l'idée  de  son  ouvrage , 
et  qui  connaisse  les  moyens  de  le  construire  :  tout 
cela  est  nécessaire  à  ceux  qui  font  une  montre  et 
un  vaisseau  ;  à  plus  forte  raison  se  doit-il  trouver 
dans  ce  qui  fait  l'organisation  des  êtres  vivans.  » 

A  la  note  R.  de  l'article  Démocrite,  il  s'exprime 
ainsi  : 

«  En  quittant  le  droit  chemin  ,  qui  est  le  système 
d'un  Dieu ,  créateur  libre  du  monde ,  il  faut 
nécessairement  tomber  dans  la  multiplicité  des 
principes  \  il  faut  reconnaître  entr'eux  des  anti- 
pathies et  des  sympathies,  les  supposer  indépendans 
les  uns  des  autres ,  quant  à  l'existence  et  à  la 
vertu  d'agir ,  mais  capables  néanmoins  de  s'entre- 
nuire  par  l'action  et  la  réaction.  Ne  demandez 
pas  pourquoi  en  certaines  rencontres ,  l'effet  de  la 
réaction  est  plutôt  ceci  que  cela  ;  car  on  ne  peut 
donner  raison  des  propriétés  d'une  chose ,  que 
lorsqu'elle  a  été  faite  librement  par  une  cause  qui 
a  eu  ses  raisons  et  ses  motifs  en  la  produisant.  » 

Crousaz  ,  qui  cite  ce  passage  à  la  huitième 
section  de  son  examen  du  Pyrrhonisme,  ajoute  :  (i) 

«  Quand  on  supposerait  les  atomes  éternels  et 
en  mouvement  de  toute  éternité ,  on  pourrait  bien 
en  conclure  qu'en  s'approchant  ils  formeraient  de 
certaines  masses,  et,  si  vous  voulez  encore,  que 

(i)  Page  426. 


ET      É  C  L  A  I  R  C  I   S  S  E  M  E  N  S.        ZyZ 

ces  masses  seraient  propres  ù  produire  de  certains 
effets.  Mais  de-là  il  y  a  infiniment  loin  à  supposer 
que  ces  masses ,  formées  par  le  concours  fortuit 
des  atomes ,  auraient  pris  un  agencement  régulier, 
et  que  les  propriétés  des  unes  auraient  été  préci- 
sément telles  qu'il  fallait  pour  l'usage  des  autres. 

»  Que  l'on  ploie  dix  billets  numérotés ,  l'un 
par  le  chiffre  i  ,  le  second  par  le  chiffre  2. 
Combien  de  reprises  ne  faudrait-il  pas  pour  les 
tirer  ,  sans  choix ,  dans  un  tel  ordre ,  que  le 
numéro  1  vînt  précisément  le  premier,  le  numéro  2 
le  second,  et  ainsi  jusqu'au  10? 

»  S'il  y  en  avait  vingt ,  le  cas  ne  serait  pas 
seulement  deux  fois  plus  difficile ,  mais  incompara- 
blement plus,  comme  le  démontrent  ceux  qui  ont 
étudié  la  doctrine  abstraite  des  combinaisons» 
Cinq  choses  mélangées  2  à  2  donnent  i5  combi- 
naisons; à  3,  35,  à  4,  705  à  5,  1263  à  6,  2103 
à  7,  33o. 

»  La  difficulté  de  ranger  plusieurs  choses  sans 
le  secours  du  discernement  dans  un  ordre  croissant 
avec  le  nombre  de  ces  choses,  devient  toujours 
plus  grande  dans  une  proportion  qui  va  si  fort 
en  augmentant.  Pour  donner  un  arrangement  , 
sans  le  secours  de  l'intelligence  et  du  choix  ,  à 
une  infinité  de  parties  en  désordre  ,  il  faudrait 
surmonter  des  difficultés  infiniment  infinies.  Quelle 
étendue  d'intelligence  ne  serait  pas  nécessaire  pour 
ranger  dans  un  grand  ordre,  dans. un  ordre  exquis, 

Aa  3 


•V74  Notes 

dans  un  ordre  qui  se  soutînt,  une  infinité  de  choses, 
dont  chacune  hors  de  sa  place  serait  une  cause  de 
désordre  !  Prenez  autant  de  lettres  qu'il  y  en  a 
dans  une  ligne;  agencez  les  billets  où  elles  sont 
écrites ,  une  seule  par  billet ,  sans  les  voir ,  à 
peine ,  après  avoir  épuisé  votre  vie  en  tentatives , 
viendrez-vous  une  fois  à  bout  de  les  ranger  à  faire 
lire  cette  ligne  ?  La  difficulté  sera  beaucoup  plus 
que  double  ,  s'il  faut  ainsi  venir  à  bout  d'agencer 
les  expressions  de  deux  lignes.  Où  n'irait  point 
la  difficulté  de  les  ranger ,  sans  le  secours  du 
discernement ,  dans  l'ordre  où  elles  sont  dans  une 
page  entière  ?  Leurs  agencemens  fortuits  iraient-ils 
enfin  à  composer  un  livre  ?  Une  cause  infinie  en 
perfection  peut  seule  lever  les  obstacles  qui 
naissent  d'une  confusion  infinie. 

»  J'ajouterai  ici  un  exemple  aisé  de  la  variété 
et  de  la  multiplicité  des  combinaisons.  A  et  b  se 
combinent  en  deux  manières  ,  ab  ,  ba  ;  abc  ,  en 
six,  ab  ,  cb ,  ba,  bc ,  ca  ,  cb  ,  et  cela  sans  être 
répétées;  abcd  en  vingt-quatre,  abcd ,  abdc , 
acbd  ,  acdb  ,  adbc ,  adcb  ;  en  voilà  six.  Il  y  en 
aura  autant  si  l'on  commence  par  b ,  autant  par  c, 
autant  par  d, 

»  Une  infinité  combinée  i  à  i  irait  à  l'infini  ; 
combinée  3  à  3 ,  encore  à  l'infini  et  à  un  plus  grand 
infini  ;  combinées  toutes  ensemble ,  à  une  infinité 
d'infinies  manières.  Quelles  sources  de  confusion, 
quelle    infinité    de    dérangemens,   et   à    combien 


ET      ÉCLAIRCISSEMENS.        ZjH 

d'infinies  manières  ne  montent  pas  les  chaos  et  les 
confusions  possibles  !  Si  cette  confusion  ne  se  change 
pas  tout  d'un  coup  en  régularité ,  elle  subsistera  ; 
car  quelque  léger  principe  de  régularité  serait 
bientôt  détruit  par  les  chocs  de  l'infinie  confusion 
restante. 

»  Dire  que  dans  la  suite  infinie  des  temps ,  la 
combinaison  régulière  a  enfin  eu  son  tour ,  ce  serait 
supposer  une  infinie  régularité  dans  la  confusion, 
puisque  ce  serait  supposer  que  toutes  les  combi- 
naisons différentes  à  l'infini  se  seraient  succédées  par 
ordre,  et  que  par-là  la  combinaison  régulière  aurait 
paru  dans  sa  place,  et  en  aurait  eu  une  assignée 
dans  cette  succession ,  où  elles  se  présentaient  par 
ordre ,  comme  si  une  intelligence  en  avait  fait  les 
agencemens ,  les  essais  et  les  revues.  » 

Ces  raisonnemens  sont  d'une  grande  force ,  et 
précisément  comme  les  demandent  les  esprits 
positifs,  c'est-à-dire,  des  raisonnemens  mathéma- 
tiques. Il  y  a  des  athées  qui  ont  l'ingénuité  de  croire 
que  ce  n'est  que  dans  leur  secte  qu'on  démontre 
par  A  -4-B  ,  et  que  les  pauvres  chrétiens  sont  réduits 
à  V  imaginât  ion  pour  toute  ressource.  C'est  bien 
quelque  chose  pourtant  que  cette  imagination  ;  et 
il  y  a  tel  profane  qui  aurait  la  témérité  de  croire 
qu'il  est  plus  difficile  d'écrire  une  seule  belle  page 
de  pensées  morales  ou  de  sentimens  ,  que  de  com- 
piler des  volumes  entiers  d'abstractions.  Quoi  qu'il 
en  soit ,  ces  incrédules  ne   savent  donc  pas  que. 

Aa  4 


Zy6  Notes 

Leibnitz  a  prouvé  Dieu  géométriquement  dans  sa 
Théodicée  ?  Ils  ne  savent  donc  pas  qu'on  a  emprunté 
d'Huygens,  de  Keil,  de  Marcalle  et  de  cent  autres, 
des  théorèmes  rigoureux  pour  établir  l'existence 
d'un  Etre  suprême  ?  Platon  n'appelait  Dieu  que 
V éternel  géomètre ,  et  c'est  l'art  d'Archimède  qui 
a  fourni  la  plus  belle  et  la  plus  puissante  image  de 
Dieu ,  le  triangle  inscrit  au  cercle. 

Newton  a  posé  ainsi  l'axiome  fondamental  de  la 
mécanique. 

«  Quand  un  corps  est  en  repos  ou  en  mou- 
vement ,  il  ne  cesse  jamais  de  rester  en  repos , 
ou  de  se  mouvoir  en  ligne  droite  avec  la  même 
force  y  sans  qu'elle  reçoive  aucune  augmentation 
ou  aucune  diminution ,  à  moins  que  quelque 
autre  force  ,  venant  à  agir  sur  lui,  n'y  cause  du 
changement.  » 

Le  médecin  Nieuwentyt ,  raisonnant  sur  cet 
axiome  ,  dans  son  livre  de  l'existence  de  Dieu , 
démontrée  par  les  merveilles  de  la  nature ,  fait 
cette  curieuse  observation.  (  i  ) 

«  Lorsqu'un  petit  corps,  qui  ne  sera  si  grand 
qu'une  petite  boule ,  de  la  grosseur  ,  par  exemple , 
d'un  grain  de  sable  très-petit,  après  avoir  reçu  une 
chiquenaude ,  va  heurter  contre  un  corps ,  que 
nous  supposerons  aussi  gros  que  tout  le  globe  de 
la  terre ,  ou ,  si  vous  voulez ,  mille  fois  plus  grand , 

(i)  Liy.  III,  chap.  3,  p.  541. 


ET      ÉCLAIRCISSEMENS.        Z"JJ 

pourvu  que  ni  l'un  ni  l'autre  n'ait  pas  de  ressort;  il 
s'ensuit ,  dis-je ,  que  ce  grand  corps  sera  entraîné 
avec  le  grain  de  sable  en  ligne  droite  ;  et  à  moins 
que  quelque  force  ou  quelque  obstacle  n'intervienne 
et  n'arrête  ce  mouvement,  la  force  d'une  seule 
chiquenaude  suffira  pour  faire  mouvoir  continuel- 
lement en  ligne  droite  ce  grand  corps  et  le  petit 
grain  de  sable  tout  ensemble  ;  et  si  dans  leurs 
routes  ils  rencontraient  cent  mille  autres  corps  , 
chacun  un  million  de  fois  plus  grand  que  la  terre , 
ils  les  entraîneraient  tous  avec  cette  petite  force , 
sans  qu'il  y  en  eût  jamais  aucun  en  état  de  prendre 
une  autre  direction. 

»  Que  ceci  soit  vrai ,  quelque  merveilleux  qu'il 
paraisse,  c'est  une  chose  que  les  mathématiciens 
ne  sauraient  nier.  Misérables  Pyrrhoniens  ,  qui 
espérez ,  en  déduisant  nécessairement  les  lois  de 
la  nature  l'une  de  l'autre ,  d'éluder  les  preuves  de 
la  Providence  divine  !  Misérables  Pyrrhoniens  , 
montrez-nous  par  vos  principes  ,  si  vous  pouvez  en 
aucune  manière  comprendre ,  non  pas  qu'une  pareille 
chose  arrive  continuellement  (car  les  mathéma- 
tiques leur  montreront  ceci  ) ,  mais  comment  et  de 
quelle  manière  agi  t  la  force  de  ce  petit  grain  de  sable  j 
de  sorte  que  pour  peu  qu'il  pousse  ces  corps  pro- 
digieux, il  les  met  non-seulement  en  mouvement, 
mais  il  les  y  conserve  sans  jamais  cesser.  » 

Voilà  la  remarque  de  cet  excellent  homme  qui, 
avec  Hippocrate  et  Galien ,  avait  reconnu  dans  la 


Zy8  Notes 

merveilleuse  machine  de  notre  corps ,  la  main  d'une 

intelligence  divine. 

Enfin ,  le  docteur  Hancock  se  sert  d'une  compa- 
raison frappante  ,  pour  faire  sentir  l'absurdité  de 
ceux  qui  attribuent  l'ordre  de  l'univers  au  concours 
fortuit  des  atomes. 

«  Supposons ,  dit-il  (  i  ) ,  que  tous  les  hommes 
qu'il  y  a  sur  la  terre  fussent  aveugles ,  et  que  dans 
cet  état  il  leur  fût  ordonné"  de  se  rendre  dans  les 
plaines  de  la  Mésopotamie  ;  combien  de  siècles 
leur  faudrait-il  pour  trouver  cette  route  et  pour 
venir  à  leur  commun  rendez-vous  ?  Y  arriveraient- 
ils  même  jamais  ,  quelque  immense  que  fût  leur 
durée  ?  Cela  serait  pourtant  infiniment  plus  facile 
à  faire  pour  des  hommes  ,  qu'il  ne  l'a  été  aux 
atomes  de  Démocrite  d'exécuter  l'ouvrage  qu'il 
leur  attribue.  Posé  cependant  que  ce  concours  si 
heureux  ne  leur  ait  pas  été  impossible  ;  comment 
est-il  arrivé  qu'il  n'ait  plus  rien  produit  de  nouveau, 
ou  que  le  même  hasard  qui  les  assembla  pour  former 
l'univers ,  ne  les  ait  pas  dissipés  pour  le  détruire  ? 
Dira-t-on  que  c'est  un  principe  à.' attraction  et  de 
gravitation  qui  les  retient  ainsi  dans  leur  situation 
primitive  ?  Mais  ce  principe  à' attraction  et  de  gravi- 
tation est  ou  antérieur  ou  postérieur  à  la  formation 
de  l'univers.  S'il  est  antérieur,  comment  est-ce  que 
l'activité  en  était  suspendue  ?  Et  s'il  est  postérieur , 

(i)  Hancock,  on  the  Exiât.  of  God  ,  sect.  5.  Tiad.Jranç* 


ET      ÉCLAIRCISSEMENS.        ZjÇ 

quelle  en  est  l'origine  ,  et  ne  doit-elle  pas  venir 
d'ailleurs  que  de  la  matière ,  qui  de  sa  nature  est 
susceptible  de  se  mouvoir  en  tout  sens  ?  Si  l'on  dit 
d'ailleurs  que  c'est  la  nature  qui  se  maintient  d'elle- 
même  dans  cet  état  permanent,  on  ne  peut  entendre 
par  ce  terme  dans  le  système  de  Démocrite ,  que 
le  concours  fortuit ,  et  l'on  sent  d'abord  que  cela 
ne  suffit  pas  plus  pour  rendre  raison  de  la  conser- 
vation du  monde,  que  pour  celle  de  sa  formation.  » 
Pour  se  tirer  des  difficultés  insurmontables  qui 
résultent  de  la  formation  du  monde  par  le  mou- 
vement de  la  matière  ,  Spinosa  ,  d'après  Straton  , 
a  soutenu  qu'il  n'y  a  dans  l'univers  qu'une  seule 
substance  5  que  cette  substance  est  Dieu,  à-la-fois 
esprit  et  matière  ,  possédant  l'attribut  de  la  pensée 
et  de  l'étendue.  Ainsi ,  mon  pied  ,  ma  main  ,  un 
caillou  ,  tous  les  accidens  physiques  et  moraux , 
toutes  les  saletés  de  la  nature  sont  des  parties  de 
Dieu.  Rare  et  admirable  divinité ,  sortie  toute 
formée  et  sans  douleur  du  cerveau  d'un  incrédule  ! 
Les  païens  avaient  bien  attaché  des  dieux  aux 
objets  les  plus  vils  de  la  terre  ;  mais  il  n'appar- 
tenait qu'à  un  athée  de  déifier,  en  une  seule  et 
éternelle  substance  ,  tous  les  crimes  et  toutes  les 
immondices  de  l'univers.  Il  se  passe  d'étranges 
choses  dans  l'intérieur  de  ces  hommes  que  Dieu  a 
éloignés  de  lui,  et  les  plus  habiles  gens  trouveraient 
mal-aisé  d'expliquer  les  mouvemens  du  cœur  d'un 
athée.   On  peut  voir  comment   Bayle  ,  Clarcke , 


38o  Notes 

Leibnitx  jCrousaz,  etc.  ont  renversé  le  spinosisme, 
qui  est  en  même  temps  le  plus  impie  et  le  plus 
insoutenable  des  systèmes. 

Anaximandre ,  par  une  autre  folie ,  voulait  que 
les  formes  et  les  qualités ,  provenues  de  la  matière , 
eussent  arrangé  l'univers. 

D'un  autre  côté,  les  Stoïciens  supposaient  des 
formes  plastiques ,  destituées  d'intelligence  ,  et 
pourtant  distinctes  de  la  matière.  A  la  vérité , 
quelques-uns  les  dérivaient  de  Dieu ,  et  ne  les 
avaient  imaginées  que  pour  expliquer  l'action  d'un 
être  immatériel  sur  des  êtres  matériels. 

Qu'est-il  besoin  d'appeler  les  mépris  du  lecteur 
sur  ces  rêveries  philosophiques?  Elles  ont  été  com- 
battues par  les  incrédules  eux-mêmes. 

Il  ne  reste  donc  plus  à  faire  valoir  que  la  loi 
bannale  de  la  nécessité.  On  s'en  sert  d'autant  plus 
volontiers ,  qu'on  ne  sait  ce  que  c'est ,  et  qu'en 
lâchant  ce  grand  mot ,  on  se  croit  dispensé  de 
l'expliquer.  Mais  cette  terrible  nécessité  est-elle  une 
chose  créée  ou  incréée?  Si  elle  est  créée,  qui  est-ce 
qui  en  est  le  créateur  ?  Si  elle  est  incréée ,  cette 
nécessité  ,  qui  arrange  tout ,  qui  produit  tout  dans 
un  si  bel  ordre ,  qui  est  une  ;  indivisible ,  sans 
étendue  ,  est-elle  autre  que  Dieu  ? 

La  Pensée, 

D'OU  VIENT  LA  PENSÉE  DE  l'hOMME,  ET  QUELLE 
EST  LA  NATURE  DE  CETTE  PENSEE  ? 


ET      ÉCLÀIRCISSEMENS.        33l 

Elle  ne  peut  être  que  matière,  mouvement  ou 
repos,  la  chose  môme,  ou  les  deux  accidens  de 
cette  chose ,  puisqu'il  n'y  a  dans  l'univers  que 
matière,  mouvement  et  repos. 

Que  la  pensée  n'est  pas  matérielle ,  cela  parle 
de  soi. 

Que  la  pensée  n'est  pas  le  repos  de  la  matière , 
cela  est  encore  prouvé  ,  puisqu'au  contraire ,  la 
pensée  est  un  mouvement. 

La  pensée  est  donc  un  mouvement.  Est-elle  le 
mouvement  matériel  y  ou  l'effet  du  mouvement 
matériel  / 

Examinons. 

Si  la  pensée  est  l'effet  du  mouvement,  ou  le 
mouvement  lui-même,  elle  doit  ressembler  à  cet 
effet  de  mouvement ,  ou  à  ce  mouvement.  Or  , 

Le  mouvement  rompt ,  désunit ,  déplace  5  la 
pensée  ne  fait  rien  de  tout  cela  : 

Elle  touche  les  corps  ,  sans  les  séparer ,  sans  les 
mouvoir. 

Le  mouvement  lui-même  est  aussi  un  dépla- 
cement. Un  corps  qui  se  meut  change  de  disposition, 
s'arrange  d'une  autre  manière,  occupe  une  autre 
place,  acquiert  d'autres  proportions  :  la  pensée  ne 
fait  rien  de  tout  cela  : 

Elle  se  meut  sans  cesser  d'être  en  repos  et  sans 
quitter  son  siège  5  elle  n'a  ni  dimension,  ni  localité, 
ni  forme. 


382  Notes 

Le  mouvement  a  sa  mesure  et  ses  degrés  :  la 
-pensée ,  au  contraire,  est  indivisible.  Il  n'y  a  point 
de  moitié ,  de  quart }  de  fraction  de  pensée  :  une 
pensée  est  une. 

Le  mouvement  de  la  matière  a  des  bornes  qui 
l'empêchent  de  s'étendre  au-delà  de  certains 
espaces  : 

La  pensée  n'a  d'autres  champs  que  l'infini.  Or, 
comment  concevoir  qu'un  atome ,  parti  de  mon 
cerveau ,  avec  la  rapidité  de  la  pensée ,  atteigne 
au  même  instant  le  ciel  et  l'enfer,  et  pourtant  sans 
quitter  mon  cerveau  ?  car  s'il  en  était  ainsi ,  ma 
pensée  subsisterait  hors  de  moi ,  et  ne  serait  plus 
moi.  Qui  aurait  donné  à  cet  atome  cette  force 
immense  de  mouvement,  incomparablement  plus 
grande  que  celle  qui  entraîne  tous  les  corps  célestes? 
Comment  un  si  chétif  insecte  que  l'homme  ,  aurait- 
il  une  pareille  puissance  physique  / 

Le  mouvement  ne  peut  agir  qu'au  présent. 

Le  passé  et  l'avenir  sont  également  du  ressort 
de  la  pensée.  L'espérance  ,  par  exemple ,  ne  peut 
être  qu'un  mouvement  futur  ;  et  comment  un  mou- 
vement futur  matériel  existe-t-il  au  présent  ? 

La  pensée  ne  peut  donc  être  le  mouvement 
matériel.  En  est-elle  l'effet  / 

La  pensée  ne  peut  être  Veffet  du  mouvement , 
parce  qu'un  effet  ne  peut  être  plus  noble  que  sa 
cause ,  une  conséquence  plus  puissante  qu'un  prin- 
cipe. Or,   que  la  pensée  soit  plus  noble  et  plus 


ET      É  C  L  A  I  R  C  I   S  S  E  M  E  N  S.        3G3 

forte  que  ce  mouvement,  qui  ne  le  voit  du  premier 
coup  d'oeil,  puisque  la  pensée  connaît  ce  mou- 
vement, et  que  ce  mouvement  ne  la  connaît  pas  ; 
puisque  la  pensée  parcourt  dans  la  plus  petite 
fraction  de  temps  ,  des  espaces  que  ce  mouvement 
ne  pourrait  franchir  que  dans  des  milliers  de 
siècles  ? 

Que  si  l'on  dit  à  présent  que  la  pensée  n'est  ni 
un  mouvement ,  ni  un  effet  de  mouvement  intérieur 
dans  mon  cerveau ,  mais  un  ébranlement  produit  par 
un  mouvement  extérieur,  c'est  seulement  retourner 
les  termes  de  la  proposition.  Car  il  est  encore  peut- 
être  plus  absurde  d'imaginer  que  tel  atome  émané 
de  la  lumière  d'une  étoile,  descende  dans  la  vitesse 
de  la  pensée ,  pour  choquer  telle  partie  de  mon 
cerveau,  tandis  que  d'autres  millions  de  mouvemens 
viennent  en  même  temps  l'assaillir  de  tous  côtés. 
Par  la  seule  loi  de  la  pesanteur,  un  atome  tombé 
du  soleil  sur  ma  tête,  me  réduirait  en  poussière. 
Objecter  que  la  gravité  n'existe  plus  pour  les  parties 
extrêmement  ténues  de  la  matière  ,  ce  serait  se 
moquer  des  gens,  en  voulant  appliquer  ce  principe 
physique  à  la  théorie  de  la  pensée.  Examinez  donc 
un  peu  ce  qui  arriverait  dans  votre  entendement 
toutes  les  fois  que  vous  pensez  ,  si  votre  pensée 
était  le  mouvement  matériel ,  ou  un  effet  de  ce 
mouvement.  Une  petite  portion  de  votre  cervelle 
se  détache,  et  s'en  va  roulant  de  tel  côté  ,  ce  qui 
vous  donne  telle  idée.  Cet  atome  est  long  ou  rond, 


384  Notes 

large  ou  étroit,  mince  ou  épais;  et  vous  voilà,  en 
conséquence  de  cette  figure  du  hasard,  obligé  d'être 
triste  ou  gai,  insensé  ou  sage.  Mais  comme  l'homme 
pense  à  mille  choses  à-la-fois  ,  quel  chaos ,  quel 
dérangement  dans  sa  tête  !  Une  pensée  sublime , 
sous  la  forme  d'un  embryon  blanc  ou  bleu ,  en  tra- 
versant votre  entendement  ,  rencontre  une  autre 
pensée  rouge  qui  l'arrête.  D'autres  idées  sur- 
viennent, se  heurtent,  etc. 

Ce  n'est  pas  là  toute  la  difficulté  ;  car  si  le 
mouvement  est  la  pensée  ,  le  mouvement  est  un 
principe  pensant.  Or,  dans  ce  cas,  le  flot  qui  roule, 
le  pied  qui  marche  ,  la  pierre  qui  tombe,  pensent. 
Vous  dites  que  je  pense  en  raison  d'un  ébranlement 
produit  dans  une  certaine  partie  de  mon  cerveau  ; 
d'accord  :  mais  cette  partie  de  mon  cerveau  qui 
s'ébranle  n'est  pas  d'une  autre  nature  que  les 
élémens  de  l'univers.  C'est  de  l'eau ,  de  la  terre , 
de  l'air  ou  du  feu  ,  ou  si  vous  aimez  mieux  parler 
comme  la  physique  du  jour,  c'est  de  l'oxigène  ,  de 
l'hydrogène,  etc.  Amalgamez  ces  principes  tout 
comme  il  vous  plaira ,  ils  resteront  toujours  tels  par 
leur  essence.  Or,  de  leur  mélange  tel  quel,  comment 
ferez-vous  naître  la  pensée ,  si  le  principe  de  cette 
pensée  n'est  pas  renfermé  dans  les  élémens  qui  la 
composent  ?  Vous  ne  voulez  pas  déraisonner  et 
dire  qu'un  composé  a  des  effets  qui  ne  sont  pas 
dans  des  simples ,  et  qu'un  accident  peut  être 
provenu  sans  cause  ?  Vous  serez  donc  réduit  à  vous 

jeter 


et  Éclaircissement  385 
jeter  dans  une  autre  absurdité,  et  à  dire  que  les 
élémens  de  la  matière  pensent  en  certains  cas. 
Comment  se  fait-il  alors  que  ces  élémens  qui  se 
trouvent  combinés  de  tant  de  manières,  ne  répètent 
pas  quelquefois  hors  de  l'homme  l'effet  de  la  pensée  ? 

Disons  donc,  car  on  ne  le  peut  nier  sans  folie, 
que  la  pensée  n'est  ni  la  matière,  ni  \e  mouvement. 
Si  l'on  veut  absolument  que  le  mouvement  fasse 
une  des  conditions  de  la  pensée ,  du  moins  est-il 
certain  que  cette  pensée  n'est  pas  le  mouvement 
lui-même,  mais  quelque  chose  qui  se  joint  ou 
s'applique  au  mouvement,  puisqu'il  est  indubitable 
qu'z'/  y  a  des  mouvemens  qui  ne  pensent  pas. 

Venons  à  la  grande  conclusion. 

Si  la  pensée  est  différente  (  comme  elle  l'est)  de 
la  matière  et  du  mouvement  matériel,  qu'est  elle, 
et  d'où,  vient-elle  ? 

Comme  elle  n'existait  pas  chez  moi  avant  que 
je  fusse  créé  ,  elle  a  donc  été  produite  ? 

Si  elle  a  été  produite,  elle  l'a  été  nécessairement 
par  quelque  chose  hors  de  la  matière,  puisque 
nous  avons  reconnu  que  la  matière  n'a  pas  le 
principe  pensant. 

Cette  chose  placée  hors  de  la  matière ,  qui  a 
produit  ma  pensée  ,  ne  peut  être  qu'une  chose 
encore  plus  excellente  que  ma  pensée,  quoique  la 
pensée  de  l'homme  soit  ce  qu'il  y  a  de  plus  beau 
dans  l'univers  :  un  principe  est  plus  puissant  que 
son  effet. 

i.  Bb 


386  Notes 

Ma  pensée  étant  indivisible  est  immortelle  ; 
par  Faxiome  reçu  de  tous  les  philosophes,  qu'une 
chose  ne  se  dissout  que  par  la  divisibilité  de  ses 
parties. 

Or,  la  cause  qui  a  produit  ma  pensée  est  donc 
indivisible  comme  elle  5  elle  est  donc  immortelle 
comme  elle. 

Mais  comme  cette  cause  était  avant  ma  pensée , 
cette  cause  a  elle-même  été  produite,  ou  elle  est 
de  toute  éternité. 

Si  elle  a  été  produite,  où  est  son  principe?  Si 
vous  me  montrez,  ce  principe ,  quel  est  le  principe 
de  ce  principe  ? 

Ainsi ,  vous  élevant  sans  fin ,  vous  arrivez  au 
premier  anneau  ;  Dieu  montre  sa  face  au  fond  des 
ombres  de  l'éternité  :  notre  ame  estla  chaîne  immor- 
telle qu'il  nous  a  tendue  pour  remonter  jusqu'à  lui. 

C'est  ainsi  que  la  pensée  de  l'homme  prouve 
irrévocablement  l'existence  de  la  divinité ,  de 
même  qu'à  son  tour  l'existence  de  cette  divinité 
démontre  l'existence  et  l'immortalité  de  l'ame  t 
puisque  Dieu  ne  peut  être,  s'il  est  injuste ,  et  que 
l'homme ,  jeté  sur  la  terre  pour  couler  des  jours 
infortunés  et  mourir  ,  n'annoncerait  que  le  caprice 
d'un  affreux  tyran.  Ceci  doit  nous  donner  la  plus 
haute  opinion  de  notre  nature;  car,  qu'est-ce  qu'un 
être  dont  Dieu  est  la  preuve  ,  et  qui  est  à  son  tour 
la  preuve  de  Dieu?  L'Écriture  a-t-elle  parlé  trop 
magnifiquement  de  cet  être-là  ?  «  Quand  Vunivers 


ET      ECLAIRCISSEMENS.       Z8y 

écraserait  l'homme  ,  dit  Pascal ,  l'homme  serait 
encore  plus  grand  que  l'univers  ;  car  il  sentirait 
que  l'univers  l'écrase ,  et  l'univers  ne  le  sentirait 
pas.  » 

11  faut  donc  admettre  que  s'il  y  a  un  Dieu  ,  ses 
perfections  prouvent  que  l'homme  a  une  ame  immor- 
telle ,  et  vice  versa  ,  conclure  de  l'excellence  de 
l'ame  humaine  et  des  malheurs  de  ce  monde,  que 
Dieu  existe  de  nécessité. 

Quelques   autres  preuves    de    l'Immortalité 
de   VAme. 

La  science  est  éternelle,  donc  le  siège  de  la 
science,  l'ame,  doit  être  immortelle. 

La  raison  et  l'ame  ne  sont  qu'un  ;  or ,  la  raison 
est  immuable  et  éternelle. 

La  matière  ne  peut  cesser  d'être ,  sans  un  acte 
immédiat  de  la  volonté  de  Dieu  :  elle  demeure 
toujours,  rien  ne  se  crée,  rien  ne  s'anéantit;  or, 
la  vie  étant  l'essence  de  l'ame  ,  l'ame  ne  peut  en 
être  privée. 

L'ame  n'est  point  l'arrangement  des  parties  du 
corps ,  puisque  plus  on  la  dégage  des  sens,  plus  on 
a  de  facilité  à  comprendre  les  choses.  (  i  ) 

Le  concevant  se  présente  toujours  avant  le 
concevable. 


(i)  S.  August.  de  Immort.  Anim. 

Bb  2 


388  Notes 

Nous  éprouvons  d'abord  qu'il  existe  des  idées  ; 
nous  comprenons  un  objet  sans  le  voir ,  nos  sens 
nous  en  assurent  ensuite.  Ce  sont  les  idées  abstraites 
qui  font  les  abstractions  des  choses.  Le  mouvement, 
par  exemple  ,  ne  serait  pas  le  mouvement,  sans  la 
comparaison  que  l'esprit  fait  du  présent  au  passé. 
L'ame  et  ses  opérations  se  montrentdonc  toujours  les 
premières,  et  les  corps  ne  viennent  qu'ensuite.  Ce 
fait ,  d'une  vérité  rigoureuse ,  est  contraire  aux 
rapports  des  sens,  qui  ne  voient  que  la  matière, 
ou  qui  passent  de  celle-ci  à  l'esprit ,  au  lieu  de 
descendre  de  l'esprit  au  corps.  Or ,  si  l'ame  se 
retrouve  par-tout  séparée  de  la  matière ,  elle  a 
donc  une  existence  réelle  (  i  )  ;  donc ,  etc.  etc. 

De  cette  preuve  de  l'existence  de  l'ame,  etconsé- 
quemment  de  son  immortalité,  nous  allons  faire 
naître  cette  autre  preuve  : 

Le  inonde  métaphysique  n'existe  point  dans  la 
nature-matière. 

Les  nombres ,  comme  la  pensée  les  considère  , 
sont  hors  de  la  nature  où  il  ne  peut  y  avoir  que 
des  unités.  Cet  incompréhensible  mystère  des  appo- 
sitions de  chiffres  ,  qui  fournissent  des  quantités 
abstraites,  croissant  ou  diminuant  dans  des  rapports 
donnés ,  ce  mystère  ,  disons-nous ,  n'est  point  dans 
l'ordre  physique. 

Or  donc ,  le  monde  métaphysique  étant  placé 
hors  de  la   matière ,  ce  monde  doit  être  ou  un 

(  i  )  Phed.  de  Mos. 


ET      É  C  L  A  I  R  C  I  S  S  E  M  E  N  S.       38o, 

univers  intellectuel  existant  à  part,  ou  seulement 
une  modification  de  l'ame.  Dans  les  deux  cas , 
l'immortalité  de  l'ame  est  prouvée  ;  car  l'homme 
purement  matériel  ne  pourrait  concevoir  hors  de 
la  matière,  un  monde  métaphysique  et  éternel ,  ni 
encore  moins  avoir  au-dedans  de  lui  quelque  chose 
qui  renfermât  un  monde  de  pensées  abstraites  et  de 
vérités  éternelles. 

«  Par  l'esprit  humain ,  dit  Cicéron  (  i  ) ,  tel 
qu'il  est ,  nous  devons  juger  qu'il  y  a  quelqu'autre 
intelligence  supérieure  et  divine.  Car,  cCoît  viendrait 
à  l'homme ,  dit  Socrate  dans  Xénophon ,  l'enten- 
dement dont  il  est  doué  ?  On  voit  que  c'est  à  un 
peu  de  terre,  d'eau,  de  feu  et  d'air,  que  nous 
devons  les  parties  solides  de  notre  corps ,  la  chaleur 
et  l'humidité  qui  y  sont  répandues,  le  souffle  même 
qui  nous  anime.  Mais ,  ce  qui  est  bien  au-dessus 
de  tout  cela  ,  j'entends  la  raison ,  et  pour  le  dire 
en  plusieurs  termes ,  l'esprit ,  le  jugement ,  la 
pensée,  la  prudence,  où  l'avons-nous  pris  ? 

»  On  ne  peut  absolument  trouver  sur  la  terre  (2  ) 
l'origine  des  âmes  :  car  il  n'y  a  rien  dans  les  âmes , 
qui  soit  mixte  et  composé  ;  rien  qui  paraisse  venir 
de  la  terre ,  de  l'eau ,  de  l'air ,  ou  du  feu.  Tous 
ces  élémens  n'ont  rien  qui  fasse  la  mémoire,  l'intel- 
ligence, la  réflexion;  qui  puisse  rappeler  le  passé, 

(  1  )  De  Nat.  Deor.  II,  6  ,  7.  Trad.  de  d 'Oliv. 
(2)  Frag.  de  Conval. 

Bb  3 


3<jo  Notes 

prévoir  l'avenir  ,  embrasser  le  présent.  Jamais  on 
ne  trouvera  d'où  l'homme  reçoit  ces  divines  qua- 
lités, à  moins  que  de  remonter  à  un  Dieu.  Par 
conséquent,  l'ame  est  d'une  nature  singulière,  qui 
n'a  rien  de  commun  avec  les  élémens  que  nous 
connaissons.  Quelle  que  soit  donc  la  nature  d'un 
être  qui  a  sentiment ,  intelligence  ,  volonté  ,  prin- 
cipe de  vie  ;  cet  être-là  est  céleste  ,  il  est  divin , 
et  dès-là  immortel. 

»  Je  comprends  bien  ,  ce  me  semble  (  i  ) ,  de 
quoi  et  comment  ont  été  produits  le  sang,  la  bile  , 
la  pituite  ,  les  os ,  les  nerfs  ,  les  veines  ,  et  généra- 
lement tout  notre  corps ,  tel  qu'il  est.  L'ame  elle- 
même  ,  si  ce  n'était  autre  chose  dans  nous  que  le 
principe  de  la  vie,  me  paraîtrait  un  effet  purement 
naturel ,  comme  ce  qui  fait  vivre  à  leur  manière  la 
vigne  et  l'arbre.  Et  si  l'ame  humaine  n'avait  en 
partage  que  l'instinct  de  se  porter  à  ce  qui  lui 
convient,  et  de  fuir  ce  qui  ne  lui  convient  pas,  elle 
n'aurait  rien  de  plus  que  les  bêtes. 

»  Mais  ses  propriétés  sont,  premièrement  ,  une 
mémoire  capable  de  renfermer  en  elle-même  une 
infinité  de  choses. 

»  Voyons  ce  qui  fait  la  mémoire  (2)  ,  et  d'où 
elle  procède.  Ce  n'est  certainement  ni  du  cœur  , 
ni  du  cerveau ,  ni  du  sang  ,  ni  des  atomes.  Je  ne 


(1  )  Tuscul.  I.  24  et  25. 
(2)  Ihid. 


ET      É  C  L  A  I   R   C  I  S  S  E  M  E  N  S.        3<)I 

sais  si  notre  ame  est  de  feu  ou  d'air  5  et  je  ne  rougis 
point ,  comme  d'autres ,  d'avoner  que  j'ignore  ce 
qu'en  effet  j'ignore.  Mais  qu'elle  soit  divine  ,  j'en 
jurerais,  si,  dans  une  matière  obscure,  je  pouvais 
parler  affirmativement.  Car  enfui  ,  je  vous  le 
demande,  la  mémoire  vous  parait-elle  n'être  qu'un 
assemblage  de  parties  terrestres,  qu'un  amas  d'air 
grossier  et  nébuleux?  bi  vous  ne  savez  ce  qu'elle 
est,  du  moins  vous  voyez  de  quoi  elle  est  capable. 
Eh  bien  !  dirons-nous  qu'il  y  a  dans  notre  ame  une 
espèce  de  réservoir,  où  les  choses  que  nous  confions 
à  notre  mémoire ,  se  versent  comme  dans  un  vase  ? 
Proposition  absurde  :  car  peut-on  se  figurer  que 
l'ame  serait  d'une  forme  à  loger  un  réservoir  si 
profond  ?  Dirons-nous  que  l'on  grave  dans  l'ame 
comme  sur  la  cire  ,  et  qu'ainsi  le  souvenir  est  l'em- 
preinte ,  la  trace  de  ce  qui  a  été  gravé  dans  l'ame  ? 
Mais  des  paroles  et  des  idées  peuvent-elles  laisser 
des  traces  ?  Et  quel  espace  ne  faudrait-il  pas, 
d'ailleurs  ,  pour  tant  de  traces  différentes  ? 

»  Qu'est-ce  que  cette  autre  faculté ,  qui  s'étudie 
à  découvrir  ce  qu'il  y  a  de  caché,  et  qui  se  nomme 
intelligence,  génie?  Jugez-vous  qu'il  ne  fût  entré 
que  du  terrestre  et  du  corruptible  dans  la  compo- 
sition de  cet  homme,  qui  le  premier  imposa  un 
nom  à  chaque  chose  ?  Pythagore  trouvait  à  cela 
une  sagesse  infinie.  Regardez-vous  comme  pétri  de 
limon ,  ou  celui  qui  a  rassemblé  les  hommes  ,  et 
eur  a  inspiré  de  vivre  en  société  ?  Ou  celui  qui ,. 

Bb  4 


392  Notes 

dans  un  petit  nombre  de  caractères ,  a  renfermé 
tous  les  sons  que  la  voix  forme,  et  dont  la  diversité 
paraissait  inépuisable  ?  Ou  celui  qui  a  observé 
comment  se  meuvent  les  planètes  ;  et  qu'elles  sont 
tantôt  rétrogrades  ,  tantôt  stationnaires  ?  Tous 
étaient  de  grands  hommes,  ainsi  que  d'autres  encore 
plus  anciens  ,  qui  enseignèrent  à  se  nourrir  de  blé, 
à  se  vêtir,  à  se  faire  des  habitations  ,  à  se  procurer 
les  besoins  de  la  vie,  à  se  précautionner  contre  les 
bêtes  féroces  :  c'est  par  eux  que  nous  fûmes  appri- 
voisés et  civilisés.  Des  arts  nécessaires  ,  on  passa 
ensuite  aux  beaux-arts.  On  trouva,  pour  charmer 
l'oreille,  les  règles  de  l'harmonie.  On  étudia  les 
étoiles  ,  tant  celles  qui  sont  fixes  ,  que  celles  qui 
sont  appelées  errantes,  quoiqu'elles  ne  le  soient 
pas.  Quiconque  découvrit  les  diverses  révolutions 
des  astres,  fit  voir  par-là  que  son  esprit  tenait  de 
celui  qui  les  a  formés  dans  le  ciel.  » 

Note     M,   page   25 r. 

«  Mais  si  tout  ce  que  nous  avons  dit  concernant 
les  sens  ne  suffit  pas  pour  convaincre  un  incrédule, 
avançons  encore  un  peu,  et  faisons  voir  que  les 
bornes  mêmes  dans  lesquelles  l'étendue  du  pouvoir 
de  nos  sens  extérieurs  se  trouve  renfermée  ,  con- 
tribuent aussi  à  nous  rendre  plus  heureux ,  que  si 
leur  pouvoir  s'étendait  beaucoup  plus  loin,  comme 
cela  s'est  trouvé  dans  ces  derniers  siècles,  avec  le 
secours  de  certains  instrumens. 


ET      É  C  L  A  I  R   C  I  S  S  E  M  E   N  S.        3^3 

»  Supposons  que  nos  yeux  aient  le  pouvoir  de 
distinguer  les  objets  qu'ils  ne  sauraient  voir  sans  le 
microscope,  il  est  vrai  qu'ils  nous  feraient  voir  un 
monde  de  créatures  nouvelles;  une  goutte  d'eau 
dans  laquelle  on  aurait  fait  tremper  du  poivre ,  ou 
une  goutte  de  vinaigre,  ou  de  matière  séminale, 
nous  paraîtrait  comme  un  lac,  ou  une  rivière  pleine 
de  poissons  5  l'écume  des  liqueurs  puantes  et  cor- 
rompues nous  paraîtrait  un  champ  couvert  de  fleurs 
et  de  plantes  ;  le  fromage  paraîtrait  un  composé  de 
grosses  araignées  couvertes  de  poil  5  il  en  serait  de 
même  à  proportion  d'une  infinité  d'autres  choses  : 
mais  il  est  aussi  aisé  de  concevoir  le  dégoût,  que 
la  vue  de  ces  insectes  produirait  pour  beaucoup  de 
choses ,  qui  d'ailleurs  sont  très-bonnes  et  très-utiles 
en  elles-mêmes.  J'ai  vu  des  personnes  faire  des  éclats 
de  rire  à  la  vue  des  petits  animaux  qui  s'offrent  dans 
un  morceau  de  fromage,  par  le  moyen  d'un  micros- 
cope, et  retirer  vîtement  leurs  mains  ,  lorsque  quel- 
qu'un de  ces  insectes  venait  à  tomber ,  de  crainte 
qu'il  ne  tombât  sur  eux;  mais  d'autres  faisaient  des 
réflexions  plus  sérieuses  sur  la  sagesse  de  Dieu,  qui 
a  bien  voulu  cacher  ces  choses  aux  yeux  des  ignorans 
et  des  personnes  craintives ,  et  les  manifester  à 
d'autres  par  le  moyen  des  microscopes  ,  afin  que 
les  moyens  nécessaires  ne  manquassent  point  à  ceux 
qui  tâchent  de  pénétrer  dans  ces  merveilles. 

»  Les  philosophes  incrédules  oseraient-ils  jamais 
souhaiter  que  leurs  yeux  eussent  les  propriétés  des 


3<94  Notes 

meilleurs  microscopes,  supposé  qu'ils  en  connussent 
la  nature  et  le  fondement  ?  Et  se  croiraient-ils  plus 
heureux  en  voyant  des  objets  si  petits  qui  grossi- 
raient jusqu'à  ce  pomt-là,  tandis  qu'en  même  temps 
tout  ce  qui  leur  tomberait  sous  les  yeux  n'occu- 
perait pas  plus  d'espace  qu'un  grain  de  sable  ?  Ils 
ne  sauraient  voir  aucun  objet  distinctement ,  à 
moins  qu'ils  ne  fussent  à  une  très-petite  distance 
de  l'œil,  à  un  ou  deux  pouces ,  par  exemple.  Quant 
aux  autres  objets  plus  éloignés ,  comme  les  hommes, 
les  bêtes ,  les  arbres  et  les  plantes  ,  pour  ne  rif  n 
dire  du  soleil ,  de  la  lune  et  des  étoiles ,  ces  corps 
où  brille  la  majesté  de  l'Être  suprême,  ils  leur 
seraient  entièrement  invisibles  ,  ou  ils  ne  les 
verraient  que  dans  une  grande  confusion,  si  tout 
cela  se  trouvait  ainsi ,  et  si  nos  yeux  tout  seuls 
pouvaient  pénétrer  aussi  avant  que  lorsqu'ils  sont 
armés  de  bons  microscopes.  Tous  ceux  qui  en  ont 
fait  l'expérience ,  conviennent  que  par  leur  moyen 
on  peut  voir  des  corps  composés  d'un  millier  de 
petites  parties  ;  d'où  il  s'ensuit  que  ,  pour  bien  voir 
chaque  chose  jusqu'à  ses  particules  primitives,  la 
vue  doit  encore  s'étendre  infiniment  plus  loin 
qu'elle  ne  s'étend  avec  le  secours  des  meilleurs 
microscopes. 

»  D'un  autre  côté ,  supposons  que  nos  yeux 
soient  de  grands  télescopes ,  smblables  à  ceux  dont 
nous  nous  servons  pour  observer  tant  de  nouvelles 
étoiles   dans  les   cieux ,    et   pour   faire    tant    de 


et    Éclaircissement     395 

découvertes  dans  le  soleil ,  la  lune  et  les  étoiles , 
ils  seraient  encore  sujets  à  cet  inconvénient ,  c'est 
qu'ils  ne  seraient  presque  d'aucun  usage  pour  voir 
les  objets  qui  nous  environnent,  et  ils  nous  prive- 
raient aussi  de  la  vue  des  autres  objets  qui  sont 
sur  la  terre  ,  parce  que  nous  verrions  les  vapeurs 
et  les  exhalaisons  qui  s'élèvent  continuellement , 
et  qui ,  comme  des  nuages  épais  ,  nous  cacheraient 
tous  les  autres  objets  visibles  :  cela  n'est  que  trop 
connu  de  ceux  qui  se  servent  de  ces  instrumens. 

»  De  même,  si  l'odorat  était  aussi  fin  et  aussi 
délicat  dans  les  hommes,  qu'il  paraît  l'être  dans 
de  certains  chiens  de  chasse  ,  il  n'est  personne,  il 
n'est  aucune  créature  qui  pût  nous  joindre 5  et  il 
nous  serait  impossible  de  passer  par  les  endroits 
où  elles  auraient  passé ,  sans  ressentir  de  fortes 
impressions  des  corpuscules  qui  en  partent  :  mille 
distractions  partageraient  malgré  nous  notre  atten- 
tion ;  et  lorsque  nous  serions  obligés  de  nous 
appliquer  à  des  objets  plus  relevés  ,  nous  serions 
obligés  de  nous  fixer  à  des  choses  méprisables. 

»  Si  notre  langue  était  d'un  tissu  si  délicat  qu'elle 
nous  fit  trouver  autant  de  goût  dans  les  choses  qui 
n'en  ont  presque  pas,  que  dans  celles  dont  le  goût 
est  aussi  fort  que  celui  des  ragoûts  oudes  épiceries,  il 
n'est  personne  qui  n'avouât  que  cela  seul  suffiraitpour 
nous  rendre  les  alimens  très-désagréables,  après 
que  nous  en  aurions  mangé  seulement  deux  ou  trois 
fois. 


Zc)6   Notes    et    Éclàircissemens. 

»  L'oreille  pourrait-elle  distinguer  tous  les  sons  avec 
la  même  exactitude  qu'elle  les  distingue  à  présent , 
lorsque,  par  le  moyen  d'un  porte-voix,  quelqu'un 
parle  doucement  dans  son  extrémité  la  plus  évasée  , 
ou  ferait-on  plus  d'attention  à  un  grand  nombre  de 
choses  ?  On  n'en  ferait  certainement  pas  plus  que 
lorsque  nous  nous  trouvons  au  milieu  d'un  bruit 
confus  et  d'un  grand  nombre  de  voix ,  au  milieu  du 
bruit  des  tambours  et  du  canon.  Ceux  qui  ont  été 
témoins  des  inconvéniens  que  souffrent  les  malades 
qui  ont  l'ouïe  trop  fine ,  n'auront  pas  de  peine  à  être 
convaincus  de  cette  vérité. 

»  Si  dans  toutes  les  parties  de  notre  corps  le 
toucher  était  aussi  délicatque  dans  les  endroits  extrê- 
mement sensibles  et  dans  les  membranes  des  yeux ,  ne 
faut-il  pas  avouer  que  nous  serions  bien  malheureux , 
et  que  nous  souffririons  de  grandes  douleurs  ,  lors 
même  qu'une  plume  très-légère  nous  toucherait  ? 

»  Enfin,  peut-on  réfléchir  sur  tout  cela,  sans  recon- 
naître la  bonté  de  celui  qui  en  est  l'auteur  ,  qui,  non- 
seulement  nous  a  donné  des  organes  aussi  nobles  que 
nos  sens  extérieurs ,  sans  quoi  il  ne  serait  pas  à  pré- 
férer à  un  morceau  de  bois;  mais  qui  a  même,  par 
un  effet  de  son  adorable  sagesse  ,  renfermé  nos  sens 
dans  certaines  bornes  ,  sans  lesquelles  ils  ne  nous 
auraient  servi  que  d'embarras ,  et  il  nous  aurait  été 
impossible  d'examiner  mille  objets  de  plus  grande 
conséquence.»  (Nieu-wentyt  ,Exist.  de  Dieu  3  L.  I, 
ch.  3 ,  p.  1 3 1 .  ) 

Fin  du  premier  volume. 


TABLE 

DES    CHAPITRES 

CONTENUS  DANS  CE  VOLUME. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

DOGMES    ET    DOCTRINE. 

LIVRE     PREMIER. 

MYSTÈRES      ET      SACRE  M  EN  S. 


(chapitre  I.  Introduction.  Vage     I 

Mystères. 

Chapitre  II.  De  la  nature  du  Mystère.       i5 

Mystères   chrétiens. 

Chapitre  III.   De  la  Trinité.  19 

Chapitre  IV.  De  la  Rédemption.  i.9 

Chapitre  V.  De  l'Incarnation.  4- 

Des   Sacremens. 

Chapitre  VI.  Le  Baptême  et  la  Confession.  45 

Chapitre  VII.  La  Communion.  5s 

Chapitre  VIII.  La  Confirmation ,  l'Ordre  et 

le  Mariage.   Examen  du  Vœu  de  Célibat, 

sous  ses  rapports  moraux.  60 


398  TABLE 

Chapitre  IX.   Suite   du  précédent ,    sur  le 
Sacrement  d'Ordre.   Examen  de   la  Virgi- 
nité ,  sous  ses  rapports  poétiques.  7  3 
Chap.  X.  Suite  des  précédens.  Le  Mariage.   79 
Chapitre  XL  L'Extrème-onction.             90 

LIVRE      SECOND. 

VERTUS     ET     LOIS     MORALES. 

Chapitre  I.  Vices  et  vertus  selon  la  Religion.  g3 
Chapitre  II.  De  la  Foi.  97 

Chap.  III.  De  l'Espérance  et  de  la  Chanté.  101 
Chapitre  IV.  Des  lois  morales ,  ou  du  Déca- 
logue.  io5 

LIVRE     TROISIÈME. 

VÉRITÉS   DES   ÉCRITURES,  CHUTE   DE    L'HOMME. 

Chapitre  I.  Supériorité  de  la  tradition  de 
Moïse  sur  toutes  les  autres  Cosmogonies.  1 1 9 

Chapitre  IL  Chute  de  l'Homme  ;  le  serpent , 
un  mot  hébreu.  126 

Chap.  III.  Constitution  primitive  de  l'homme  ; 
nouvelle  preuve  du  péché  originel.         i33 

LIVRE     QUATRIÈME. 

SUITE  DES  VÉRITÉS  DE  L'ÉCRITURE.  OfiJECTIONS 
CONTRE  LE  SYSTÈME  DE  MOÏSE. 

Chapitre  I.  Chronologie.  i4L 

Chap.  II.Logographie  et  Faits  historiques.  i4? 


DES    CHAPITRES.      399 

Chapitre  III.  Astronomie.  159 

Chapitre  IV.  Suite  du  précédent.   Histoire 

naturelle.  Déluge.  169 

Chap.  V.  Jeunesse  et  Vieillesse  de  la  Terre.  1 74 

LIVRE      CINQUIÈME. 

EXISTENCE    DE    DIEU    PROUVÉE    PAR   LES   MER- 
VEILLES   DE   LA    NATURE. 

Chapitre  I.  Objets  de  ce  livre.  177 

Chapitre  II.  Spectacle  général  de  l'univers.  1 79 
Chapitre  III.  Organisation  des  animaux  et  des 
plantes.  i83 

Chapitre  IV.  Instincts  des  animaux.         1 90 
Chapitre  V.  Chant  des  Oiseaux  ;  qu'il  est  fait 
pour  l'homme.  Loi  relative  aux  cris  des 
Animaux.  190 

Chapitre  VI.  Nids  des  Oiseaux.  200 

Chapitre  VU.  Migrations  des  Oiseaux.  Oiseaux 
aquatiques  ;  leurs  mœurs.  Bonté  de  la  Provi- 
dence. 204 
Chapitre  VIII.  Oiseau»  des  mers  ;  comment 
utiles  à  l'homme.   Que  les  migrations  des 
oiseaux  servaient  de  calendrier  aux  labou- 
reurs, dans  les  anciens  jours.                    211 
Chapitre  IX.  Suite  des  Migrations.  Quadru- 
pèdes.                                                         220 
Chapitre  X.  Amphibies  et  Reptiles.         226 


4oo  TABLE  DES  CHAPITRES. 
Chapitre  XI.  Des  Plantes  et  de  leurs  migra- 
tions. 234 
Chap.  XII.  Deux  perspectives  de  la  Nature.  240 
Chapitre  XIII.  L'Homme  physique.  247 
Chapitre  XIV.  Instinct  de  la  Patrie.         262 

LIVRE     SIXIÈME. 

immortalité  de  l'ame  ,  PROUVÉE  par  la 

MORALE   ET    LE    SENTIMENT. 

Chap.  I.  Désir  de  bonheur  dans  l'homme.  260 

Chap.  II.  Du  Remords  et  de  la  Conscience.  271 

Chapitre  III.  Qu'il  n'y  a  point  de  Morale,  s'il 

n'y  a   point  d'autre   vie.    Présomption  en 

faveur  de  l'Ame ,  tirée  du  respect  de  l'homme 

pour  les  tombeaux.  277 

Chapitre  IV.  De  quelques  objections.       280 

Chap.  V.  Danger  et  inutilité  de  l'Athéimie.  290 

Chapitre  VI.  Fin  des  Dogmes  di^Rristia- 

nisme.  Etat  des  peines  et  des  récompenses 

dans  une  autre  vie.  Elysée  antique,  etc.  3o2 

Chapitre  VII.  Jugement  dernier.  3o6 

Chapitre  VIII.  Bonheur  des  Justes.  3io 

Notes  et  Eclaircissemens.  3i5 

Fin  de  la  Table  du  premier  Volume. 


■  5 


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